Grosse Pomme à l'eau : "Un jour de pluie à New York" de Woody Allen

Comédie | Ashleigh a obtenu d’interviewer un réalisateur arty pour le journal de sa fac… à condition d’aller à Manhattan. Bonne nouvelle pour son petit copain Gatsby, qui leur organise un week-end en amoureux dans son New York chéri. Sur place hélas, rien ne se déroulera comme prévu…

Vincent Raymond | Mardi 17 septembre 2019

Photo : © Mars Films


Cette histoire d'un couple qui se remet en question à l'issue d'une nuit marquée par les tentations sentimentales erratiques de l'un des deux partenaires dans un New York à la fois mondain et irréel, ça vous a un petit air de Eyes Wide Shut ; donc d'une relecture de la Traumnovelle de Schnitzler dont Kubrick s'était inspirée, accommodée à la sauce Allen. Mais Woody ayant déjà encensé son bien-aimé Manhattan dans toutes les hauteurs ne parvient plus à en offrir un regard qui ne soit à la limite de l'auto-citation, voire de l'auto-parodie.

Et si l'on doit admettre de ne frayer ici — une fois encore — qu'avec des démocrates érudits ayant des névroses de couple et résidant autour d'un Central Park réchauffé par les couleurs de l'automne, faut-il en plus supporter des dialogues d'une prévisibilité caricaturale et inégalement pétillants ? Une photographie médiocre, artificielle, parfois franchement terne, prouvant que le numérique ne réussit pas à Vittorio Storaro ? Le jeu tout en mimiques meg-ryannesques de Elle Fanning et la composition mimétique de Timothée Chalamet, clonant la silhouette du metteur en scène (tenue marron-kaki-beige, mains dans les poches, tête dans les épaules…) ?

Et dire que ce “film de plus” est un rescapé ! Amazon s'est en effet désengagé du contrat passé avec Allen non pour des raisons artistiques, mais d'image publique et de “morale“, en raison de la nouvelle salve d'accusations portées contre le cinéaste. Pire encore, les comédiens principaux ont renoncé à leur cachet pour désavouer ostensiblement Woody — et continuer à travailler à Hollywood-la-prude. Et si, au lieu de se préoccuper du sens du vent a posteriori, ils commençaient par lire les scénarios qui leur sont soumis ?

Un jour de pluie à New York
Un film de Woody Allen (E-U, 1h32) avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Kelly Rohrbach…


Un jour de pluie à New York

De Woody Allen (2019, ÉU, 1h 32) avec Timothée Chalamet, Elle Fanning... Deux étudiants, Gatsby et Ashleigh, envisagent de passer un week-end en amoureux à New York. Mais leur projet tourne court, aussi vite que la pluie succède au beau temps… Bientôt séparés, chacun des deux tourtereaux enchaîne les rencontres fortuites et les situations insolites.
Lumière Terreaux 40 rue du Président Édouard Herriot Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Aux chants, élisez ! : "Teen Spirit"

Drame | Issue d’une famille immigrée polonaise vivant dans l’austérité et la foi sur une petite île britannique, la talentueuse Violet rêve de devenir chanteuse. Quand l’émission "Teen Spirit" organise des auditions près de chez elle, elle tente sa chance, escortée par un coach atypique…

Vincent Raymond | Mercredi 26 juin 2019

Aux chants, élisez ! :

Bien qu’elle semble toute de probité candide et de lin blanc vêtue, la diaphane Elle Fanning doit posséder un je-ne-sais-quoi dans sa longiligne silhouette la désignant comme l’interprète idéale d’une ambition dévorante, mais inconsciente. Modèle à l’éclosion diaboliquement faramineuse pour Nicolas Winding Refn (The Neon Demon en 2016), elle mue ici d’oie blanche en popstar en étant propulsée au milieu d'une scintillante foire aux vanités fluo à la demande de l'acteur Max Minghella, qui signe ici son premier long-métrage. Si sa très crédible transfiguration constitue l’un des atouts du film, celui-ci ne se repose pas sur les talents de son interprète (dans tous les sens du terme). Version acidulée de A Star is born à l’heure des télé-crochets, Teen Spirit reprend la trame de la rédemption du vieux mentor en assaisonnant le cynisme de ces shows formatés où les dés sont pipés. Rien de bien nouveau, mais l’efficacité de la mise en scène et l’intégrité du personnage de Violet purifient l’ambiance viciée de ce showbiz abrutissant. Teen Spirit De Max Ming

