Divers faits d'hiver : "Roubaix, une lumière"

Thriller | Arnaud Desplechin retourne dans son Nord natal pour saisir le quotidien d’un commissariat de police piloté par un chef intuitif et retenu. Un polar humaniste où la vérité tient de l’épiphanie, et la parole du remède. Le premier choc de la rentrée cinématographique.

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Photo : © Shaha Besson


L'arrivée d'un nouveau lieutenant, des incendies, une disparition de mineure, le crime d'une personne âgée… Quelques jours dans la vie et la brigade de Yacoub Daoud, patron du commissariat de Roubaix, pendant les fêtes de Noël…

« On est de son enfance comme on est de son pays », écrivait Saint-Exupéry. Mais quid du pays de son enfance ? En-dehors de tous les territoires, échappant à toute cartographie physique, il délimite un espace mental aux contours flous : une dimension géographique affective personnelle, propre à tout un chacun. Et les années passant, le poids de la nostalgie se faisant ressentir, ce pays se rappelle aux bons (et moins bons) souvenirs : il revient comme pour solder un vieux compte, avec la fascination d'un assassin de retour sur les lieux d'un crime.

Aux yeux du public hexagonal, voire international, Arnaud Desplechin incarne la quintessence d'un cinéma parisien — un malentendu né probablement de l'inscription de La Sentinelle et de Comment je me suis disputé dans des élites situées, jacobinisme oblige, en ïle-de-France. Pourtant, son premier moyen-métrage La Vie des morts, revendiquait son provincialisme ; et chacune de ses autres réalisations s'appliquait à marquer soit sa distance à Paris, soit son attachement à Roubaix, sa ville de naissance. Le documentaire L'Aimée sur sa maison de famille roubaisienne, puis Un conte de Noël et Trois souvenirs de ma jeunesse totalement ou partiellement situés à Roubaix… Si une force centripète conduisait Desplechin à (re)tourner à Roubaix, c'était pour y convoquer des alter ego fantasmés — les familles Dédalus ou Vuillard. Pour Roubaix, une lumière, l'aspiration s'avère rigoureusement différente. L'inspiration également.

Vérité et voix

En travaillant sur un sujet extérieur à sa propre histoire — tiré d'un fait divers — mais ancré dans sa propre géographie, le cinéaste en vient à bouleverser ses codes narratifs. Lui qui s'octroyait film après film des libertés formelles de plus en plus poussées, se verrouille pour se conformer à la rigueur morale requise par le contexte et la misère humaine. Cette sobriété, à peine détournée par la quasi omniprésence de la partition d'un lyrisme à couper le souffle signée par l'indispensable Grégoire Hetzel, rappelle le traitement brut de Pialat pour Police ou de Tavernier dans L627 usant de la mosaïque de tranches de vie pour rendre compte le plus fidèlement d'une réalité. Car la réalité n'est pas le fait d'une histoire, mais d'un faisceau d'histoires, un agrégat d'anecdotes, auxquelles il convient d'être fidèle, et dont on se montre digne en adoptant l'éthique des documentaristes.

Dans ce panorama, il reste toutefois un personnage “vestige” du cosmos Desplechin ; celui de Louis, le jeune lieutenant porteur d'une voix off. Avec ses interrogations mystiques et sa correspondance à un homme d'église, celui que l'on suppose être un ancien séminariste est une sorte de transposé d'Ivan Dédalus, un garant spirituel d'une forme de continuité. Il n'est pas indifférent que Louis, au lieu d'embrasser les ordres, ait choisi de servir la loi : dans les deux cas, il s'attache à obtenir de ses semblables des confessions pour restaurer un peu de paix sur terre. Et dans leurs âmes. Mais Dieu que la parole est longue à accoucher !

Roubaix, une lumière
Un film de Arnaud Desplechin (Fr., 1h59) avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier…


Roubaix, une lumière

De Arnaud Desplechin (2019, Fr, 1h59) avec Roschdy Zem, Léa Seydoux...

De Arnaud Desplechin (2019, Fr, 1h59) avec Roschdy Zem, Léa Seydoux...

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À Roubaix, un soir de Noël, Daoud le chef de la police locale et Louis, fraîchement diplômé, font face au meurtre d’une vieille femme. Les voisines de la victime, deux jeunes femmes, Claude et Marie, sont arrêtées. Elles sont toxicomanes, alcooliques, amantes…


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Les mamans et les putains : "Filles de joie"

Drame | Axelle, Dominique et Conso, trois voisines du Nord de la France, franchissent la frontière belge chaque jour pour proposer leurs faveurs en maison close afin d’améliorer un ordinaire misérable. Les rêves en berne, l’usure morale le dispute à la déchéance physique et au mépris des proches…

Vincent Raymond | Mercredi 24 juin 2020

Les mamans et les putains :

Comme chez Brassens, « c’est pas tous les jours qu'elles rigolent/Parole, parole », les trois “filles“ du titre. La joie reste sous cloche dans ce film à la construction aussi subtile que décalée, rendant bien compte de la situation bancale de chacune au sein du groupe, autant que de leur individualité. Nous ne sommes pas ici dans l’habituel configuration des filières de l’Est ou du Sud et des portraits de filles réduites en esclavage par des réseaux mafieux, puisque ces travailleuses du sexe n’ont pas de souteneur. En apparence, seulement : l’argent qu’elles gagnent si péniblement ne leur profite pas, servant à nourrir la mère azimutée et les gosses de l’une, financer les extras des enfants ingrats de l’autre, alimenter les rêves chimériques d’extraction sociale de la troisième… La prostitution est rarement un choix, et le trio composé par Frédéric Fonteyne & Anne Paulicevich ne s’y adonne pas par plaisir. Ce qu’il révèle surtout d’un point de vue sociologique, c’est que le recours au commerce de son corps, jadis réservé aux plus pauvres des plus pauvres, à ce quart-

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"Roubaix" : prix Jacques Deray

ECRANS | (À lire à haute voix, façon Stéphane de Groodt) « —Prenons les paris, ce sera Roubaix. —Quoi donc ? —Le César, à Paris le 28 février. —Sauf si Ly l'a, (...)

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

(À lire à haute voix, façon Stéphane de Groodt) « —Prenons les paris, ce sera Roubaix. —Quoi donc ? —Le César, à Paris le 28 février. —Sauf si Ly l'a, évidemment. —Quel lilas ? —Non, le Ly, Ladj. —Le Ly qui l'Oscar n'a pas eu ? —Celui-là même. —Admettons. —Mais à Lyon, sans pari, Roubaix aura le 22 son Prix. -De consolation ? —Non, Deray. —Comme Odile ? —On s'égare… —D’ailleurs pourquoi la Gare de Lyon est à Paris et pas à Roubaix ? —Parce que Paris est tout petit pour ceux qui Zem comme nous d'un si grand amour… » etc. Roubaix À l’Institut Lumière ​le samedi 22 février

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Stéphane Demoustier : « les CSP+ ne sont pas exempts de faits divers »

La Fille au bracelet | Stéphane Demoustier signe un “film de prétoire“ inspiré d’un fait divers argentin en forme d’énigme absolue. Un film où la question de la culpabilité apparaît au second plan, derrière une étude fine de l’adolescence contemporaine…

Vincent Raymond | Mardi 11 février 2020

Stéphane Demoustier : « les CSP+ ne sont pas exempts de faits divers »

Pourquoi avoir voulu questionner l’adolescence à travers la justice ? Stéphane Demoustier : Parce que je trouve ça captivant ! On m’a parlé de ce fait divers argentin et, à la faveur de cette affaire, c’était un super moyen d’aborder l’adolescence comme de faire le portrait de cette jeune fille. Il y avait aussi la volonté de faire un film sur une question qui me hantait et que j’avais envie de partager : “connaît-on oui ou non ses enfants ?“. Un procès est un moment idéal pour cela : le père découvre sa fille sous un jour nouveau. Cette affaire m’a convaincu de raconter l’histoire du point de vue de cette jeune fille et de faire en creux le portrait de son altérité. Cette idée d’altérité est exacerbée au moment de l’adolescence. Acusada de Gonzalo Tobal a-t-il été un obstacle entre ce fait divers et votre film ? Oui, car il était tiré du même fait divers. Je l’ai su et tout de suite s’est posée la question de leur angle. Ils étai

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Maillons à partir avec la justice : "La Fille au bracelet"

Drame | Sur une plage estivale, la police interpelle Lise, 16 ans. Deux ans plus tard, la cheville ceinte d’un bracelet électronique, la jeune femme s’apprête à comparaître pour l’assassinat de sa meilleure amie. Le procès va révéler un visage insoupçonné de Lise. En particulier pour ses parents...

