Quentin se fait son cinéma : "Once Upon a Time… in Hollywood"

Tarantino | Les coulisses de l’usine à rêves à la fin de l’ère des studios, entre petites histoires, faits divers authentique et projection fantasmée par Quentin Tarantino. Une fresque uchronique tenant de la friandise cinéphilique, mais qui s’égare parfois dans ses digressions.

Vincent Raymond | Mercredi 14 août 2019

Photo : © Sony Pictures


Hollywood, 1969. Rick Dalton, vedette sur le déclin d'une série TV, Cliff Booth, son cascadeur homme à tout faire ; leur voisine, la jeune comédienne Sharon Tate, épouse Polanski : trois destins parallèles et convergents dans une ville entre décors, faux-semblants et rêves brisés…

Lors de l'une de ses venues au Festival Lumière, Quentin Tarantino avait concocté une sélection de films portant l'estampille 1970. Au-delà du nombre rond, cette année charnière marque en effet l'ancrage définitif du Nouvel Hollywood, l'irrésistible ascension de ses nouveaux moguls et l'inéluctable déclin des anciens nababs. Autant dire que le choix de 1969 pour situer cette semi-fiction est signifiant : il correspond à la fin d'un âge d'or — en tout cas idéalisé par ceux qui l'ont vécu a posteriori. Et à travers l'écran d'argent.

Dans sa reconstitution appliquée, Tarantino est loin de tout repeindre en rose pailleté, même si la tentation est grande : le Hollywood de 1969 transpire de coolness ambiante, d'érotisme débridé, ruisselle de musiques indépassables — même les covers easy listening invitent à un swing lascif. Côté design, architecture et mode, on se situe pile à la frontière entre la rectitude policée et l'extravagance rococo Liberace ; à ce moment précis de relâchement où l'on s'autorise à desserrer l'étau du bon goût et un cran de sa ceinture. Juste avant que les pantalons ne s'évasent en pattes d' éph', en somme.

Unglourious remake ?

Si l'on ne peut modifier le cours de l'histoire, ni en changer les conséquences ; s'il est interdit de récrire des faits avérés à des fins de tromperie ou de manipulation politique (on appelle cela du révisionnisme), l'artiste jouit d'une licence ; un privilège rare dont il doit se montrer digne. Et dont il ne peut user qu'à bon escient. Trafiquer la réalité à des fins de fiction entre dans le pacte tacite avec le public de l'œuvre si celui-ci est prévenu ou s'il comprend l'honnêteté de l'intention. Dans Unglourious Basterds, Tarantino osait une forme d'uchronie suprême en passant Hitler au lance-flamme dans une salle de cinéma, le message étant : « par le cinéma, je réduis symboliquement en cendres le responsable de la Shoah et crée consécutivement un monde dans lequel la tragédie n'a pas eu cette ampleur ». D'un certain point de vue, Once Upon a Time… reprend à l'identique cette même idée (autocitation ? manque d'inspiration ?), mais à l'échelle hollywoodienne (ce qui en minore fatalement la portée) en renforçant la dimension méta-cinématographique puisque le cinéma se trouve ici être le contenant et le contenu du film : la mise en abyme est totale et de chaque instant. Entre parodies, pastiches, contrefaçons, deep-fakes, la fiction s'hybride tellement avec le réel qu'il n'est pas étonnant, en définitive, qu'elle prenne le pas sur cette dernière. Et que l'on finisse par imprimer sur la pellicule une légende dorée plus belle que la réalité.

Hip hip hip Pitt ; bravo Margot !

Au-delà de la surprenante conclusion — ose-t-on croire qu'il faut y cherche une morale ? — de cet auto-remake décalé, Once Upon a Time… apparaît comme l'habituel réceptacle tarantinien, à ceci près que tout semble ici atténué. Point de joutes oratoires grandiose (hormis une séquence dialoguée avec une enfant surdouée), nulle manifestation de virtuosité dans la réalisation (à l'exception des bagarres impliquant Cliff Booth/Brad Pitt). C'est d'ailleurs lui qui tire largement son épingle du jeu : si dans le couple des personnages Booth est le subalterne de Dalton, à l'écran DiCaprio n'est rien moins que le faire-valoir de Pitt. L'un représente l'illusion, l'esbroufe et s'abîme dans introspections égotistes alcoolisées ; l'autre se confronte au vrai monde, irradie d'un magnétisme solaire qui recouvre à peine ses vastes zones d'ombre. Il faut se méfier de la nonchalante sérénité d'un ancien combattant au passé trouble arborant un corps ravagé de cicatrices. Surtout lorsqu'il va visiter les disciples de Charles Manson.

Et puis, entre ces torrents de testostérone, de cigarettes et de whisky, il y a les douces parenthèses consacrées à Sharon Tate, dans son quotidien solitaire. Des moments d'une infinie tendresse, nimbés d'une sorte de mélancolie heureuse où Tarantino déploie cette douceur qu'il sait octroyer à des personnages lorsqu'il s'autorise à dévoiler leurs contours sensibles — tels Max Cherry ou Jackie Brown dans le film homonyme. Peut-être la connaissance de son funeste destin accroît-elle l'empathie éprouvée par les spectateurs ; il émane toutefois du jeu de Margot Robbie une telle aura de gentillesse et de simplicité (dans le bon sens du terme), à mille lieues de la dureté dégagées par son personnage d'Elizabeth dans Mary Stuart, Reine d'Écosse, que l'on ne peut qu'être conquis. Elle arriverait presque à nous faire oublier que Quentin, en cherchant à arrêter le temps, a dilaté inutilement la durée de ce film. Si l'ennui n'y a pas droit de cité, on ne peut pas en dire autant de la vacuité ni de la gratuité…

Once Upon a Time… in Hollywood
Un film de Quentin Tarantino (É-U, 2h42) avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt, Margot Robbie…


Once upon a time... In Hollywood

De Quentin Tarantino (2019, ÉU, 2h42) avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt...

De Quentin Tarantino (2019, ÉU, 2h42) avec Leonardo DiCaprio, Brad Pitt...

voir la fiche du film


En 1969, la star de télévision Rick Dalton et le cascadeur Cliff Booth, sa doublure de longue date, poursuivent leurs carrières au sein d’une industrie qu’ils ne reconnaissent plus.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Canción sin nombre / Nuestras Madre : l’une sort en salle, l’autre pas

Les Films de la Semaine | Focus sur deux sorties ayant beaucoup en commun, même si l'une ira en salles et l'autre s'en passera : Canción sin nombre et Nuestras Madres, Caméra d’Or à Cannes l'an dernier.

Vincent Raymond | Dimanche 7 juin 2020

Canción sin nombre / Nuestras Madre : l’une sort en salle, l’autre pas

Tous deux figuraient à Cannes l’an dernier : le premier à la Quinzaine des réalisateurs, le second à la Semaine de la Critique où il a ravi la Caméra d’Or. Dévolue au meilleur premier film de la compétition toutes sections confondues, cette prestigieuse distinction ne l’exonère pourtant pas d’une sortie directe en SVOD tandis que l’autre, à peine une semaine sur les écrans avant le confinement, renoue avec les salles. Aussi dissemblables par leur destinée que leur facture ou leur approche esthétique, Canción sin nombre / Nuestras Madres ont beaucoup en commun, à commencer par leur inscription spatiale (l’Amérique latine) et donc, historique (les années 1980). Car même si Nuestras Madres se situe de nos jours, il se déroule réellement dans le passé puisque le protagoniste y est un anthropologue de médecine légale identifiant les dépouilles de victimes de la guerre civile guatémaltèque, lui-même orphelin de père et d’une mère torturée par le pouvoir d’alors. Un régime dont on sait qu’il pratiquait l’enlèvement d’enfants —

Continuer à lire

Restez chez vous, finalement : "Vivarium"

Science-Fiction | Un jeune couple pris au piège dans une maison-témoin diabolique doit élever jusqu’à l’âge adulte un bébé tyrannique comme tombé du ciel. Une fable de circonstances, entre "Le Prisonnier", "La Malédiction" et le mythe de Sisyphe. En VOD.