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La drogue, c’est mal : "My Beautiful Boy"

Drame | de Felix van Groeningen (É-U, avec avert. 2h01) avec Steve Carell, Timothée Chalamet, Jack Dylan Grazer…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

La drogue, c’est mal :

David tombe de haut lorsqu’il découvre que son fils aîné, Nicolas, étudiant apparemment sans histoire, est accro depuis la sortie de l’enfance à toutes les substances stupéfiantes que l’on puisse imaginer. David va tenter tout, et même davantage pour que Nic décroche… Franchir l’Atlantique n’a pas spécialement dévié Felix van Groeningen de ses thèmes de prédilection : les familles dysfonctionnelles et passablement infectées par l’intoxication — en général alcoolique. Si les intérieurs et les costumes changent (nous ne sommes plus dans le prolétariat flamand, mais dans la bonne société étasunienne), les addictions sont aussi destructrices. Il ne s’agit évidemment pas de tirer la larme sur le malheureux destin des pauv’ petits gosses de riches, mais de montrer à quel point leurs proches se trouvent désarmés et aveugles face à leur dépendance, misère qui transcende les classes. Hors cela, van Groeningen signe un film témoignage “propre“ et conforme aux canons (pas ceux que l’on écluse), où les comédiens accomplissent la prestation que l’on attend d’eux (mensonge fil

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En v’là du noir, en v’là : " Galveston"

Policier | de Mélanie Laurent (É-U, 1h31) avec Ben Foster, Elle Fanning, Lili Reinhart…

Vincent Raymond | Lundi 8 octobre 2018

En v’là du noir, en v’là :

Crachant ses poumons, Roy s’imagine condamné par la maladie. En attendant, le caïd de la Nouvelle-Orléans dont il est l’homme de main cherche à le descendre. Alors Roy s’enfuit avec la jeune Rocky, une de ses prostituées et des papiers sensibles. Commence une cavale nerveuse… Au crédit de Mélanie Laurent réalisatrice, il faut tout d’abord placer son choix courageux de ne pas avoir engagé la comédienne Mélanie Laurent — et pourtant, elle aurait pu aisément caler un second rôle à l’accent franchie dans ce décor louisianais. L’ambiance poisseuse d’un motel dépeuplé, l’anti-héros hard boiled lessivé par son absence de perspective et défiguré par les bourre-pifs, la femme fatale pour laquelle il est prêt à se sacrifier… On peut cocher un à un les items du film noir, le contrat est globalement respecté et Mel L. s’en tirerait honnêtement s’il n’y avait cette aberrante scène où le personnage d’Elle Fanning se croit obligé d’avouer avec force détails ses traumatismes d’enfance (façon Chinatown) que tout un chacun a déduit des silences et des regards échang

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WTF ? à l’italienne : "Call Me By Your Name"

Ciao Bello | de Luca Guadagnino (Fr-It-E-U-Br, 2h11) avec Armie Hammer, Timothée Chalamet, Michael Stuhlbarg…

Vincent Raymond | Mardi 27 février 2018

WTF ? à l’italienne :

Italie, dans la moiteur de l’été 1983. Elio traîne ses 17 ans entre son piano, ses doctes échanges avec ses parents, et un flirt avec Marzia. L’arrivée du nouveau doctorant de son père, Oliver, le met étrangement en émoi. D’abord distant, celui-ci se montre aussi sensible à ses appâts… Cette roublardise de moine copiste, aux forts relents de Maurice, Chambre avec vue ou Mort à Venise entre autres films avec éphèbes torse nu et/ou James Ivory au générique et/ou Italie vrombissante de cigales, a beaucoup fait parler d’elle dans tous les festivals où elle a été distillée depuis un an — même Hugh Jackman a succombé à son charme. Ah, c’est sûr que Luca Guadagnino ne lésine pas sur les clichés pour fédérer dans un même élan les publics quadra-quinqua (indécrottables nostalgiques, toujours ravis qu’

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"The Neon Demon" : l'objet du désir

Critique | Retour en grâce pour NRW — c’est ainsi qu’il sigle son nom au générique — avec un conte initiatique : celui d’une gamine partant à la conquête du monde de la mode. Le récit d’une ambition dévorante et dévorée, à la superbe… superbe.