Vincent Raymond | Mardi 11 février 2020

Maillons à partir avec la justice :

Deux plans d’une brillante maîtrise encadrent La Fille au bracelet : l’interpellation de Lise, vue à distance sans autre son que le bruit océanique des vacanciers alentours ; et puis Lise, une fois le jugement prononcé, accomplissant un geste si particulier qu’il ne permet pas de statuer sur son innocence ni sa culpabilité. Deux plans qu’on aurait pu voir chez Ozon ou Haneke, exposant sans imposer, donnant en somme la “règle du jeu“ au public : « voici les faits objectifs, à vous de vous prononcer en votre âme et conscience ». Certes, si l’on en sait un peu plus que des jurés lambda en “s’invitant“ dans le foyer familial de la jeune fille un peu avant et pendant le procès, ce film de prétoire suit scrupuleusement la procédure, dans son crescendo dramatique ponctué de révélations, coups et rebondissements, sans jamais désopacifier l’affaire, bien au contraire. Il offre aussi des portraits pondérés de l’entourage, c’est-à-dire les parents confrontés à l’étonnant pouvoir de dissimulation de leurs ados ou à leur aveuglement, peinant à admettre que leurs “petits“ ont des désirs, bes

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Requiem pour un film : "Chanson Douce"

Drame | Un couple de trentenaires parisiens épanouis recherche la perle rare pour s’occuper de leurs deux enfants afin que la mère puisse reprendre son activité professionnelle. Leur choix s’arrête sur Louise, une quinquagénaire en tout point parfaite. Plus que parfaite, même. En apparence…

Vincent Raymond | Mardi 26 novembre 2019

Requiem pour un film :

De l’éternel gouffre séparant un livre de son adaptation cinématographique… Sous la plume de Leïla Slimani, Chanson douce fut un roman d’une épouvantable précision, menant avec une limpidité rigoureuse et clinique vers le dénouement macabre annoncé dès ses premières pages. Ni “objet“ littéraire surstylisé (bien que couronné par le Prix Goncourt), ni polar des familles, cette œuvre profonde et captivante rendait compte d’un faisceau de vérités sociologiques contemporaines — notamment que la précarité peut conduire de la déréliction à la névrose, l’inconsciente arrogance des privilégiés servant alors de catalyseur à une effroyable tragédie. Sur le papier, il y avait tout pour construire un thriller et faire vibrer l’écran. La distribution elle-même était prometteuse — mais ne l’était-elle pas trop ? Le rendez-vous s’avère manqué. Parce que Karin Viard est trop prévisible dans le rôle d’une nounou désaxée, que Leïla Bekhti et Antoine Reinartz se révèlent

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Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

Roubaix, une lumière | Arnaud Desplechin délaisse, en apparence, la veine introspective pour signer un film noir tiré d’un fait divers authentique survenu dans sa ville natale. Rencontre avec le cinéaste autour de la genèse de cette œuvre, sa méthode, ses doutes et ses joies. Mais aussi du théâtre… (attention, spoilers)

Vincent Raymond | Mardi 20 août 2019

Arnaud Desplechin : « J’arrive enfin à rendre hommage à un Roubaix que j’adore »

La tension est-elle un peu retombée depuis Cannes ? Arnaud Desplechin : C’était très intense ! Le soir de la projection a été un moment assez bouleversant pour chacun des acteurs. Il y a eu deuxième ovation pour eux et j’ai vu Roschdy qui était comme un petit garçon. Il y a un amour des acteurs spécifique à Cannes : c’est le seul endroit où vous pouvez leur offrir cet accueil. Avec les photographes, les sourires, les encouragements, il y a tout un rituel qui est mis en place… À Venise, c’est différent, c’est le metteur en scène qui ramasse tout. Comment avez-vous choisi Roschdy Zem ? Je le connais depuis très longtemps, par ma maison de production. Je l’avais déjà repéré dans les films de Téchiné où il avait fait de petites apparitions et je m’étais dit : « celui-là, on va compter avec lui ». Et quand j’ai vu N’oublie pas que tu vas mourir… Même sa partition dans Le Petit Lieutenant est vachement bien. Après toute sa carrière, Indigènes… Il a une performance meurtrie de vie dans un film qui m’avait bouleversé, La Fille de Monaco. Ce n’est pas un film “noble“ — il n’avait pas co

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De profondis sous-marin russe : "Kursk"

Drame | de Thomas Vinterberg (Bel-Lux, 1h57) avec Matthias Schoenaerts, Léa Seydoux, Colin Firth…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

De profondis sous-marin russe :

Août 2000. Victime d’une avarie grave, le sous-marin nucléaire russe Kursk gît par le fond en mer de Barents avec quelques survivants en sursis. Les tentatives de sauvetage par la flotte nationale ayant échoué, la Royal Navy propose son aide. Mais Moscou, vexé, fait la sourde oreille… On avait quitté Thomas Vinterberg évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté, récit fourmillant de personnages centré sur une maison agrégeant une famille très élargie. Le réalisateur de Submarino — faut-il qu’il soit prédestiné ? — persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec cette tragédie héroïque en usant à bon escient des “armes“ que le langage cinématographique lui octroie. Sobrement efficace (l’excès en la matière eût été obscène), cette superproduction internationale travaille avec une enviable finesse les formats d’image pour modifier le rapport hauteur/largeur et ainsi renforcer l’impression d’enfermement, comme elle dilate le tem

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Aime le mot dit : "M"

Et aussi | Elle est bègue ; il n’ose lui avouer qu’il ne sait pas lire. Malgré une foule de barrières, ils vont tenter de s’aimer. Pour sa première réalisation de long-métrage, Sara Forestier opte pour la complexité d’une romance abrupte nourrie de réel, de vécu et de non-dit. De beaux débuts.

Vincent Raymond | Mardi 14 novembre 2017

Aime le mot dit :

Les gens lisses sont sans histoire. Pas les discrets. En dépit de quelques exubérantes spontanéités télévisuelles lors de remises de trophées ou d’une altercation avec un partenaire ayant conduit à son éviction d’un tournage, Sara Forestier appartient sans équivoque à cette seconde catégorie d’individus — rien de commun donc avec ces it-girls précieuses usant de tous les canaux médiatiques pour étaler leur ridicule suffisance. La preuve ? Elle n’a pas converti sa consécration dans le Nom des gens (2010) en un passeport pour les premiers plans (et le tout venant), ralentissant même la cadence pour choisir des rôles parfois plus succincts mais avec du jeu et de l’enjeu (La Tête haute). Mais aussi, on le comprend enfin, pour peaufiner l’écriture et la réalisation de son premier long succédant à trois courts ; démontrant au passage que devenir cinéaste pour elle n’a rien d’une toquade. Un film initial Le changement d’état, de statut, par l’accomplissement artistique est précisément l’un des sujets de

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La rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce) : "Le Prix du succès" de Teddy Lussi-Modeste

Drame | de Teddy Lussi-Modeste (Fr, 1h32) avec Tahar Rahim, Maïwenn, Roschdy Zem…

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

La rançon de la gloire (et la monnaie de sa pièce) :

Sur scène, Brahim fait rire. Et son succès profite à toute sa famille, en particulier à son irascible aîné Mourad qui le cornaque depuis toujours. Violent, jaloux de Linda (la fiancée et metteuse en scène de Brahim) Mourad devient un obstacle dont son frère décide de se séparer. Sans le lui dire… Teddy Lussi-Modeste quitte le monde gitan servant de décor à Jimmy Rivière, sa première réalisation, mais n’abandonne pas pour autant les histoires d’emprises claniques, où la parole (autant le verbe que la promesse) joue un rôle central. Il reste également proche des Écritures : ces histoires de bisbille entre frères, de prodigalité, de respect des anciens, de trahison des proches, de tentation… tout cela à des relents ma foi bien bibliques. Mais si la progression dramatique de son intrigue impliquait un inéluctable virage vers le genre polar, celui-ci intervient hélas trop tard, dans un croupion de film — alors qu’il y avait matière à en faire un ressort pal

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"Les Fantômes d’Ismaël" : retour magistral pour Arnaud Desplechin

Le Film de la Semaine | Arnaud Desplechin entraîne ses personnages dans un enchâssement de récits, les menant de l’ombre à la lumière, de l’égoïsme à la générosité dans un thriller romanesque scandé de burlesque, entre John Le Carré, Bergman, Allen et Hitchcock. Vertigineusement délicieux.