Vincent Raymond | Vendredi 29 mai 2020

Restez chez vous, finalement :

En quête d’une maison, Gemma et Tom suivent un étrange agent immobilier dans un non moins bizarre lotissement, Yonder, fait de résidences identiques et désert. Prisonniers de ce cadre cauchemardesque, ils seront délivrés (leur promet-on) s’ils élèvent un bébé reçu dans un carton… Voici un le parfait film à regarder sur un divan… et à déconseiller aux tourtereaux en âge de convoler ou de concevoir des projets de descendance ! Riche de ses lectures métaphoriques et psychanalytiques évidentes, ce conte fantastique — qu’on aurait bien vu signé par Ben Weathley —, raconte dans un décor empruntant autant à Magritte qu’à Hopper comment l’enfant prend sa place dans un foyer, excluant l’un des parents (bonjour l’Œdipe !), puis finit par remplacer les deux dans la société en les “tuant“, reproduisant ainsi un cycle immuable… La fable est cruelle, l’illustration aussi brillante que plastiquement réussie dans ce qu’elle donne à voir du monde “suburbien“ idéalisée empli de petites maisons identiques — les “Sam Suffit“ ayant fait florès avec les Trente Glorieuses. Un monde de la standardisation aux couleurs pastel écœurantes à fo

Continuer à lire

Télégénie du mâle : "Scandale"

Biopic | Patron de la très conservatrice chaîne d’infos Fox News, Roger Ailes impose à ses collaboratrices ses exigences et privautés, ainsi qu’une impitoyable loi du silence. Jusqu’à 2016, où la journaliste Gretchen Carlson, mise sur la touche, révèle ses pratiques. Peu à peu, les langues vont se délier…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Télégénie du mâle :

L’an passé, un familier du registre comique avait signé avec Vice un portrait aussi documenté que vitriolé de l’ancien vice-président républicain Dick Cheney. Rebelote aujourd'hui avec Jay Roach, dont on se souvient qu’il fut révélé par ses séries potacho-burlesques (Austin Powers, Mon beau-père et moi…) avant de se reconvertir dans le biopic politique. Dans Scandale, le cinéaste — qui ne peut cacher ses sympathies démocrates — monte au front pour épingler les travers de la frange la plus conservatrice de la société américaine à travers la bouche d’égout qui lui sert d’organe quasi-officiel. Au moment où le scandale éclate, nous sommes à la fois à la veille de #MeToo mais aussi (et surtout) en plein dans la campagne présidentielle qui vit Trump gagner les primaires, puis la Maison Blanche grâce au soutien du réseau médiatique de Rupert Murdoch piloté par Ailes. Soyons honnête : alignant des tonnes de stars oscarisables (grimées en vedettes US du petit écran inconnues en France), l’affiche n’était pas très ras

Continuer à lire

Pêche à l’homme : "Le Lac aux oies sauvages"

Thriller | Une guerre des gangs de voleurs de motos laisse Zhou Zenong blessé et en cavale dans la région du Lac aux oies sauvages, traqué par les hommes du capitaine Liu. Alors qu’il s’attend à retrouver son épouse Yang Shujun, c’est une mystérieuse prostituée, Liu Aiai, qui est au rendez-vous…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Pêche à l’homme :

Aux dires des festivaliers, Diao Yinan était le plus sérieux compétiteur de Bong Joon-ho sur la Croisette cette année. Précédé de l’aura de sa précédente réalisation et Ours d’or 2014, Black Coal, Le Lac aux oies sauvages pouvait bénéficier d’un a priori favorable. Mais, suivant l’adage vaticanesque appliqué à Cannes, un palmé putatif durant la Quinzaine se retrouve souvent fort dépourvu au palmarès ; Diao est donc reparti bredouille. La sortie de son film en salles devrait lui permettre de se rattraper. Car il s’agit d’un thriller haut en couleurs. Pas uniquement du fait de sa somptueuse photographie magnifiant les séquences nocturnes illuminées aux néons, dans de subtils jeux d’alliances chromatiques. Mais également par sa construction à la linéarité non strictement euclidienne, où le présent subit d’entrée les contrecoups d’un passé sanglant, déployé dans de minutieux flashback. Diao Yinan possède l’art de raconter ; et s’il s’amuse à jouer sur

Continuer à lire

Celui qui croyait au Ciel et à la terre : "Une vie cachée"

Biopic à la Malick | L’inéluctable destin d’un paysan autrichien objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre mondiale, résistant passif au nazisme. Ode à la terre, à l’amour, à l’élévation spirituelle, ce biopic conjugue l’idéalisme éthéré avec la sensualité de la nature. Un absolu de Malick, en compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Celui qui croyait au Ciel et à la terre :

Sankt Radegund, Autriche, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Fermier de son état, Franz Jägerstätter refuse par conviction d’aller au combat pour tuer des gens et surtout de prêter serment à Hitler. Soutenu par son épouse, honni par son village, il sera arrêté et torturé… Il convient d’emblée de dissiper tout malentendu. Cette “vie cachée“ à laquelle le titre se réfère n’évoque pas une hypothétique clandestinité du protagoniste, fuyant la conscription en se dissimulant dans ses montagnes de Haute-Autriche pour demeurer en paix avec sa conscience. Elle renvoie en fait à la citation de la romancière George Eliot que Terrence Malick a placée en conclusion de son film : « car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et le fait que les choses n’aillent pas aussi mal pour vous et moi qu’il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus. » Un esprit saint Créé bienheureux par l’Église en 2007, Jägerstätter

Continuer à lire

Ladj Ly : « ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Les Misérables | Il y a quelques années, Ladj Ly tournait Les Misérables, court-métrage matriciel dont l’accueil a permis (dans la douleur) la réalisation de son premier long en solo. Primé à Cannes, il est à présent en lice pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger.

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Ladj Ly : « ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Comment vous êtes-vous remis dans l’énergie du court-métrage ? Ladj Ly : J’avais toujours eu cette idée de faire un long-métrage : plein de séquences étaient écrites. Mais comme vous savez, c’est le parcours du combattant de tourner un long. J’ai voulu faire le court pour rassurer et montrer que j’étais capable de faire de la fiction et des trucs cool. Ça aurait pu tomber à l’eau, mais j’étais convaincu par cette stratégie. Je savais ce que je voulais : mon énergie était déjà là. Ce court a bien marché dans les festivals, on a gagné un quarantaine de prix. Et malgré ça, on a quand même eu du mal à financer le long… Malgré votre parcours et À voix haute, vous aviez encore besoin de prouver des choses ? Clairement. Ça fait vingt ans qu’on fait des films avec Kourtrajmé ; notre parcours est assez riche, avec des clips, du long du documentaire… Mais malgré tout ça, c’est compliqué de fair

Continuer à lire

Graine de malheur : "Little Joe"

Thriller | Et si le bonheur de l’Humanité se cultivait en laboratoire ? Jessica Hausner planche sur la question dans une fable qui, à l’instar de la langue d’Ésope, tient du pire et du meilleur. En témoigne son interloquant Prix d’interprétation féminine à Cannes pour Emily Beecham.

Vincent Raymond | Mardi 12 novembre 2019

Graine de malheur :

Amy travaille dans un laboratoire de phytogénétique sur le projet Little Joe, une plante rendant ses possesseurs heureux. Mais à la suite d’une série de dysfonctionnements, le “prototype“ contamine son fils et certains chercheurs, qui commencent à agir étrangement… Sur le papier, Little Joe aguiche plus qu’il ne promet tant ce conte moral paraît en phase avec des préoccupation sociétales, éthiques, biologiques et écologiques. Jessica Haussner coche toutes les cases en abordant autant les dangers encourus par la manipulation du vivant que le désir illusoire de fabriquer un bonheur universel… mais totalement artificiel — sur ce chapitre, la science n’est pas la seule concernée par cette philippique filmique : les religions affirment à leurs adeptes que leurs doctrines aspirent aux mêmes résultats. Cette promesse de mieux vivre ne peut qu’aboutir à une catastrophe, au nom de l’adage « le mieux est l’ennemi du bien » : le pollen de Little Joe transforme ceux qui le respirent en monstres dépourvus d’empathie. À cette fable effrayante, la cinéaste ajoute une dimension plastique stupéfiante : palette trav

Continuer à lire

Marc du Pontavice : « Il faut prendre des risques et suivre très loin ses convictions »

J’ai perdu mon corps | Seul contre tous (ou presque), le patron de Xilam a voulu et porté ce projet atypique, s’inscrivant dans le sillage des grands producteurs indépendants voyant au-delà du tiroir-caisse, l'œuvre en devenir dans le projet cinématographique. Un exemple et un avertissement pragmatique à l’adresse des circuits traditionnels, décidément trop formatés…

Vincent Raymond | Mardi 5 novembre 2019

Marc du Pontavice : « Il faut prendre des risques et suivre très loin ses convictions »

En 2015, lors de la présentation du pitch du film au Cartoon Movie de Lyon, vous confiiez qu’il s’agissait d’un projet difficile à monter… Marc du Pontavice : On savait qu’on allait affronter vents et tempêtes pour le faire. Et ça a été pire : en-dehors du soutien des Régions et d’un peu d’argent que le CNC nous a accordés au titre des nouvelles technologies, on n’a rien eu. On a donc dû y aller tout seuls ! C’est un film qui a été financé à 50% sur les fonds propres de Xilam. Il y a peu, Coppola disait à Lyon que plus personne n’était aventureux dans le cinéma, à part les indépendants… C’est un bon exemple ! Très modestement, je suis heureux de me mettre dans les traces de Monsieur Coppola, qui est un exemple d’aventurier du cinéma. Parfois, si l’on veut repousser des frontières, renouveler l’offre du cinéma avec des programmes qui ne sont pas fabriqués pour rentrer dans le système, il faut effectivement être aventureux ; prendre des risques et suivre très très loin ses convictions. Dans notre métier, en animation, c’est particulièrement compliqué parce que c’est aus

Continuer à lire

Jérémy Clapin : « j’ai dû détruire le roman pour construire le film »

J’ai perdu mon corps | Avant de remporter le Grand Prix de la Semaine de la Critique (une première pour un film d’animation) et le Cristal à Annecy, le premier long-métrage de Jérémy Clapin a connu une lente maturation en dialogue et confiance avec son producteur ainsi que l’auteur du roman (et coscénariste) Guillaume Laurant.

Vincent Raymond | Mardi 5 novembre 2019

Jérémy Clapin : « j’ai dû détruire le roman pour construire le film »

Comment le livre dont est inspiré J’ai perdu mon corps, Happy Hand, vous est-il tombé entre les mains ? Il semble vous avoir été destiné… Jérémy Clapin : On le doit à mon producteur, Marc du Pontavice. Il a demandé à me rencontrer en 2011 après avoir vu mes courts-métrages : dans tous mes films, il y a un élément fantastique qui vient interroger la réalité. Cette intrusion du fantastique me permet d’aborder des thèmes plus délicats à aborder frontalement, d'éclairer certaines zones d’ombre. Ce n’est pas un fantastique gratuit juste parce qu’il est spectaculaire ; il parle d’autre chose que du sujet lui-même. Comme dans le réalisme magique dans la littérature sud-américaine ? Oui : la combinaison des deux crée une autre réalité qu’on accepte en tant que telle. Et ces éléments fantastiques et réels sont séparés, chacun appartenant à leur monde, ils fabriquent une autre réalité. Mais c’est très présent aussi dans la littérature asiatique, japonaise, notamment chez Murakami, où le fantastique n’est pas sur-appuyé : il arrive comme un élément naturaliste,

Continuer à lire

Misère UBER alles : "Sorry We Missed You"

Le Film de la Semaine | Pour s’en sortir, un intérimaire se lance dans l’entrepreneuriat franchisé avec l’espoir de s’en sortir… précipitant sa chute et celle de sa famille. Par cette chronique noire de l’ère des GAFA, Ken Loach dézingue toujours plus l’anthropophagie libérale. En compétition à Cannes.

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Misère UBER alles :

Newcastle, de nos jours. Abby et Ricky s’en sortent tout juste avec la paie de l’une et les intérims de l’autre. Alors, Ricky convainc son épouse de vendre leur voiture pour acheter un utilitaire afin de devenir livreur “indépendant“. Le mirage d’une vie meilleure s’offre à eux. Le début de l’enfer. D’aucuns pourraient reprocher — c’est une figure de style : en fait, ils le font — à Ken Loach de rabâcher sous toutes les formes sa détestation du modèle capitaliste. Ou d’avoir joué depuis trente ans les prophètes de mauvais augure en dénonçant avec constance les ravages de la politique thatchéro-reagano-libérale qui, ayant désagrégé le tissu socio-économique britannique, n’en finit plus de saper ce qu’il reste de classe moyenne, après avoir laminé les classes populaires, au nom de la “libre“ entreprise, “libre“ concurrence… bref de toute cette belle liberté octroyée au haut de la pyramide pour essorer le lumpenprolétariat. Trente ans que Loach essuie les mêmes remarques condescendantes des partisans du marché (qui le voient

Continuer à lire

Coucous, c’est nous ! : "Parasite"

Palme d'Or | Une famille fauchée intrigue pour être engagée dans une maison fortunée. Mais un imprévu met un terme à ses combines… Entre Underground et La Cérémonie, Bong Joon-Ho revisite la lutte des classes dans un thriller captivant empli de secrets. Palme d’Or 2019.

Vincent Raymond | Mardi 4 juin 2019

Coucous, c’est nous ! :

Recommandé par un ami étudiant, Kevin devient le professeur d’anglais de la fille de riches Coréens, les Park. Ce faisant, il tire un peu sa famille de sa misère. Puis, grâce à d’habiles ruses, sa sœur, son père et sa mère finissent par se placer chez les Park. Jusqu’où cela ira-t-il ? Un film asiatique montrant une famille soudée vivant dans la précarité, devant astucieusement flirter avec la légalité pour s’en sortir… Les ressemblances avec Une affaire de famille s’arrêtent là : quand Kore-eda privilégiait la dramédie, Joon-Ho use du thriller psychologique teinté d’humour noir pour raconter une fable sociale corrosive bien qu’elle ne soit pas exempte de traits caricaturaux — après tout, la persistance d’une dichotomie franche entre une caste de super-riches et une d’infra-pauvres ne constitue-t-elle pas une aberration grotesque pour une société censément civilisée ? Certes, la famille Ki-taek se rend bien coupable de faux en écriture ainsi que de quelques machinations visant à congédier les employés occupant les places qu’ils convoitent, mais leur mal

Continuer à lire

Justine Triet : « la particularité de Sibyl, c’est son côté kaléidoscopique »

Sibyl | Le troisième long-métrage de Justine Triet, "Sybil", sera le dernier à être présenté aux jurés du 72e festival de Cannes. Avant les marches et donc le palmarès, la scénariste-réalisatrice évoque la construction de ce film complexe et multiple…

Vincent Raymond | Jeudi 23 mai 2019

Justine Triet : « la particularité de Sibyl, c’est son côté kaléidoscopique »

Est-ce difficile de parler d’un film où la confession occupe une place aussi importante ? Justine Triet : Le plus difficile quand on fait un film, c’est quand il n’est pas assez vu ou qu’il reste très peu en salle… C’est une expérience que j’ai un peu connue avec mon premier, La Bataille de Solférino. Le reste franchement, c’est chouette… (rires) Sibyl parle de la création et aussi de la transgression (des confessions, des serments médicaux)… Est-ce qu’il faut une part de transgression dans tout acte de création ? Je pense que oui. C’est difficile de ne pas être tenté de transgresser pour écrire, pour faire un film, pour tourner : on est tous des vampires, d’une certaine façon. Après, Sibyl va beaucoup plus loin que la majorité des gens et ça m’intéressait de pousser mon personnage dans les limites extrême. Quand elle est sur l’île, elle ne distingue même plus ce qui est de l’ordre de la réalité et de la fiction : elle est dans un vertige absolu de son existence, elle a dépassé les limites …

Continuer à lire

Cannes à Lyon : demandez le programme !

ECRANS | On connaît à présent le programme de la programmation des films issus du festival présentés “en léger“ différé de la Croisette… mais en avant-première de leur sortie (...)

Vincent Raymond | Vendredi 17 mai 2019

Cannes à Lyon : demandez le programme !

On connaît à présent le programme de la programmation des films issus du festival présentés “en léger“ différé de la Croisette… mais en avant-première de leur sortie sur grand écran. Première lyonnaise proposée par le Pathé Bellecour, elle permettra aux cinéphile les plus rapides de découvrir entre le vendredi 24 et le dimanche 26 mai inclus 14 films, dont 8 en compétition pour la Palme d’Or — laquelle sera remise samedi 25 au soir — : Les Siffleurs du Roumain Corneliu Porumboiu, Frankie d’Ira Sachs, It must be heaven d'Elia Suleiman, Little Joe de Jessica Hausner, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, Sorry we missed you de Ken Loach, Le Traître de Marco Bellocchio, Atlantique de Mati Diop. Appartenant à la sélection officielle (mais hors compétition), il faut ajouter La Belle époq

Continuer à lire

Voleuse de vie : "Sibyl"

Dramédie | Une psy trouve dans la vie d’une patiente des échos à un passé douloureux, s’en nourrit avec avidité pour écrire un roman en franchissant les uns après les autres tous les interdits. Et si, plutôt que le Jarmusch, Sibyl était LE film de vampires en compétition à Cannes ?