Vincent Raymond | Mardi 16 mai 2017

Revoici Desplechin en sa pépinière cannoise, là où il a éclos et grandi. Qu’il figure en compétition ou pas importe peu, désormais : les jurys l'ont, avec une constance confinant au gag, toujours ignoré. De par sa distribution glamour internationale, Les Fantômes d’Ismaël convient à merveille pour assouvir l’avidité multimédiatique d’une ouverture de festival. Il allie en sus les vertus quintessentielles d’un film d’auteur — d’un grand auteur et d’un grand film. Ismaël en est le héros paradoxal : inventeur d’histoires, ce cinéaste se trouve incapable de tourner après que Carlotta, son épouse disparue depuis vingt ans, a refait surface dans sa vie. Plus fort que ses fictions, ce soudain coup de théâtre a en outre provoqué le départ de sa compagne Sylvia… Du grand spectral Si Desplechin exprime ici un désir frénétique de romanesque, il montre que l’imprévisibilité de l’existence surpasse par son imagination la plus féconde des machines à créer… dans le temps qu’il démultiplie les déploiements

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"Primaire" : La maîtresse décolle

ECRANS | de Hélène Angel (Fr, 1h45) avec Sara Forestier, Vincent Elbaz, Patrick d'Assumçao…

Vincent Raymond | Mardi 3 janvier 2017

Fleurant la madeleine, la colle en pot parfum amande et la bonne conscience, Primaire s’inscrit dans la lignée de ces films rendant sporadiquement hommage à des membres du corps enseignant… davantage qu’à l’institution dont ils dépendent. Ici, c’est Sara Forestier qui fait le job, en instit’ surinvestie — trop, sans doute, mais plus que ses collègues. Prête à beaucoup pour sauver un gamin manifestant de graves signes d’abandon, elle s’attire le courroux de son propre fils qui va se sentir délaissé, voire trahi. Hélène Angel actualise l’un des thèmes du film-patchwork de Truffaut, L’Argent de poche (1975), mais en adoptant le point de vue des adultes — ce qui amoindrit considérablement l’intérêt. Sans doute pour éviter la redondance avec Le Maître d’école (1980) de Claude Berri ou Ça commence aujourd’hui (1999) de Tavernier, elle amende son sujet de fanfreluches inutiles, comme une fable sentimentale avec un Vincent Elbaz

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"Juste la fin du monde" : Dolan au début d’un nouveau cycle ?

Le Film de la Semaine | Ébauche de renouveau pour Xavier Dolan qui adapte ici une pièce de Lagarce, où un homme vient annoncer son trépas prochain à sa famille dysfonctionnelle qu’il a fuie depuis une décennie. Du maniérisme en sourdine et une découverte : Marion Cotillard, en comédienne.

Vincent Raymond | Mardi 20 septembre 2016

La parentèle recuite dans sa rancœur d’un côté ; de l’autre le fils prodigue… C’est une bien belle collection de menteurs et de névrosés qui défile. De lâches, aussi. Ensemble ou séparément, ils ne parviennent pas à extérioriser ni leur amour, ni leur haine. Dans la présence des corps, c’est l’absence des mots qui les foudroie. La pièce de Lagarde dont Dolan s’est emparée est un de ces psychodrames familiaux à la Festen, où jamais les traumas originels n’arrivent à s’exprimer, ni les abcès à se vider. Personne n’a le luxe de respirer dans cette succession de têtes à têtes : à la canicule s’ajoute l’oppression de gros plans implacables entravant jusqu’au mouvement de la pensée. Comment peut-on être aussi seul en coexistant à plusieurs, aussi éloignés en ayant tant en commun ? Cotillard, épure et pure Avouons que l’on redoutait la surenchère de têtes d’affiches ; on la craignait comme un artifice obscène, un signe extérieur de richesse vulgaire, un mesquin coupe-file pour la Croisette… Oubliant qu’une réunion de comédiens de renom dans un quasi huis clos les condamne à se mesurer les uns aux autres ; accen

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Chocolat

ECRANS | Avec quatre réalisations en dix ans — dont trois depuis juin 2011 — on va finir par oublier que Roschdy Zem a commencé comme comédien. Il aurait intérêt à ralentir la cadence : son parcours de cinéaste ressemble à une course forcenée vers une forme de reconnaissance faisant défaut à l’acteur…

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Chocolat

Rien de tel, pour un réalisateur désireux de s’assurer un consensus tranquille, qu’un bon vieux film-dossier des familles ou la biographie d’une victime de l’Histoire. Qu’importe le résultat artistique : il sera toujours considéré comme une entreprise morale nécessaire visant à rétablir une injustice et réduit à sa (bonne) intention de départ, si naïve qu’elle soit — on l’a vu il y a peu avec le documentaire mou du genou Demain de Cyril Dion & Mélanie Laurent, encensé pour les vérités premières qu’il énonce, malgré sa médiocrité formelle et sa construction scolaire. Chocolat est de ces hyper téléfilms néo-qualité française qui embaument la reconstitution académique et s’appuient sur une distribution comptant le ban et l’arrière-ban du cinéma, figée dans un jeu "concerné", dans l’attente de séquences tire-larmes. La bande originale de Gabriel Yared, étonnamment proche des mélodies de Georges Delerue — mais ce doit être un hasard, Yared étant plutôt connu pour ses “hommages” à John Williams — incitant fortement à l’usage du mouchoir. Un

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Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

ECRANS | Paul Dédalus, les jeunes comédiens, Roubaix, Mathieu Amalric et l’appétit pour les autres : le cinéaste Arnaud Desplechin aborde avec nous les grands sujets de son œuvre et de son dernier film, le sublime "Trois souvenirs de ma jeunesse". Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Arnaud Desplechin : «L'altérité, c'est le sel absolu.»