Vincent Raymond | Mardi 21 mai 2019

Voleuse de vie :

Alors qu’elle cesse peu à peu ses activités de psychanalyste pour reprendre l’écriture, Sibyl est contactée par Margot, une actrice en grande détresse qui la supplie de l’aider à gérer un choix cornélien. Sibyl accepte, mais elle va transgresser toutes les règles déontologiques… « On construit sur la merde », lâche à un moment Sibyl à sa patiente désespérée, comme l’aveu de sa propre déloyauté : pour accomplir son œuvre artistique et se réconcilier avec son propre passé, n’est-elle pas en train de piller les confidences de Margot, d'interférer dans sa vie ? Comme si la pulsion créatrice l’affranchissait des commandements inhérents à sa profession de thérapeute, et justifiait son entorse éthique majeure. Dans Petra de Jaime Rosales, un grand artiste — mais être humain parfaitement immonde — proclamait qu’il fallait être d’un égoïsme total pour réussir dans sa partie ; à sa manière, Sibyl suit son précepte. Coup de psychopompe La tentation est grande d’effectuer une interprétation lacanienne

Continuer à lire

Le ver dans le fruit : "Le Jeune Ahmed"

Frères Dardenne | ​Après un passage à l’acte, un ado radicalisé est placé dans un centre de réinsertion semi-ouvert où, feignant le repentir, il prépare sa récidive. Un nouveau et redoutable portrait de notre temps, renforcé par l’ascèse esthétique des frères Dardenne. En compétition Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 21 mai 2019

Le ver dans le fruit :

Ahmed, treize ans, vient de basculer dans l’adolescence et fréquente avec assiduité la mosquée du quartier dirigée par un imam fondamentaliste. Fasciné par le destin de son cousin djihadiste et désireux de plaire à son mentor, Ahmed commet une tentative d’assassinat sur une professeure… Toujours identique à lui-même et cependant constamment différent, le cinéma des frères Dardenne n’en finit pas de cartographier le paysage social contemporain, à l’affût de ses moindres inflexions pour en restituer dans chaque film la vision la plus rigoureuse. À eux (donc à nous) les visages de la précarité, la situation des migrants ou des réfugiés ; à eux également comme ici — avant peut-être un jour leur regard sur l’exploitation “uberissime“ de la misère — la radicalisation dans les quartiers populaires d’ados paumés entre deux cultures, la cervelle lessivée par de faux prophètes les brossant dans le sens du poil pour mieux les manipuler. À l’horreur économique s’est en effet ajoutée une très concrète abomination terroriste tout aussi internationalisée, usant de techniques de recrutement n’ayant rien à envier au cynisme d

Continuer à lire

Comme un petit goût de reviens-y-pas : "The Dead Don't Die"

Cannes 2019 | Quelle mouche a piqué Jim Jarmusch (ou quel zombie l’a mordu) pour qu’il signe ce film ni série B, ni parodique, ni sérieux ; ni rien, en fait. Prétexte pour retrouver ses copains dans une tentative de cinéma de genre, ce nanar de compétition figure dans celle de Cannes 2019 dont il effectue en sus l’ouverture.

Vincent Raymond | Mercredi 15 mai 2019

Comme un petit goût de reviens-y-pas :

Centerville, États-Unis. Depuis la fracturation des Pôles, la terre est sortie de son axe et de drôles de phénomènes se produisent : la disparition des animaux ou l‘éveil des macchabées qui attaquent la ville. Au bureau du shérif Robertson, on commence à lutter contre les zombies… Certes oui, l’affiche de The Dead Don’t Die vantant son « casting à réveiller les morts » a de la gueule. Mais empiler des tombereaux de noms prestigieux n’a jamais constitué un gage de qualité, ni garanti de provoquer le tsunami de spectateurs escompté par les producteurs. Voyez les cimetières, où l’on trouve pourtant la plus forte concentration de génies au mètre carré (et une proportion non négligeables de sinistres abrutis) : outre les taphophiles, ils ne rameutent guère les foules. Blague à part, cette affiche reproduisant luxueusement celle plus brute de décoffrage de La Nuit des Morts-Vivants (1968) annonce d’emblée la couleur : Jarmusch vient rejouer la partition du classique horrifique de George A. Romero. C’est loin d’être la premiè

Continuer à lire

Autoportrait de l’homme en vieil artiste : "Douleur et Gloire" de Pedro Almodóvar

Almodóvar | Un cinéaste d’âge mûr revisite son passé pour mieux se réconcilier avec les fantômes de sa mémoire et retrouver l’inspiration. Entre Les Fraises sauvages, Stardust Memories, Journal Intime et Providence, Almodóvar compose une élégie en forme de bilan personnel non définitif illustrant l’inéluctable dynamique du processus créatif. En compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 14 mai 2019

Autoportrait de l’homme en vieil artiste :

Le temps des hommages est venu pour Salvador Mallo, cinéaste vieillissant que son corps fait souffrir. Son âme ne l’épargnant pas non plus, il renoue avec son passé, se rabiboche avec d’anciens partenaires de scène ou de lit, explore sa mémoire, à la racine de ses inspirations… Identifiable à son auteur dès la première image, reconnaissable à la vivacité de ses tons chromatiques, mélodiques ou narratifs, le cinéma d’Almodóvar semble consubstantiel de sa personne : une extension bariolée de lui-même projetée sur écran, nourrie de ses doubles, parasitant sa cité madrilène autant que ses souvenirs intimes… sans pour autant revendiquer l’autobiographie pure. À la différence de Woody Allen (avec lequel il partage l’ancrage urbain et le goût de l’auto-réflexivité) le démiurge hispanique est physiquement absent de ses propres films depuis plus de trente ans. Almodóvar parvient cependant à les “habiter” au-delà de la pellicule, grignotant l’espace épi-filmique en imposant son visage-marque sur la majorité de l’environnement iconographique — il figure ainsi sur nombre de photos de tournages, rivalisant en no

Continuer à lire

Cannes à Lyon : No Smoking !

Festival de Cannes | Oubliez votre tenue de soirée et les frais kilométriques : la Croisette se déplace dans votre cinéma ! L’opération existe depuis déjà sept ans à Paris dans la salle (...)

Vincent Raymond | Vendredi 10 mai 2019

Cannes à Lyon : No Smoking !

Oubliez votre tenue de soirée et les frais kilométriques : la Croisette se déplace dans votre cinéma ! L’opération existe depuis déjà sept ans à Paris dans la salle Gaumont Opéra, mais il s’agit d’une première à Lyon, facilitée par la numérisation de l’ensemble de la chaîne cinématographique — et donc de sa projection. Cannes à Lyon corrige une singularité, pour ne pas dire une aberration. Car si la Quinzaine cannoise est la période de l’année durant laquelle les médias parlent le plus volontiers de cinéma, les spectateurs la ressentent paradoxalement comme une séquence de haute frustration, voire d’exclusion : il leur faut en général attendre l’automne, voire l’hiver pour découvrir la quasi totalité de la compétition et la presque intégralité de la sélection — autant dire un siècle à notre époque d’accélération du temps. Jusqu’à présent, seule la retransmission de la soirée et du film d’ouverture dans les salles permettait de partager l’ambiance tapis rouge ; Cannes à Lyon devrait rebondir en profondeur sur “l’Effet Croisette” en proposant aux spectateurs de découvrir au même moment que le jury les

Continuer à lire

Reines à l’arène : "Marie Stuart, Reine d'Ecosse"

Drame | De Josie Rourke (É-U-G, 2h04) avec Saoirse Ronan, Margot Robbie, Jack Lowden…

Vincent Raymond | Mardi 26 février 2019

Reines à l’arène :

Son récent veuvage renvoie la jeune reine de France Marie Stuart dans son Écosse natale, où son trône est convoité par sa parente Elizabeth Ière d’Angleterre, laquelle se verrait bien doublement couronnée. Marie lui fait part de ses vues sur Albion. Diplomatie, trahisons et guerre à l’horizon… La Favorite vient récemment de prouver qu’il était possible d’être fidèle à l’esprit d’une époque en adoptant une esthétique décalée et volontairement anachronique. Sur un sujet voisin (grandeurs et misères des monarques britanniques) Marie Stuart offre a contrario l’exemple d’un dévoiement calamiteux de l’Histoire à la limite du révisionnisme, gâchant un bon sujet par des intentions politiquement correctes nuisant à la véracité et à l’authenticité factuelles d’un film semblant, en apparence, soigner le moindre détail au nom de son idée du “réalisme“. Ce n’est pas tant la lecture “fém

Continuer à lire

Figure libre : "Moi, Tonya"

Biopic | De Craig Gillespie (É-U, 2h) avec Margot Robbie, Allison Janney, Sebastian Stan…

Aurélien Martinez | Mardi 20 février 2018

Figure libre :

L’histoire se souvient de Tonya Harding comme de la première patineuse étasunienne à avoir fait un triple axel en compétition : classe. Mais aussi – plus que tout même – pour avoir été mêlée à un scandale quelques jours avant les Jeux olympiques de 1994 à Lillehammer : l'agression de sa rivale Nancy Kerrigan à coups de barre en métal, dont les images filmées après l’attaque (et les « Why ? Why ? Why ? » de Kerrigan) ont fait le tour du monde : moins classe. Tonya Harding est une de ces figures controversées que les États-Unis adorent produire à la chaîne. Une figure à laquelle le cinéaste australien Craig Gillespie vient de consacrer un biopic passionnant, justement parce que ce n’est pas tant un biopic (même si les acteurs et actrices ressemblent parfaitement aux véritables protagonistes) qu’un film sur le rêve américain et, surtout, l’une de ses faces les plus sombres – les blancs pauvres, appelés "white trash", représentés ici de la pire des manières. Du coup, l’agression comme le patinage ne sont presque que secondaires pour Craig Gillespie : il s’attache principalement à montrer une battante qui fait tout pour s

Continuer à lire

Quentin Tarantino pour l'ouverture du festival Lumière

Festival Lumière | Le Festival Lumière vient de dévoiler une surprise : la venue de Quentin Tarantino pour l'ouverture, trois ans après son prix Lumière. Il assistera à la (...)

Vincent Raymond | Mercredi 5 octobre 2016

Quentin Tarantino pour l'ouverture du festival Lumière

Le Festival Lumière vient de dévoiler une surprise : la venue de Quentin Tarantino pour l'ouverture, trois ans après son prix Lumière. Il assistera à la projection de Butch Cassidy et le Kid, le western que George Roy Hill tourna un casting de choc : Paul Newman, Robert Redford (son future duo gagnant de L'Arnaque) et Katharine Ross. Le film sera présenté en 35mm. Ce sera le samedi 8 octobre à 18h, à la Halle Tony Garnier.

Continuer à lire

The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

ECRANS | Délaissant comme Tarantino les déserts arides au profit des immensités glacées, Alejandro González Iñárritu poursuit sa résurrection cinématographique avec un ample western épique dans la digne lignée d’Arthur Penn et de Sydney Pollack. Un survival immersif et haletant mené par des comédiens au poil.

Vincent Raymond | Mercredi 24 février 2016

The Revenant : l'homme qui a vu l'ourse

Les États-Unis excellent dans l’art du paradoxe. Le pays suit avec un mixte de répulsion et de plaisir la campagne pour l’investiture républicaine menée par un populiste démagogue, ouvertement xénophobe, avide de succéder au premier chef d’État Noir de son Histoire. Au même moment, la société s’émeut de voir les membres de l’Académie des Oscars — présidée par l’Afro-Américaine Cheryl Boone Isaacs — s’entre-déchirer à qui mieux mieux au sujet du manque de représentativité des minorités visibles parmi les candidats à la statuette. Au Texas et en Californie, une muraille-citadelle gardée a été érigée ces dernières années pour préserver le territoire de toute intrusion… tandis qu’à Hollywood le cinéma sort de l’impasse en empruntant une diagonale mexicaine. Issus de familles de classe moyenne ou supérieure, Guillermo del Toro, Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu n’ont pas fui de misérables villages favelaesques fantasmés par les conservateurs, pour profiter des avantages supposés du système étasunien et détruire sa culture — discours identitaire faisant florès ces derniers temps. C’est même l’exact contraire qui s’est produit ; les rednecks doivent en m

Continuer à lire

Les Huit salopards

ECRANS | Des chasseurs de primes et leur prisonnière pris en étau entre le blizzard et de potentiels agresseurs dans une baraque de fortune. Près de trois heures de palabres sanglantes rythmées par les notes de Morricone. Ça aurait pu tourner au théâtre filmé ; c’est du pur cinéma à grand spectacle. Tarantino se bonifie avec le temps. Et les westerns.

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Les Huit salopards

De par sa connaissance monstrueuse du cinéma et son admiration pour Howard Hawks, Tarantino devait s’y attendre : lorsque l’on commence à s’immiscer dans l’univers du western, s’en extraire n’a rien d’une sinécure. Une question d’adhérence (celle du sang frais et visqueux aux bottes ?) ou d’adhésion intime à sa logique dramaturgique parfaite et épurée. Car l’Ouest n’est pas un monde sans foi ni loi. Connaissant des règles absolues et définitives, il séduit par sa radicalité claire, impitoyable, ne souffrant pas la moindre circonstance atténuante. L’Histoire américaine s’y est écrite, forgée à partir de mythes (con)fédérateurs. Depuis, nombreux sont les auteurs et cinéastes à être venus puiser dans cet immense territoire narratif, cet idéal de liberté faisant figure de paradis perdu et abstraction du rigorisme moral contemporain — tel Tarantino. Vous ne trouverez donc pas de minauderies hypocrites dans Les Huit salopards, ni de révisionnisme des comportements d’époque pour éviter de heurter nos ligues de vertu d’aujourd’hui. Puisque l’histoire se déroule après la Guerre de Sécession, ça fume, ça boit, ça jure, ça donne du «nigger», ça

Continuer à lire

Diversion

ECRANS | John Requa et Glenn Ficarra revisitent le film d’arnaque dans une comédie pop fluide et élégante portée par le couple glamour Will Smith / Margot Robbie. Divertissement longtemps irrésistible, "Diversion" rate de peu sa sortie. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 mars 2015

Diversion

Fondre en un seul geste la forme et le fond pour distraire le spectateur : c’est un programme de cinéma mais aussi une méthode d’arnaque éprouvée. Diversion en a conscience et c’est un beau tour de passe-passe qu’orchestrent le duo John Requa et Glenn Ficarra, ici un cran au-dessus de leurs deux premiers films — I Love You Philip Morris et Crazy Stupid Love. Le titre original, Focus, plus que son équivalent français, marque d’ailleurs cette parenté entre la mise en scène (du film) et les coups montés par Nicky avec sa bande et sa nouvelle partenaire — et amante — Jess : il s’agit de déplacer la focale et d’orienter le regard pour mieux tromper la victime-spectateur. Cela nécessite souplesse, charme et élégance ; il faut donc avant tout un couple glamour au possible : ici, Will Smith, dans un exercice sobre d’underplaying appris chez Shyamalan, et Margot Robbie, qui confirme après Le Loup de Wall Street qu’elle a un t

Continuer à lire

Le Loup de Wall Street

ECRANS | La vie de Jordan Belfort, courtier en bourse obsédé par les putes, la coke et surtout l’argent, permet à Martin Scorsese de plonger le spectateur trois heures durant en apnée dans l’enfer du capitalisme, pour une fresque verhovenienne hallucinée et résolument burlesque, qui permet à Di Caprio de se transcender. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 27 décembre 2013

Le Loup de Wall Street

«Greed is good». C’était la maxime de Gordon Gecko / Michael Douglas dans le Wall Street d’Oliver Stone. Un film de dénonce balourd qui a eu pour incidence contre-productive de transformer Gecko en héros d’une meute d’abrutis cocaïnés et irresponsables, trop heureux de se trouver un modèle ou un miroir selon le degré d’avancement de leur ambition. Jordan Belfort, auquel Martin Scorsese consacre cette bio filmée de trois heures et à qui Leonardo Di Caprio prête ses traits, est de cette génération-là, celle qui a eu Gecko pour modèle et son slogan comme obsession. Le film, passé son prologue provocateur — grosse bagnole et coke à même l’anus d’une prostituée — attrape d’ailleurs son héros dans un instant paradoxal : le lundi noir de 1989 où, alors qu’il s’apprête à concrétiser son rêve et devenir courtier à Wall Street, la bourse plonge et avec elle une partie de l’économie mondiale. Faux départ, retour à zéro : l’itinéraire de Jordan Belfort s’édifie sur un moment de purge financière supposée assainir le système et qui ne fait que préparer l’avènement d’une corruption plus grande encore, par de jeunes loups ayant tiré les leçons du passé… L’important, ma