Pourquoi avoir eu envie de revenir sur la jeunesse de Paul Dédalus ? Arnaud Desplechin : C’est venu en plusieurs temps. Ça faisait longtemps que me trottait dans la tête l’idée de faire un film non pas sur l’enfance de Paul Dédalus, mais avec des jeunes gens, des acteurs qui n’auraient pas mon âge. J’avais des notes qui s’accumulaient sur des projets, quelques bribes de scènes… Avec le temps, avec l’âge, avec les films précédents que j’ai faits, j’avais très envie de faire un film avec des gens qui n’auraient pas d’expérience du cinéma, sans pour autant faire un documentaire sur eux. Avec l’écriture qui est la mienne, j’avais une grande inquiétude : est-ce que je pourrais trouver des jeunes gens qui pourraient dialoguer avec moi pour fabriquer quelque chose ? Au tout début de Comment je me suis disputé…, un narrateur ouvre le récit en disant «Voilà plus de dix ans que Paul et Esther sont ensemble et voilà plus de dix qu’ils ne s’entendent pas.» Je me disais : c’est quoi ces dix ans ? C’était sur la naissance de ce couple, lui jeune Parisien, elle encore provinciale et ce rapport d’amour entre eux. J’a

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Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un prequel à "Comment je me suis disputé...", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dedalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli — et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial ; il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son prequel ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont un

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La Tête haute

ECRANS | Portrait d’un adolescent en rupture totale avec la société que des âmes attentionnées tentent de remettre dans le droit chemin, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est une œuvre coup de poing sous tension constante, qui multiplie les points de vue et marie avec grâce réalisme et romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

La Tête haute

Malony est sans doute né sous une mauvaise étoile. Cela veut dire qu’en fait il y en a un, de doute, et Emmanuelle Bercot, c’est tout à son honneur, ne cherchera jamais à le dissiper. Il n’a que six ans et le voilà déjà dans le bureau d’une juge pour enfants — lumineuse et passionnée Catherine Deneuve — qui sermonne une mère irresponsable — Sara Forestier, dont la performance archi crédible ne tient pas qu’à ses fausses dents pourries — prête à se débarrasser de cet enfant au visage angélique mais dont elle dit qu’il n’est qu’un petit diable. C’est la première séquence de La Tête haute, et elle donne le "la" du métrage tout entier : on devine que cette famille est socialement maudite, bouffée par la précarité, la violence et l’instabilité. Mais Bercot ne nous donnera jamais ce contrechamp potentiellement rassurant : jusqu’à quel point Malony est seul responsable de son sort, pris entre haine de soi et rancune envers les autres, attendant qu’on le prenne en charge tout en rejetant les mains qu’on lui tend ? Cette scène d’ouverture est aussi emblématique de la mise en scène adoptée par Bercot : la parole y est puissante, tendue, explosive. Elle repose

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Journal d’une femme de chambre

ECRANS | Même si elle traduit un certain regain de forme de la part de Benoît Jacquot, cette nouvelle version du roman d’Octave Mirbeau a du mal à tenir ses promesses initiales, à l’inverse d’une Léa Seydoux épatante de bout en bout. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Journal d’une femme de chambre

Après Jean Renoir et Luis Buñuel, Benoît Jacquot tente donc une nouvelle adaptation du livre d’Octave Mirbeau avec Léa Seydoux dans le rôle de Célestine, bonne à tout faire envoyée de Paris vers la Province pour servir les bourgeois Lanlaire. Co-écrit avec la jeune Hélène Zimmer — réalisatrice d’un premier long, À 14 ans, sorti le mois dernier en salles — ce Journal d’une femme de chambre a l’ambition de revenir au roman initial en en sélectionnant les épisodes plutôt qu’en l’actualisant. Pendant trente minutes, le film s’inscrit dans la droite ligne des Adieux à la Reine : la caméra et les comédiens prennent de vitesse la reconstitution historique, tandis que Jacquot, au diapason de son héroïne, pointe avec sarcasme les rapports de pouvoir et ce qui va avec — abus de pouvoir et droit de cuissage. C’est ce qui séduit le plus dans cette ouverture, sans doute ce que Jacquot a filmé de plus brillant depuis des lustres : comment, en replongeant dans la France du début du XXe siècle, il offre un commentaire très pertinent sur la nôt

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La Rançon de la gloire

ECRANS | Cette odyssée dérisoire de deux pieds nickelés décidés à voler le cercueil de Charlie Chaplin creuse surtout la tombe de son réalisateur Xavier Beauvois, qui signe un film apathique à tous les niveaux, sans forme ni fond. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

La Rançon de la gloire

Eddy sort de prison après y avoir passé quelques années pour des trafics dont on ne saura jamais la nature, et se voit recueilli par Osman, éboueur à Vevey, Suisse. Il vit avec sa fille dans une caravane, tandis que sa femme est à l’hôpital à cause d’une lourde maladie. Nous sommes en 1977, peu avant Noël, et c’est justement ce jour-là que Charlie Chaplin casse sa pipe au bord du lac Léman. Eddy et Osman décident de déterrer son cercueil et de demander une rançon. La Rançon de la gloire est inspiré d’une histoire vraie, comme le précédent film de Xavier Beauvois, le triomphal Des hommes et des Dieux. Entre les deux, le cinéma français n’a cessé d’adapter faits divers et affaires célèbres, dans une quête de véracité qui va de pair avec un assèchement progressif de sa foi en la fiction. Beauvois, justement, semble avoir glissé sur la même pente : ici, l’anecdote, pourtant mince, ne débouche jamais sur un projet plus vaste où les personnages et le récit conduiraient à une forme de fantaisie ou de grâce, et où l’argument de départ ne se

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Bodybuilder

ECRANS | De et avec Roschdy Zem (Fr, 1h44) avec Vincent Rottiers, Yolin François Gauvin, Marina Foïs…

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2014

Bodybuilder

Faire un film réaliste et honnête sur le milieu du bodybuilding français est un défi inattendu de la part de Roschdy Zem, dont c’est le troisième long en tant que réalisateur après deux tentatives — Mauvaise foi et Omar m’a tuer — assez catastrophiques, chacune à leur manière. La vision de ces corps monstrueux et l’appréhension de l’esprit quasi philosophique qui préside à leur transformation produit d’ailleurs parfois un certain vertige. Mais c’est surtout grâce à la présence incroyable de Yolin François Gauvin, sommet de virilité tranquille dont le visage et la voix impassibles semblent déconnectés de son impressionnante masse musculaire, que le film trouve une vraie raison d’être. Il rejoint ainsi la belle lignée des Ventura ou Michel Constantin, anciens boxeurs devenus acteurs charismatiques du cinéma populaire français. Mais Zem n’est pas Melville ou Giovanni, et plutôt que de lui offrir une solide intrigue de polar, il le plonge dans une très banale histoire de transmission père / fils compliquée, dans laquelle Vincent Rottiers fait assez

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On a failli être amies

ECRANS | D’Anne Le Ny (Fr, 1h31) avec Karin Viard, Emmanuelle Devos, Roschdy Zem…

Christophe Chabert | Mardi 24 juin 2014

On a failli être amies

Au départ d’On a failli être amies, il y a un beau sujet : comment deux femmes en viennent à échanger leurs rôles, l’une par ennui de sa vie conjugale, l’autre par envie d’une aventure sentimentale. Au lieu de se jouer sur le terrain du vaudeville, cela se fait par le biais du travail : la conseillère Pôle Emploi tente de recaser professionnellement sa rivale pour lui piquer son patron de mari. Curieusement, Anne Le Ny ne choisit pas de creuser ce regard profondément inquiet sur une époque où la compétition libérale se répercute même dans les rapports amoureux ; elle préfère broder une comédie vieillotte et télévisuelle aux dialogues impossibles et à la musique régulièrement à côté de la plaque, où tout sonne faux et où le boulevard reprend sans cesse le dessus sur l’observation sociale. Ce mix de calibrage et de décisions hasardeuses fait un dommage collatéral : les deux actrices, qu’on a rarement vues autant à la peine. Il faut dire aussi que Karin Viard et Emmanuelle Devos trustent tellement les écrans depuis un an — et même six mois pour Viard — qu’on a l’impression de ne plus voir que leurs tics de jeu et pas les personnages qu’elles défendent.