Continuer à lire

Cartel

ECRANS | La rencontre entre Cormac McCarthy et le vétéran Ridley Scott produit une hydre à deux têtes pas loin du ratage total, n’était l’absolue sincérité d’un projet qui tourne le dos, pour le meilleur et pour le pire, à toutes les conventions hollywoodiennes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 novembre 2013

Cartel

Il y a sans doute eu maldonne quelque part. Comment un grand studio hollywoodien a-t-il pu laisser Cormac McCarthy, romancier certes adulé mais absolument novice en matière d’écriture cinématographique, signer de sa seule plume ce Cartel, le faire produire par la Fox et réaliser par un Ridley Scott réduit ces dernières années à cloner sans panache ses plus grands succès (Robin des Bois, sous-Gladiator, Prometheus, sous-Alien…) ? Le film est en tout point fidèle à la lettre et à l’esprit de ses œuvres littéraires : omniprésence de la corruption morale, déliquescence d’un monde livré à la sauvagerie et s’enfonçant dans une régression inéluctable vers le chaos, voilà pour l’esprit ; pour la lettre, c’est là que le bât blesse, tant McCarthy se contrefout éperdument des règles élémentaires de la dramaturgie cinématographique. Pas d’expositions des personnages, de longues conversations plutôt virtuoses dans leur façon d’exprimer les choses sans vraiment les nommer, mais qui versen

Continuer à lire

Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

ECRANS | Au sein de sa pléthorique programmation, et grâce à l’implication de son Prix Lumière Quentin Tarantino, le festival Lumière fait la part belle aux redécouvertes. Cinéastes, acteurs et même chefs opérateurs, voici quelques-uns de ces soldats méconnus du septième art qui auront droit à leur part de Lumière… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 10 octobre 2013

Tarantino et les glorieux inconnus du cinéma

En se choisissant comme Prix Lumière 2013 Quentin Tarantino, le festival du même nom a ouvert la boîte de Pandore. Non seulement Tarantino sera honoré, fêté, célébré, acclamé, non seulement l’intégralité de son œuvre sera présentée au public — dans des copies 35 mm, exigence non négociable du cinéaste lui-même — mais, en plus, il est allé fouiller le coffre à trésors de son château sur Hollywood Hills pour en ramener quelques films oubliés, réunis dans ce que le festival a nommé «un voyage personnel de Quentin Tarantino à travers le cinéma». La cinéphilie du réalisateur de Pulp fiction est du genre éclectique, mais il a ce goût de la perle rare et de l’œuvre que personne d’autre que lui ne connaît. Ce plaisir-là transparaît dans ses films, qui accumulent les références et les citations, faisant réapparaître à la surface le souvenir d’un petit maître laissé pour compte par les historiens du cinéma ou, plus fort encore, d’un acteur depuis longtemps relégué au second, troisième ou dernier plan, et qu’il remet au centre de l’écran. Qui connaissait vraiment Michael Parks avant que Tar

Continuer à lire

Insomniaque - Semaine du 16 au 22 octobre

MUSIQUES | Les 3 RDV nocturnes à ne pas manquer cette semaine : Join the Navy au Sirius, Quentin's Club Experience au Sucre et Hunkpapa au Club Transbo. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mercredi 9 octobre 2013

Insomniaque - Semaine du 16 au 22 octobre

17.10 Join the Navy #1 Le Sirius flotte mais ne sombre pas. Au contraire : non seulement la péniche la plus rock'n'roll du quai Victor Augagneur a fêté la semaine dernière son onzième anniversaire, mais elle inaugure ce jeudi un nouveau rendez-vous baptisé Join the Navy. Nul disco carnavalesque au programme de celui-ci, mais de la musique à guitares de premier choix, sélectionnée notamment par The Dukebox Stuntmen, duo marseillais aussi imposant - l'un ressemble à un gentleman belliqueux à la Bronson, l'autre à un wife-beater échappé d'un film de Rob Zombie, les deux aiment jouer avec le feu - que sudatoire

Continuer à lire

Lumière s’annonce brillant

ECRANS | Ouverture ce lundi du cinquième festival Lumière, avec d’ores et déjà un engouement exceptionnel lié à la venue de Quentin Tarantino. Mais il ne sera pas le seul invité prestigieux de cette édition… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 4 octobre 2013

Lumière s’annonce brillant

Une heure pour les 3000 places du Prix Lumière, deux pour les 4600 places de la Halle et la clôture du festival. C’est le temps qu’il a fallu pour que les deux séances de Lumière 2013 rendant hommage à Quentin Tarantino affichent sold out, record qui n’est pas lié à la rareté des films présentés — Jackie Brown et Pulp fiction — mais bien à la présence du maître Quentin, sorte de cinéaste-cinéphile-DJ dont on murmure qu’il ira se mettre aux platines du Sucre après la remise de son prix ! Car si certains se lamentent de n’avoir pu récupérer un précieux ticket pour voir leur idole en chair et en os, qu’ils soient rassurés : Tarantino sera omniprésent au cours du festival, dirigeant sa version de la Sortie de l'usine Lumière et allant présenter les films qu’il a choisis dans sa «Proposition», mélange de curiosités absolues — Hitler dead or alive, Le Justicier du Minnesota, western post-Django de Corbucci, Le Spécialiste du même Corbucci avec notre Johnny national, Le Déserteur, film soviétique daté 1939 que Tarantino voulait absolument vo

Continuer à lire

Pulp fiction en clôture de Lumière - Actualisée

ECRANS | Sans grande surprise pour ceux qui avaient étudié attentivement le programme, c'est Pulp fiction et son réalisateur Quentin Tarantino qui viendront mettre (...)

Christophe Chabert | Mardi 24 septembre 2013

Pulp fiction en clôture de Lumière - Actualisée

Sans grande surprise pour ceux qui avaient étudié attentivement le programme, c'est Pulp fiction et son réalisateur Quentin Tarantino qui viendront mettre le point final au festival Lumière 2013, le dimanche 20 octobre à 15h à la Halle Tony Garnier. Le film, Palme d'or au festival de Cannes en 1994, a imposé le cinéaste sur le plan international, et n'a pas pris une ride depuis sa sortie. Les places seront en vente à partir de ce mercredi 25 septembre à 13h et, si tout se passe comme pour le Prix Lumière, elles devraient partir comme des petits pains. Et on ne s'y est pas trompé : les 4600 places de la Halle sont parties en deux heures top chrono ! Impressionnant, et sans doute désespérant pour ceux qui espéraient entrapercevoir le maître Tarantino. On leur donne un petit conseil d'ami : allez simplement voir des films à Lumière, il y a de fortes chances que vous l'y croisiez, et sans dotue pas très loin de là où vous serez assis…

Continuer à lire

Jackie Brown pour accompagner le Prix Lumière à Tarantino - Actualisée

ECRANS | C’est finalement Jackie Brown, troisième film de Quentin Tarantino, adapté du regretté Elmore Leonard et qui réunissait la star de la blaxploitation Pam (...)

Christophe Chabert | Mercredi 18 septembre 2013

Jackie Brown pour accompagner le Prix Lumière à Tarantino - Actualisée

C’est finalement Jackie Brown, troisième film de Quentin Tarantino, adapté du regretté Elmore Leonard et qui réunissait la star de la blaxploitation Pam Grier, le fidèle Samuel L. Jackson mais aussi Robert De Niro, Bridget Fonda, Michael Keaton et Robert Forster, qui sera projeté le vendredi 18 octobre à l’Amphithéâtre-Centre de Congrès de Lyon, pour accompagner la remise du Prix Lumière à son réalisateur. La soirée commencera à 19h45 par la remise du Prix et la projection aura lieu à 21h30 après une entracte. La billetterie, ouverte ce jeudi à 13h, a été littéralement prise d'assaut, si bien que toutes les places sont parties en quelques heures ! Le festival annonce toutefois que quelques unes seront sans doute remises en vente le soir-même à l'Amphithéâtre.

Continuer à lire

Présentation du festival Lumière

ECRANS | Vous le savez, le cinéphile et de plus en plus radical Quentin Tarantino sera à l'honneur de la prochaine édition du festival Lumière, qui se tiendra du 14 au (...)