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L’Amour est un crime parfait

ECRANS | Derrière une intrigue de polar conduite avec nonchalance et un manque revendiqué de rigueur, les frères Larrieu offrent une nouvelle variation autour de l’amour fou et du désir compulsif. Si tant est qu’on en accepte les règles, le jeu se révèle assez fascinant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 10 janvier 2014

L’Amour est un crime parfait

Dans le campus suisse high tech où se déroule une partie de L’Amour est un crime parfait, débarquent à mi-film des spécialistes américains des techniques scénaristiques, venus à la pêche aux jeunes talents parmi les classes de lettres de l’université. Ce que Marc, le professeur de littérature incarné par un Mathieu Amalric frénétique, passant de l’exaltation à l’angoisse avec le même regard fiévreux, voit comme une menace. Plus tard, le même Marc, rejoignant son chalet isolé dans les montagnes enneigées, y découvre sa sœur Marianne (Karin Viard) avachie sur le canapé avec son rival Richard (Denis Podalydès), tous deux affublés de lunettes ridicules pour voir sur un écran plasma gigantesque la version 3D des Derniers jours du monde, le précédent film des frères Larrieu… Deux digressions sans rapport avec le récit policier qu’ils nous racontent, mais qui font office de plaidoyer pro domo rigolard envers leur méthode, peu soucieuse d’efficacité ou de rigueur narrative. En cela, L’Amour est un crime parfait

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Suzanne

ECRANS | Peut-on faire un mélodrame sans verser dans l’hystérie lacrymale ? Katell Quillévéré répond par l’affirmative dans son deuxième film, qui préfère raconter le calvaire de son héroïne par ses creux, asséchant une narration qui pourtant, à plusieurs reprises, serre le cœur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 décembre 2013

Suzanne

Suzanne : le deuxième film de Katell Quillévéré après le timide Un poison violent, choisit son héroïne dès son titre. Mais ce seront autant ses absences que sa présence qui vont intéresser l’auteur, autant les questions que son comportement instable suscite que les réponses qu’on pourrait apporter pour expliquer sa fuite en avant. D’où provient le mal-être de Suzanne ? D’une mère morte très jeune ? Trop facile… Autour d’elle, son père (François Damiens, exceptionnel, qui irradie de beauté et de bonté) et sa sœur (Adèle Haenel, qu’on espère bientôt reconnue à sa juste et haute valeur parmi les jeunes comédiennes françaises) forment une famille aimante, dévouée, compréhensive. Pourquoi choisit-elle de garder cet enfant au père inconnu, alors qu’elle est encore lycéenne ? Là aussi, Quillévéré décide de laisser le mystère sombrer dans un des nombreux vides narratifs soigneusement entretenus, comme un trou noir qui aspirerait toutes les tentatives d’explications, psychologiques ou sociologiques, pour percer à peu de frais l’opacité de son personnage

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La Vie d’Adèle chapitres 1 & 2

ECRANS | Pendant solaire de son précédent "Vénus Noire", "La Vie d’Adèle" est pour Abdellatif Kechiche l’opportunité de faire se rencontrer son sens du naturalisme avec un matériau romanesque qui emmène son cinéma vers de nouveaux horizons poétiques. Ce torrent émotionnel n’a pas volé sa Palme d’or. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 2 octobre 2013

La Vie d’Adèle chapitres 1 & 2

Ce serait l’histoire d’une fille de maintenant qui s’appellerait Adèle, qui irait au lycée, qui aimerait la littérature, qui vivrait chez des parents modestes, qui perdrait sa virginité avec un garçon de son âge, puis qui rencontrerait une autre fille plus âgée et plus cultivée qui s’appellerait Emma, avec qui elle vivrait une passion au long cours. Ce serait donc un film très français, un territoire que l’on connaît par cœur : celui du récit d’apprentissage et des émois sentimentaux. Mais La Vie d’Adèle, tout en suivant pas à pas ce programme, le déborde sans cesse et nous fait redécouvrir un genre comme si jamais on ne s’y était aventuré auparavant. Par quelle magie Abdellatif Kechiche y parvient-il ? D’abord grâce à une vertu qui, depuis trois films, est devenue cardinale dans son cinéma : la patience. Patience nécessaire pour voir surgir une vérité à l’écran, faire oublier que l’on regarde de la fiction et se sentir de plain-pied avec des personnages qui n’en sont plus à nos yeux. Cassavetes, Pialat, Stévenin y sont parvenus avant lui, mais Kechiche semble vouloir les dépasser en cherchant des espaces

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«Jimmy P. est un buddy movie»

ECRANS | Rencontre avec Arnaud Desplechin autour de son dernier film, «Jimmy P.» et des nombreux échos qu’il trouve avec le reste de son œuvre, une des plus passionnantes du cinéma français contemporain. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 11 septembre 2013

«Jimmy P. est un buddy movie»

Votre cinéma a un rapport important avec la psychanalyse, bien avant Jimmy P. : la séance d’ouverture de Comment je me suis disputé…, l’internement de Matthieu Amalric dans Rois et reine, même la scène finale de La Sentinelle… Pourquoi avoir tourné autour de la psychanalyse avant d’y consacrer non pas le sujet, mas le cœur d’un de vos films ?Arnaud Desplechin : C’est une réponse décevante mais je ne sais pas bien pourquoi. Je sais que ce sont des scènes que j’aime beaucoup dans les films ; c’est sûrement aussi la lecture des romans de Philip Roth où les personnages sont en analyse. Au lieu de donner une explication du personnage, ça ouvre le champ des angles sur lui. Au début de Comment je me suis disputé…, le personnage est chez son analyste avec qui manifestement ça ne se passe pas très bien, mais tout d’un coup il y a une plongée dans ses souvenirs, dans une parole libre avec des moments où on ne sait pas si le personnage se ment à lui-même ou s’il dit la vérité. Je n’aimerais pas l’idée d’un privi

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Jimmy P.

ECRANS | Changement d’époque et de continent pour Arnaud Desplechin : dans l’Amérique des années 50, un ethnologue féru de psychanalyse tente de comprendre le mal-être d’un Indien taciturne. Beau film complexe, Jimmy P. marque une rupture douce dans l’œuvre de son cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 septembre 2013

Jimmy P.

Quelque part dans les plaines américaines au début des années 50 ; James Picard, Indien Blackfoot ayant combattu sur le front français durant la Deuxième Guerre mondiale, souffre depuis de vertiges et de malaises à répétition. Interné dans un hôpital, on diagnostique sa schizophrénie, sans toutefois trouver de lésions cérébrales. Les médecins décident de faire appel à l’ethnologue français Georges Devereux, spécialiste des tribus indiennes mais aussi adepte des méthodes freudiennes, qu’il entend appliquer pour éclaircir le cas Jimmy P. Le dépaysement que provoque le nouveau film d’Arnaud Desplechin tient autant à la transplantation de son cinéma dans un espace résolument en rupture avec ses films précédents, qu’à l’inflexion qu’il donne dès les premières images à sa mise en scène. Comme si la confrontation avec l’Amérique était aussi une confrontation avec le cinéma américain, Desplechin s’inscrit ici dans une lignée classique qui irait de Ford à Eastwood. Cette quête de fluidité et d’élégance peut dérouter au premier abord ; mais la recherche de la simplicité est un des enjeux narratifs de Jimmy P., et e

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Classique chic

ECRANS | Le cinéma de patrimoine, par-delà le festival Lumière, va-t-il devenir le prochain enjeu de l’exploitation lyonnaise ? En attendant d’aller voir de plus près ce qui se passe en la matière, revue des classiques à l’affiche dans les mois à venir et focus sur l’intégrale Desplechin proposée au Cinéma Lumière en septembre. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 23 août 2013

Classique chic

Le succès du festival Lumière aurait-il aiguisé les appétits ? Toujours est-il qu’il semble désormais certain que l’exploitation lyonnaise, saturée de multiplexes et peinant à trouver une solution à ce qu’il faut bien appeler le "blocage Moravioff", qui laisse les CNP dans une situation de précarité extrême, empêchant ainsi une exploitation décente pour l’ensemble du cinéma d’art et essai, regarde de près ce qui se passe sur le terrain du cinéma de patrimoine. UGC Ciné Cité Confluence et le Comoedia ont développé tout l’été une politique de programmation de classiques — parfois incongrus du côté de chez UGC, comme Trois femmes de Robert Altman — et Plein soleil a eu droit à une exposition sur les écrans comme on n’en avait pas vu depuis longtemps pour un film tourné il y a près de soixante ans ! L’Institut Lumière et Thierry Frémaux n’ont jamais caché leur envie de donner un petit frère à leur cinéma Lumière de la rue du Premier film, d’autres circuits s

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Grand central

ECRANS | Après "Belle épine", Rebecca Zlotowski affirme son désir de greffer le romanesque à la française sur des territoires encore inexplorés, comme ici un triangle amoureux dans le milieu des travailleurs du nucléaire. Encore imparfait, mais souvent passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Grand central