Benjamin Mialot | Jeudi 22 août 2013

Présentation du festival Lumière

Vous le savez, le cinéphile et de plus en plus radical Quentin Tarantino sera à l'honneur de la prochaine édition du festival Lumière, qui se tiendra du 14 au 20 octobre. Mais quid du reste du programme ? Pour s'en faire une idée, vous pouvez soit relire l'avant-papier rédigé par nos soins au moment de l'annonce du festival, soit vous procurer à sa sortie notre numéro 722 (daté du 4 septembre), soit assister, sur simple inscription au 04 78 78 18 85, à l'une des huit soirées de présentation qu'animera Maelle Arnaud, programmatrice de l'Institut Lumière. En voici les dates : Mardi 10 septembre à 19h et 20h30Jeudi 12 septembre à 19h et 20h30Samedi 14 septembre à 11h30Jeudi 3 octobre à 19h et 20h30Mardi 8 octobre à 19h

Continuer à lire

World War Z

ECRANS | De Marc Forster (ÉU, 1h56) avec Brad Pitt, Mireille Enos…

Christophe Chabert | Vendredi 28 juin 2013

World War Z

Adapté d’un livre culte de Max Brooks — fils de Mel — World War Z est un peu le "Ground Zero" du blockbuster estival, une sorte de champ de ruines où tout se serait effondré, les fondations même du projet ayant été mal pensées. À aucun moment Marc Forster n’arrive à conserver un cap clair, et le film louvoie entre ennui et stupidité, scènes d’actions mal filmées et effroi aseptisé, aucune goutte de sang n’étant versée dans cette apocalypse zombie garantie tout public. Aucun point de vue sur rien, à commencer par les zombies eux-mêmes, qui ne représentent plus rien sinon LA menace. Ni métaphore, ni cauchemar mondialisé, il s’agit juste d’une masse informe qui escalade des murs israéliens et s’incruste jusque dans un avion, tourisme ordinaire du film catastrophe. Le scénario est bourré d’incohérences et l’idée de départ — raconter le désastre du point de vue d’une famille américaine lambda — est vite abandonnée pour se concentrer sur les exploits d’un Brad Pitt héroïque et invincible, incapable de susciter l’inquiétude chez le spectateur. Le dernier tiers achève

Continuer à lire

Tarantino : glourious basterd

ECRANS | En choisissant Quentin Tarantino pour recevoir le cinquième Prix Lumière, le festival Lumière, qui aura lieu du 14 au 20 octobre prochain, frappe un grand coup, dans une édition placée sous le signe de la "célébration du 35 mm". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 21 juin 2013

Tarantino : glourious basterd

Au terme d’un suspens soigneusement orchestré, c’est sous des hurlements de joie qu’a été annoncé le nom du cinquième Prix Lumière, qui sera remis le 18 octobre prochain (avec, au passage, un petit changement de date, la cérémonie ayant lieu le vendredi et non plus le samedi) : Quentin Tarantino. Le cinéaste avait le profil parfait pour le recevoir, tant il mène une œuvre singulière et, son Django unchained l’a prouvé, sans doute déjà à son apogée ; mais il est aussi un cinéphile fervent, qui travaille à la redécouverte de films et d’auteurs oubliés, devenant au fil du temps, avec Martin Scorsese, un des plus grands défenseurs du patrimoine cinématographique. Ses trois derniers films — Boulevard de la mort, Inglourious Basterds et Django unchained — ont aussi démontré quelle haute idée Tarantino se faisait du cinéma et de son histoire, ceux-ci étant capables de venir panser les plaies de l’Histoire elle-même, inventant une sorte d’uchronie où les minorités persécutées — femmes, juifs ou noirs — prenaient une revanche sur leurs oppresseurs via leurs doubles de celluloïd. Le 35 mm fait de la résistance C’est aussi un d

Continuer à lire

Quentin Tarantino : un Prix Lumière cinéphile et fédérateur

ECRANS | En choisissant Quentin Tarantino pour recevoir le cinquième Prix Lumière, le festival Lumière, qui aura lieu du 14 au 20 octobre prochain, frappe un grand coup, dans une édition placée sous le signe de la «célébration du 35 mm». Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 20 juin 2013

Quentin Tarantino : un Prix Lumière cinéphile et fédérateur

Au terme d’un suspens soigneusement orchestré, c’est sous des hurlements de joie qu’a été annoncé le cinquième Prix Lumière, qui sera remis le 18 octobre prochain (avec, au passage, un petit changement de date, la cérémonie ayant lieu le vendredi et non plus le samedi) à rien moins que Quentin Tarantino. Le cinéaste avait le profil parfait pour le recevoir, tant il mène une œuvre singulière et, son Django unchained l’a prouvé, sans doute déjà à son apogée ; mais il est aussi un cinéphile fervent, qui travaille à la redécouverte de films et d’auteurs oubliés, devenant au film du temps, avec Martin Scorsese, un des plus grands défenseurs du patrimoine cinématographique. Ces trois derniers films — Boulevard de la mort, Inglourious Basterds et Django unchained — ont aussi démontré quelle haute idée Tarantino se faisait du cinéma et de son histoire, ceux-ci étant capables de venir panser les plaies de l’Histoire elle-même, inventant une sorte d’uchronie où les minorités persécutées — femmes, juifs ou noirs — prenaient une revanche sur leurs

Continuer à lire

Qui es-tu Django ?

ECRANS | Django unchained, hommage ou remix ? Les deux et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année 1966 : dans la foulée de Pour (...)

Jerôme Dittmar | Jeudi 10 janvier 2013

Qui es-tu Django ?

Django unchained, hommage ou remix ? Les deux et plus encore. Au commencement il y a Django, légende du western italien. Année 1966 : dans la foulée de Pour une poignée de dollars, Sergio Corbucci explore le genre avec frénésie et s'inspire d'une BD où un personnage trimballe partout un cercueil. De cette figure, il tire une intrigue épurée (un pistolero venge sa femme tuée par un chef de gang raciste), prétexte à une relecture décharnée des Sept samurais. Plantant son décor dans un Far West fantomatique et boueux, peuplé de personnages violents et corrompus, Django se taille alors vite une réputation de petit objet déviant et sulfureux. Succès populaire, le film acquiert une telle aura qu'il engendre quantité de pseudo-suites, clones bâtards, les distributeurs étrangers ne se gênant pas pour rebaptiser Django tout ce qui vient d'Italie avec un colt. Il faut attendre 1987 pour enfin voir débarquer une suite, officielle, sans Corbucci aux commandes mais toujours Franco Nero dans le rôle titre (le Django original). Stallonemania oblige, le film a des airs de Rambo 2 dans l'Ouest - un juste retour des choses quand on sa

Continuer à lire

Django unchained

ECRANS | Chevauchée sanglante d’un esclave noir décidé à retrouver sa fiancée en se vengeant de blancs cupides et racistes, «Django Unchained» n’est pas qu’une occasion pour Quentin Tarantino de rendre hommage aux westerns ; c’est aussi un réquisitoire contre l’Histoire américaine, d’autant plus cinglant qu’il conserve le style fun de ce définitivement immense cinéaste. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 7 janvier 2013

Django unchained

Première réaction à la sortie de ce Django unchained : Tarantino est fidèle à lui-même, et c’est pour ça qu’on aime son cinéma. De fait, ils sont peu aujourd’hui à offrir 2h45 de spectacle qui semblent passer en quelques minutes, sans pour autant renier le fondement de leur style : des scénarios écrits contre toutes les règles hollywoodiennes, privilégiant le dialogue et la durée des épisodes à une construction en trois actes où l’action et la parole sont dosées équitablement. Tarantino y ajoute cette élégance de mise en scène qui frappe dès le générique, où une chaîne d’esclaves torses nus et l’haleine fumante traverse de nuit une étendue aride et rocailleuse. Pourtant, il convient de tempérer ce jugement hâtif : oui, Tarantino est immense et oui, Django unchained est un très grand film, mais il n’est que l’aboutissement d’une mue amorcée entre les deux volumes de Kill Bill. Cette césure n’avait rien d’artificiel : elle marquait un tournant décisif, celui où le cinéaste cessait de déployer sa maestria en cinéphile compulsif visitant avec une gourmandise enfantine le cinéma bis, et où il donnait une réelle gravité à ses sujets, prenant ce qu’il montre

Continuer à lire

Cogan

ECRANS | Exemple parfait d’une commande détournée en objet conceptuel, le nouveau film d’Andrew Dominik transforme un thriller mafieux en métaphore sur la crise financière américaine. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 28 novembre 2012