Gary (Tahar Rahim, excellent comme jamais depuis Un prophète) est en quête de stabilité professionnelle après des années de jobs plus ou moins louches. Il atterrit dans la Drôme et intègre assez vite une équipe d’ouvriers travaillant au cœur des centrales nucléaires. La communauté, masculine, virile et solidaire, obéit à des règles draconiennes qui visent à éviter la contamination par la «dose» radioactive. La contagion, pour Gary, sera d’abord amoureuse : il croise un soir la femme d’un de ses collègues, Toni (prénom renoirien qui fait écho au cadre, curieusement bucolique, dans lequel vivent ces prolos du nucléaire, des mobile homes en bord de fleuve) et une passion physique va naître presque instantanément entre eux. C’est tout le projet de Rebecca Zlotowski : comme les courses de motos clandestines de Belle épine accompagnaient la quête existentielle de Léa Seydoux, le nucléaire est ici la toile de fond qui permet de renouveler un classique triangle amoureux, même si le scénario s’emploie à intriquer jusqu’à la folie les deux éléments, poussant Gary à mettre sa vie en péril pour espé

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Prix Jacques Deray 2013

ECRANS | Chaque année depuis 2005, le Prix Jacques Deray, créé par l'Institut Lumière et par l'Association des Amis de Jacques Deray (cinéaste qui fut vice-Président de (...)

Benjamin Mialot | Mercredi 30 janvier 2013

Prix Jacques Deray 2013

Chaque année depuis 2005, le Prix Jacques Deray, créé par l'Institut Lumière et par l'Association des Amis de Jacques Deray (cinéaste qui fut vice-Président de l'Institut), récompense le meilleur film policier français de l’année. Pour 2013, le Prix est attribué à Une Nuit, film qui, on le confesse, a échappé à notre vigilance et au générique duquel figurent Roschdy Zem, Sara Forestier, Samuel Le Bihan et Richard Bohringer. Il succède au navrant Polisse de Maïwenn. Il sera remis à son réalisateur, Philippe Lefebvre, en sa présence et en celle de Bertrand Tavernier, le président de l'Institut, samedi 16 février au terme de la projection d'une oeuvre de Deray.

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Télé Gaucho

ECRANS | De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Télé Gaucho

Visiblement, en France, il est impossible de transformer l’essai d’un succès (critique et public) surprise. Michel Leclerc vient s’ajouter à une liste déjà longue (et pas encore close cette année…) de cinéastes trop confiants qui tentent de retrouver un esprit qu’ils réduisent à une formule creuse. Reprenant l’équation politique + romantisme + fantaisie de son Nom des gens, il la métamorphose en bouillie informe, scénaristiquement décousue, filmée n’importe comment, où l’humour pèse des briques et où les sentiments ont l’air fabriqués comme jamais. On suit donc le parcours d’un naïf qui, délaissant son stage chez TF1 (mais ce n’est pas TF1) pour aller faire ses classes dans la télé libre (Télé Bocal est devenue Télé Gaucho), y croise de vrais gens passionnés, sincères et de gauche, avec tout ce que cela implique de purisme et de prise de courge sur celui qui a la plus grosse conscience militante. Probablement autobiographique, le film est surtout incroyablement égocentrique : Leclerc fait la voix-off, chante en live et au générique

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Mains armées

ECRANS | De Pierre Jolivet (Fr, 1h45) avec Roschdy Zem, Leïla Bekhti…

Christophe Chabert | Vendredi 6 juillet 2012

Mains armées

Que le polar ne soit qu’un prétexte pour raconter quelque chose de plus intime et existentiel, c’est un fait vieux comme Hérode. Encore faut-il que le texte (le polar) soit palpitant et que le sous-texte (le drame) soit pertinent. Ce n’est le cas ni de l’un ni de l’autre dans Mains armées, qui montre un Pierre Jolivet plus consciencieux que d’ordinaire, mais toujours aussi à la ramasse du cinéma de l’époque. Suivant un flic d’une brigade d’intervention spéciale marseillaise (Zem) qui doit collaborer avec les stups parisiens dans laquelle officie sa propre fille (Bekhti), qu’il n’a jamais vraiment connue, Jolivet tente d’imbriquer son récit, assez confus, avec une étude psychologique plutôt grossière (la fille qui tente de plaire à son père en allant le défier sur son propre terrain), échouant à être à la fois efficace et profond. Seul intérêt : le duo de comédiens. Toujours à la limite du surjeu lorsqu’ils sont séparés, leur rencontre est à l’inverse passionnante, cherchant un territoire commun de virilité et de fragilité pour exprimer ce qui peut les rapprocher. Grâce à eux, le film évite de justesse la vacuité. Christophe Chabert

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L’Enfant d’en haut

ECRANS | Sur la piste des frères Dardenne, Ursula Meier invente un récit où un gamin choisit de résoudre à sa manière, radicale, la fracture sociale. La fiction est pertinente, même si elle est rattrapée par un excès de scénario et quelques scories esthétiques. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 12 avril 2012

L’Enfant d’en haut

Action, action, action… La manière dont Ursula Meier filme son jeune héros Simon (Kacey Mottet-Klein, qu’elle retrouve trois ans après Home) commettant ses forfaits au début de L’Enfant d’en haut rappelle immédiatement le cinéma des frères Dardenne. La caméra colle aux basques de l’enfant, le montage enlève tout ce qui pourrait relever du temps mort ne conservant que ses gestes, méticuleux, pour arriver à ses fins : dérober dans une station de sport d’hiver les biens des nantis en vacances pour ensuite les rapporter «en bas», dans le HLM où il vit avec sa sœur (Léa Seydoux, débarrassée de tout apparat glamour, assez épatante), et organiser une lucrative économie parallèle. Meier ne juge pas Simon : laissé à l’abandon (pas de parents, une sœur qui vivote entre des petits boulots, un mec avec qui elle s’engueule régulièrement et des soirées d’alcool triste), cet enfant sauvage engagé dans une mécanique de débrouille et de survie est même une vraie source de fascination pour la cinéaste. Chef de famille malgré lui, ayant compris les règles du jeu social et refusan

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Les Adieux à la Reine

ECRANS | À la fois crépuscule de la monarchie française et triangle amoureux entre la Reine, sa maîtresse et sa liseuse, le nouveau film de Benoît Jacquot réussit à secouer l’académisme qui le guette en se rapprochant au plus près du désir de ses personnages. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 mars 2012

Les Adieux à la Reine

Est-ce un hasard ou notre esprit obnubilé par la campagne électorale actuelle ? Toujours est-il que Les Adieux à la Reine trouve d’étranges échos avec l’époque contemporaine. Benoît Jacquot y raconte une fin de règne vieille de deux siècles, celle de Marie-Antoinette et Louis XVI, mais aussi de leurs courtisans errant comme des spectres dans les couloirs de Versailles, en proie à l’effroi de perdre leurs privilèges, sinon leur vie. C’est une des réussites du film : sa capacité à matérialiser à l’écran un microcosme qui a depuis longtemps oublié que le reste du monde gronde juste derrière ses hauts murs, et qui perd toute contenance et distinction quand cet écho devient assourdissant. C’est la prise de la Bastille, et le cinéaste nous épargne les classiques : «Ce n’est pas une révolte, c’est une révolution» ou «Qu’on leur donne de la brioche !». Adapté du roman de Chantal Thomas, Les Adieux à la Reine cherche à raconter l’histoire au présent, hors de tout regard rétrospectif. Sur la forme, ce n’est pas toujours gagnant : la caméra à l’épaule et les zooms démontrent une certaine paresse dans la mise en scène, les dialogues manquent souvent de qu

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Lourdes

ECRANS | De Jessica Hausner (Autriche-Fr, 1h35) avec Sylvie Testud, Léa Seydoux, Bruno Todeschini…

Christophe Chabert | Jeudi 7 juillet 2011

Lourdes

En matière de film sur Lourdes, Le Miraculé de Jean-Pierre Mocky paraissait indépassable, pour peu qu’on goûte les farces énormes et anticléricales. On pouvait craindre que Jessica Hausner, disciple d’Haneke et réalisatrice du glacial Hôtel, en prenne le contre-pied absolu. En fait, pas tant que ça, et c’est la bonne surprise de Lourdes. Les cadres implacables d’Hausner ne sacralisent rien, mais renvoient les rituels à leur dimension ridicule, inquiétante ou absurde. Elle retrouve même l’ambiance de complot paranoïaque de son film précédent, le miracle qui touche la paralytique Sylvie Testud étant interprétable de multiples façons : coup de foudre amoureux ou simulacre orchestré par la vieille femme qui partage sa chambre ? Toujours sur le fil (la post-synchronisation tue tout naturel dans le jeu des acteurs), parfois un peu ostentatoire dans sa mise en scène, Lourdes trouve toutefois un ton singulier, un comique de l’étrangeté permanente pas désagréable. Christophe Chabert 

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Omar m’a tuer

ECRANS | De Roschdy Zem (Fr, 1h25) avec Sami Bouajila, Denis Podalydès…

Christophe Chabert | Mardi 14 juin 2011

Omar m’a tuer

Projet porté par Rachid Bouchareb qui en a finalement confié la réalisation à Roschdy Zem, Omar m’a tuer conserve toutefois la marque du cinéaste de Hors la loi. Ennemi de la dialectique et partisan d’un cinéma à thèse dont le but est d’avoir un écho sur les bancs de l’assemblée, Bouchareb traite l’affaire Omar Radad selon deux points de vue qui enfoncent le même clou : l’enquête menée par Jean-Marie Rouard (dont le nom a mystérieusement été changé dans le film) pour disculper Omar, et la reconstitution des mois qui suivirent l’arrestation du jardinier accusé d’homicide. Dans les deux cas, aucune ambiguïté : Radad est un coupable fabriqué par la justice et la police (on ne voit rien à l’écran de cette mécanique-là, et on le regrette), un brave type pris dans une machination dont le film se garde bien de révéler les commanditaires. Au-delà de ce parti-pris discutable, Omar m’a tuer frappe par son manque de souffle, ses fausses bonnes idées (la narration alternée est laborieuse) et la prestation gênante de Sami Bouajila, acteur lettré qui fait ici de visibles efforts pour baragouiner un français approximatif. La faiblesse de la mise en scène fait que l’u

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À bout portant

ECRANS | De Fred Cavayé (Fr, 1h25) avec Gilles Lellouche, Roschdy Zem…

Dorotée Aznar | Vendredi 26 novembre 2010

À bout portant

La deuxième réalisation de Fred Cavayé est grosso modo une variation plus frénétique de "Pour elle" (il y est encore question d’un homme “ordinaire“ embringué dans une intrigue de thriller pour sauver la femme de sa vie), avec les mêmes écueils – des raccourcis narratifs parfois énormes, des dialogues globalement faiblards, et des personnages secondaires mal dégrossis (mention spéciale à Gérard Lanvin et ses inénarrables moues crispées pour bien montrer qu’il a les plus grosses cojones du cinéma français). Une fois ces scories mises de côté, il faut reconnaître au garçon des talents indéniables de metteur en scène, à la fois dans les scènes d’intimité (pourtant flanquées de l’intolérable Gilles Lellouche), mais surtout dans ses dynamiques de suspense et d’action. Vu le caractère peu convaincant des dernières tentatives en la matière, on en viendrait presque, horreur suprême, à comprendre le mépris du 7e art français d’aujourd’hui pour le cinéma de genre. Fred Cavayé, disons-le, fait partie des rares réalisateurs actuels à pouvoir inverser la tendance… Il suffirait juste qu’il se dégotte un meilleur co-scénariste. FC

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Hors-la-loi

ECRANS | De Rachid Bouchareb (Fr-Alg, 2h18) avec Roschdy Zem, Djamel Debbouze, Sami Bouajila…

Christophe Chabert | Mardi 14 septembre 2010

Hors-la-loi

Hors-la-loi cherche, à la manière d’"Il était une fois en Amérique" de Sergio Leone ou de "L’Armée des ombres" de Melville, à raconter la naissance du FLN à travers le parcours de trois enfants ayant connu le massacre de Sétif le 8 mai 1845. Bouchareb, qui avait réussi à marier épique et grand sujet dans "Indigènes", n’arrive ici qu’à un résultat péniblement académique. Les personnages n’ont aucune liberté, pieds et poings liés au discours du film ; quand ils ouvrent la bouche, c’est pour faire une grande phrase sentencieuse. Et encore, les hommes ont le droit de l’ouvrir, car les femmes, elles, sont réduites à un silence assourdissant… La reconstitution est tout aussi empesée, entre costumes sentant encore le loueur et bidonvilles géants survolés avec une overdose de plans à la grue. Même la musique n’est qu’un plagiat ridicule de celle de "Dark Knight". Les acteurs s’expriment avec des accents arabes qui sonnent faux, les scènes d’action sont illisibles, les rebondissements téléphonés et l’ensemble tire vers un manichéisme assez choquant au nom des codes du genre (la police française torture, point). Le plus embarrassant, c’est quand Bouchareb fait de gros clins d’œil à l’actu

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Happy few

ECRANS | D’Antony Cordier (Fr, 1h47) avec Roschdy Zem, Marina Foïs, Élodie Bouchez…

Christophe Chabert | Mardi 7 septembre 2010

Happy few

Qu’ont donc les cinéastes français trentenaires avec la question de la liberté sexuelle ? Après "Peindre ou faire l’amour" des frères Larrieu, Antony Cordier, qui avait signé le déjà surestimé "Douches froides", en remet une couche : deux couples se rencontrent, et échangent leur partenaire tout en restant ensemble. Peu de drames, pas de vagues, tout cela est montré avec une normalité qui sent le volontarisme. Cette banalité contamine tous les étages du film : l’image est affreuse, la caméra à l’épaule produit plus de flous que de nets, les dialogues sont exsangues… On nage dans l’auteurisme le plus creux, jusqu’au dernier tiers où Cordier se rend quand même compte qu’il va falloir faire entrer un peu de scénario dans son film. D’où une série de renversements qui non seulement sont totalement factices, mais finissent par produire un discours réactionnaire bien de son temps, comme un sursaut moralisateur dans un film plus faux-cul que vraiment cul. CC

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Tête de Turc

ECRANS | De Pascal Elbé (Fr, 1h27) avec Roschdy Zem, Pascal Elbé, Samir Makhlouf…

Dorotée Aznar | Vendredi 26 mars 2010

Tête de Turc

En cinq minutes, Tête de Turc donne le ton : une banlieue sous pression, des personnages aux destins croisés, un flic nerveux et son frère médecin sauvé de la mort par l’adolescent qui a manqué de le tuer, leurs familles respectives, l’immigration, les politiques, les media. Pascal Elbé, acteur, tourne son premier film et il est ambitieux. Bien. Sauf que passé les premiers plans, on a tout pigé : Elbé est le premier disciple déclaré d’Iñàrritu. À tel point que son film décalque, en les recolorant à peine voire en les citant maladroitement, 21 grammes et Babel. Inutile alors d’aller plus loin. Quand Iñàrritu, docteur en tragédie cosmique, devient une référence, on se dit que le cinéma français a vraiment un problème. JD

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Victor

ECRANS | De Thomas Gilou (Fr, 1h35) avec Pierre Richard, Sara Forestier, Lambert Wilson…