Cogan

Brad Pitt en blouson de cuir avec un fusil à canon scié : c’est l’affiche de Cogan, et tout laisse à penser que ça va envoyer du bois. Générique : alors qu’on entend une déclaration de Barack Obama durant la campagne de 2008, une silhouette s’avance sous un hangar pour déboucher sur un terrain vague. Est-ce Brad ? Non, juste un petit voyou venu monter un coup avec un autre gars de son engeance. S’ensuit un dialogue coloré qui laisse à penser que ce Cogan sera en définitive plutôt dans une lignée Tarantino/Guy Ritchie. Un braquage en temps réel, filmé avec une certaine tension même si l’enjeu paraît étrangement dérisoire, contribue à brouiller encore les pistes. Quant à la star, au bout de vingt minutes, on ne l’a toujours pas vue à l’écran. Lorsqu’elle débarque, c’est pour aller s’enfermer dans une voiture et discuter à n’en plus finir avec un type en costard cravate officiant pour les pontes de la mafia (génial Richard Jenkins, au passage). À cet instant, le spectateur doit se rendre à l’évidence : Cogan n’est pas plus un polar que le précédent film d’Andrew Dominik,

Continuer à lire

Inglourious basterds

ECRANS | Fidèle à lui-même et pas à la caricature qu’on veut donner de son cinéma, Quentin Tarantino enthousiasme avec cette comédie de guerre dont l’enjeu souterrain est de repenser l’Histoire récente à partir de ses représentations cinématographiques. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Jeudi 9 juillet 2009

Inglourious basterds

«Il était une fois dans la France occupée…» C’est le titre du premier chapitre d’Inglourious basterds. Comme le reste du film, ce chapitre est une séquence entière, ce qui représente en cinéma d’avant une «bobine» ; comme si Tarantino prenait comme rythme celui d’un projectionniste pour qui chaque passage d’une bobine à l’autre ouvrait sur un nouveau modèle de cinéma. Dans une ferme française, un nazi polyglotte (Christoph Waltz, immense révélation d’un casting fourni en talents) interroge un paysan pour obtenir des informations sur une famille juive. L’échange commence en Français, puis se poursuit en Anglais au prix d’un subtil dialogue qui renvoie avec malice aux conventions du «cinéma hollywoodien à l’étranger». Dans cette introduction brillante, Tarantino joue donc sur les codes du cinéma classique et sur leur relecture ironique par Sergio Leone, le tout appliqué à un sujet sérieux. Le triomphe du cinéma Dans le chapitre suivant, où l’on fait connaissance avec les «basterds» du sergent Raine (Brad Pitt), des juifs scalpeurs de nazis, Tarantino retrouve un territoire plus familier : un cinéma bavard mais badass. Va-t-il su

Continuer à lire

Blog : Bâtards !

ECRANS | Jeudi 21 mai :

Christophe Chabert | Jeudi 21 mai 2009

Blog : Bâtards !

C’était la guerre aux alentours du festival pour accéder aux projections, certains inventant des pancartes plutôt marrantes pour attendrir le festivalier chanceux doté d’une invitation. La plus drôle : «Je suis un Juif solitaire, auriez-vous une invitation ?». C’était la guerre pour voir la guerre selon Tarantino, Inglourious basterds, sans doute le film le plus attendu de la compétition. Et sur l’écran, de guerre, il n’y eût pas. On a trouvé la formule passe-partout pour parler du film (et prévenir le désenchantement de certains fans) : on pensait voir un Leone, et on a eu un Lubitsch. Cette équation posée, autant vous le dire tout de suite, Inglourious basterds est un grand film, une surprise seulement annoncée dans la carrière de Tarantino par le virage à mi-parcours de Boulevard de la mort. Le film est une comédie, une vraie, mais aussi une déclaration d’amour fracassante au cinéma. C’est aussi l’œuvre la moins référentielle du cinéaste qui, à l’inverse d’un Johnnie To par exemple, remplace le fétichisme cinéphile par une approche de plus en plus théorique de son art, sans perdre de vue le fait qu’il est avant tout un créateur ludique. Une comédie

Continuer à lire

L'Étrange histoire de Benjamin Button

ECRANS | Avec "L’Étrange histoire de Benjamin Button", David Fincher confirme le virage «classique» amorcé avec "Zodiac". Derrière le beau catalogue d’images numériques et les grands sentiments, le film surprend par son obsession à raconter le temps qui passe et la mort au travail. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

L'Étrange histoire de Benjamin Button

Ne nous leurrons pas : beaucoup verront Benjamin Button pour ce qu’il est principalement, à savoir un film «comme on n’en fait plus», une fresque majestueuse et romanesque qui accompagne le destin extraordinaire d’un personnage hors du commun. Benjamin Button est né vieux et frippé, et son corps va se transformer à rebours de la flèche du temps. Il grandit certes, mais il rajeunit aussi. Le vieillard paraplégique devient un sexagénaire encore vert, puis un quadra charmant, et enfin un jeune homme irrésistible. Conçu en Louisiane après la première guerre mondiale, Benjamin n’est plus qu’un long souvenir inscrit dans un carnet intime lorsque l’ouragan Katrina dévaste la région, engloutissant l’horloge forgée par un artisan aveugle qui a choisi de la faire tourner à l’envers, révolté par la mort de son fils au front. Entre les deux s’intercale son histoire d’amour avec Daisy, qui voit son corps se flétrir jusqu’à n’être plus qu’une trace livide, dévorée par le cancer sur un lit d’hôpital. Le beau livre d’images maniaquement composées par David Fincher n’a donc paradoxalement qu’un objectif : percer le lissé numérique et l’enchantement suranné par un regard sans co

Continuer à lire

Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

Continuer à lire

Quentin n’a que l’amour

ECRANS | Jusqu’à la fin de la saison, le samedi soir à l’Institut Lumière sera dédié à Quentin Tarantino : ses films, ceux qu’il a écrits, ceux de ses amis… L’occasion de revenir sur un parcours sans-faute et de tordre le cou à plusieurs clichés. CC

Christophe Chabert | Jeudi 1 mai 2008

Quentin n’a que l’amour

Qu’aime Quentin Tarantino ? Pêle-mêle et sans prendre trop de risques, on pourrait énumérer : le cinéma de genre, Jean-Pierre Melville, les dialogues qui crépitent, les gunfights et les duels au sabre, les jolies filles et les belles femmes, les pieds en gros plans, les plans depuis le coffre d’une voiture, le cinéma d’exploitation asiatique, la blaxploitation, les acteurs cultes, Robert Rodriguez, le funk, la soul et la pop des années 70, les fast-foods et la contre-culture… Depuis Reservoir dogs, son cinéma explore ainsi, entre fétichisme et gourmandise, la palette infinie de ses affinités, de ses plaisirs coupables et de ses passions majuscules. Mais Tarantino, auteur à tous les sens du terme, a su faire germer de cet inventaire à la Prévert quelque chose qui n’appartient qu’à lui, une marque, un style reconnaissable entre mille, que beaucoup lui envient jusqu’au plagiat éhonté et sans talent. Défis et des corpsDu talent, Tarantino en a à revendre. Chacun de ses films est ainsi un défi qu’il se lance à lui-même. Reservoir dogs ? Faire un film de casse sans jamais montrer le braquage et en ne racontant que le strict minimum sur le passé des personnages, anonymes et

Continuer à lire

L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

ECRANS | D'Andrew Dominik (ÉU, 2h39) avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard...

Christophe Chabert | Mercredi 17 octobre 2007

L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

Il faut être patient pour voir se profiler à l'horizon de ses grands et beaux espaces l'idée forte de cet Assassinat de Jesse James : l'Histoire ne retient pas les héros, mais les mythes ; et même quand les uns et les autres finissent par se tenir dans une même grisaille morale, ce sont toujours les brigands flamboyants qui recueillent les faveurs du public. Tout est dit dans le titre du film : Jesse James n'a pas droit à son adjectif qualificatif, il est déjà dans la légende ; son assassin, en revanche, est renvoyé à sa lâcheté. Le film d'Andrew Dominik, réalisateur du prometteur Chopper, cherche ainsi à rendre à Ford, sinon sa dignité, du moins son épaisseur humaine, tandis que le mythe Jesse James est littéralement passé au Kärcher, marinant dans sa retraite prématurée et sa lente descente dans la névrose et l'égocentrisme. Pour le reste, ce très long-métrage de 2h40 prend son temps. C'est un tour de force dans l'industrie spectaculaire hollywoodienne, mais cela ne va pas sans quelques gros défauts. Car si Dominic a un sens parfois soufflant de la mise en scène - voir la seule scène d'action du film, l'attaque du train au début, qui s'apparente à de la poésie en images -, il

Continuer à lire