Christophe Chabert | Jeudi 1 octobre 2009

Victor

Pure pâtisserie industrielle manufacturée par un cinéaste en pleine déconfiture (on ne s’est jamais remis du plan couscous de son Michou d’Auber), Victor est un film qui craint. L’introduction est racontée à toute berzingue, planquant telle la poussière sous le tapis l’absence de crédibilité du propos (un journal people organise un concours pour recueillir un vieillard : n’importe quoi !). Ensuite, on débarque le personnage principal (Sara Forestier, pauvre actrice en quête d’un second souffle commercial) au profit d’une pathétique satire à la Chatiliez où tout le monde, à un moment ou à un autre, est un gros enfoiré qui truande son prochain, au mépris de toute logique scénaristique. Ce triomphe cynique de la mesquinerie et de la médiocrité filmé à la va-comme-je-te-pousse dans une ambiance de grivoiserie bien franchouillarde fout franchement la gerbe, et on finit par en vouloir à Pierre Richard d’avoir prêté son talent à cette galéjade sinistre reposant sur une image de l’humanité on ne peut plus dégueulasse. CC

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Commis d’office

ECRANS | D’Hannelore Cayre (Fr, 1h31) avec Roschdy Zem, Jean-Philippe Ecoffey…

Christophe Chabert | Jeudi 30 avril 2009

Commis d’office

Disons-le tout de go : au bout de vingt minutes, on a laissé tomber ce truc qui avait réussi à nous mettre les nerfs en pagaille à force de néant, et dont on n’a pas décoléré depuis ! En vingt minutes, on a eu droit à des raccourcis scénaristiques hallucinants (en trois plans, l’avocat idéaliste joué par Roschdy Zem se convertit au bling bling et au cynisme), une réalisation d’un amateurisme surprenant (jump cut sur le même Zem ouvrant une porte !) et de la caricature démente (des dealers tous noirs ou arabes parlant comme des zyvas). Amis lecteurs qui tiendrez jusqu’au bout, dites-nous si le reste est à l’avenant… CC

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La très très grande entreprise

ECRANS | de Pierre Jolivet (Fr, 1h45) avec Roschdy Zem, Jean-Paul Rouve, Marie Gillain…

Christophe Chabert | Jeudi 30 octobre 2008

La très très grande entreprise

Après une comédie romantique déplorable qui flattait les nouveaux riches comblés par l’élection de Sarkozy (Je crois que je l’aime), l’insaisissable Pierre Jolivet pourfend ici le méchant libéralisme qui broie les vies d’honnêtes travailleurs. Comprenne qui pourra… C’est une comédie, mais une comédie grise, un film de bureaux et d’appartements exigus, qui tente de compenser cette claustrophobie par quelques gimmicks de réalisation (la fiche signalétique des employés de l’entreprise, idée bien maladroite…). Ça se regarde comme un téléfilm mou du genou, inoffensif sur le fond (les portes ouvertes sont régulièrement enfoncées), et n’était le talent des acteurs (Roschdy Zem et surtout Jean-Paul Rouve, vraiment bien), on s’ennuierait ferme. CC

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La Belle Personne

ECRANS | de Christophe Honoré (Fr, 1h30) avec Léa Seydoux, Louis Garrel...

Dorotée Aznar | Jeudi 9 octobre 2008

La Belle Personne

Alors certes, l'intention ne manque pas d'un adorable panache quasi juvénile (démontrer que, contrairement à ce que prétend l'actuel chef de l'État, La Princesse de Clèves demeure un roman pertinent à l'heure d'aujourd'hui), mais force est d'admettre que Monsieur Honoré est en plein relâchement. En fait d'adaptation post-moderne du texte de Madame de Lafayette, Christophe Honoré nous livre ici un menu best-of assez indigeste de son cinéma (intermède chanté écrit par Alex Beaupain en option), ce qui ne nous aurait pas forcément déplu si le film avait moins donné l'impression d'avoir été bâclé, dans un souci assez cynique de capitalisation sur ses (maigres) acquis. Cadres foutraques, photo littéralement dégueulasse, dialogues à la limite de l'audible, confrontations à peine effleurées des niveaux de langage, inanité de la transposition contemporaine, le film nage dans un marasme artistique total. FC

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Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absent, mort

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Entretien avec Arnaud Desplechin

ECRANS | Arnaud Desplechin, cinéaste, conclut l'année en beauté avec son film le plus abouti, "Rois et reine". Propos recueillis par Christophe Chabert et Emmanuel Alarco

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Entretien avec Arnaud Desplechin

Petit Bulletin : Y a-t-il une méthode pour introduire de l'action dans vos films, surtout dans celles qui sont a priori de simples conversations ? Arnaud Desplechin : Cela dépend. Il y a des stratégies d'écriture et d'autres que je trouve dans le travail que je fais avant que l'équipe et les acteurs arrivent. Il faut trouver des gestes, des attitudes qui arrivent à poser la signification autrement que par la langue. Qu'il n'y ait rien qui ne signifie pas. Cela permet de jouer avec un texte. Il y a un geste dans le film que je trouve absolument déchirant, quand Emmanuelle apprend que son père est malade. Elle dit : "C'est une nouvelle terrible", et là elle prend son sac à main, et elle le pose devant elle. C'est un geste absurde, mais qui signifie beaucoup : comme si elle voulait se cacher ou s'enfuir. Toutes les vertus poétiques du texte sont modifiées. Est-ce que c'est une manière de faire du spectacle avec ce qui n'en est pas ? C'est du cinéma. Le cinéma, c'est un art de l'action. C'est la différence avec le théâtre. Les acteurs, il faut qu'ils puissent acter de la parole. Je ne saurais pas en faire de

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Rois et reine

ECRANS | Arnaud Desplechin creuse la veine romanesque de son cinéma avec ce double récit aux connexions discrètes où cohabitent tragédie et comédie, fantaisie et rigueur, pur plaisir de la mise en scène et virtuosité du langage. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 novembre 1999

Rois et reine

On ne cessera jamais de le répéter : Arnaud Desplechin est un cas à part dans le cinéma d'auteur français. Et ce pour une raison simple que plus personne ne pourra nier après Rois et reine : il n'a jamais regardé le cinéma comme du discours, mais toujours comme un spectacle. Se présente alors à lui cet obstacle : comment rendre spectaculaire ce qui ne l'est pas (la parole, la pensée...) ? Question décisive à laquelle Rois et reine, magnifique feuilleton cinématographique à l'ambition démesurée, trouve des solutions extraordinaires. Une scène relève immédiatement le défi : Ismaël (Amalric, vraiment génial) se retrouve devant la porte de son appartement face à deux infirmiers venus l'embarquer pour l'hôpital psychiatrique. Le dialogue est hilarant (il le sera tout au long du film), mais Desplechin ne s'en tient pas là : il glisse entre les mains d'Ismaël un cheeseburger que celui-ci pose par terre, reprend en cours de route, glisse dans la poche de sa robe de chambre... Ce petit détail qui est en fait de la grande mise en scène suffit au cinéaste à introduire dans cette situation banale (trois mecs qui parlent) une dynamique cinématographique. De l'action, et cela change

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Comment je me suis disputé/Esther Kahn

ECRANS | ARNAUD DESPLECHIN / Cahiers du Cinéma/Why not ?

| Mercredi 13 décembre 2006

Comment je me suis disputé/Esther Kahn

La collection DVD des Cahiers du Cinéma avait déjà édité deux films d'Arnaud Desplechin pour le prix d'un (La Sentinelle et La Vie des morts) ; elle y ajoute aujourd'hui deux nouveaux titres, et pas n'importe lesquels. Comment je me suis disputé et Esther Kahn sont disponibles chez d'autres éditeurs, mais le premier est devenu presque introuvable. Bonne nouvelle donc, car si on peut émettre des réserves sur Esther Kahn, réflexion sur l'enfance de l'art chez une jeune fille sauvage qui se métamorphose en actrice sur les planches londoniennes au début du XXe siècle, il faut louer l'importance de Comment je me suis disputé. Provocateur, Desplechin prend au pied de la lettre les critiques adressées au «jeune cinéma français», et écrit un scénario qui n'est en apparence qu'une accumulation de lieux communs : un jeune agrégé n'arrive pas à finir sa thèse de philo, hésite entre sa copine et celle de son meilleur ami, tombe sous le charme dangereux d'une névrosée à tendance psychopathe, tente de régler ses comptes avec un ancien camarade devenu rival prétentieux... Le coup d'éclat orchestré par le cinéaste es

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