Vincent Raymond | Mardi 7 juin 2016

Comme une promesse, ou une métaphore de cette foire aux vanités qu’est l’industrie de la mode, la première séquence de The Neon Demon offre un condensé glaçant de sang, de flashes et de voyeurisme. Mais on aurait tort de se fier à ce que l’on a sous les yeux : derrière la splendeur et la perfection sans défaut de l’image ; derrière les surfaces lisses et les miroirs, tout est factice. La beauté pure n’existe pas, et lorsqu’elle surgit sous les traits de Jesse, elle est perçue comme une anomalie, une monstruosité dans cet empire des apparences et de l’illusion. Un élément discordant qui va se corrompre en pervertissant son entourage — la pomme cause-t-elle le ver, ou bien le ver détruit-il la pomme ; toujours est-il que la réunion des deux gâte l’ensemble. Talent haut Aux antipodes de la superficialité clinquante de l’ère des supermodels, et de sa foule de mondains papillonnant dans la lumière,

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Nicolas Winding Refn : « La créativité n’a aucune limite »

The Neon Demon | Revenu bredouille de Cannes, The Neon Demon avait pourtant tout pour plaire à George Miller : c’est un film d’horreur adolescent. Explications par ce pince-sans-rire élégant qu’est Nicolas Winding Refn.

Vincent Raymond | Mardi 7 juin 2016

Nicolas Winding Refn : « La créativité n’a aucune limite »

Pourquoi avoir jeté votre dévolu sur le milieu de la mode ? En fait, je ne l'ai pas choisi, je voulais faire un film sur la beauté. Tout le monde a un avis sur cette notion : soit pour la considérer comme étant dépourvue d’intérêt, soit comme étant une valeur absolue. Même si elle apparaît largement dans de nombreuses facettes de notre vie, c’est évidemment dans l'univers de la mode qu’elle est la plus célébrée. Nous vivons dans un monde totalement obnubilé par la beauté, elle est devenue une obsession artistique et générale. Cette “monnaie” n’a jamais été dévaluée, mais sa durée de vie devient de plus en plus éphémère et se récolte de plus en plus jeune. The Neon Demon n’est-il pas plus particulièrement un film sur l’intoxication par la beauté — ce qui, au passage, vous a fait encourir un risque de surdose en dirigeant Elle Fanning ? (rires) Il n’y aurait pas de film sans Elle, c’est sûr ! La diversité d’opinions qui existent sur ce thème est très intéressante. Les gens partent d

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Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

ECRANS | "Le Fils de Saul" de László Nemes. "L’Homme irrationnel" de Woody Allen. "The Lobster" de Yorgos Lanthimos.

Christophe Chabert | Samedi 16 mai 2015

Cannes 2015, jour 3. Au cœur de l’irrationnel

Appliquant la règle berlinoise dite de l’embargo jusqu’à la projection officielle d’un film, on se laisse parfois 24 heures — un luxe ! avant de causer de la compétition, ce qui fait qu’à l’heure où vous découvrirez ces lignes, vous saurez déjà en allant fureter sur les réseaux sociaux qu’une bronca spectaculaire s’est levée sur The Sea of trees, le nouveau Gus Van Sant. Pour savoir ce que l’on en a pensé, patience jusqu’à demain, donc. Le Fils de Saul / Le Fils de l’homme On a aussi attendu pour dire à quel point Le Fils de Saul, premier long-métrage du Hongrois László Nemes, fut le grand choc de ce début de festival — en espérant que ce ne soit pas le seul. S’il y a une raison d’endurer le cirque cannois, c’est bien pour se retrouver nez à nez avec des œuvres pareilles, surgies de nulle part mais, une fois la projection terminée, inscrites de manière indélébile dans notre mémoire. On pourrait penser que cela tient exclusivement au sujet du film : la description d’un camp d’extermination nazi à travers les yeux de Saul, un membre du Sonderkommando, ces prisonniers chargés de participer à la solution finale en conduisant les juifs dans les

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Blue Jasmine

ECRANS | Aussi surprenant que "Match point" en son temps dans l’œuvre de Woody Allen, "Blue Jasmine" est le portrait cruel, léger en surface et tragique dans ses profondeurs, d’une femme sous influence, une Cate Blanchett géniale et transfigurée. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 septembre 2013

Blue Jasmine

Le titre du dernier Woody Allen est en soi un formidable puzzle : Jasmine, son héroïne, possède entre autres lubies une passion monomaniaque pour la chanson Blue Moon. Mais c’est aussi son état d’esprit lorsque le film commence : bluesy et déprimée suite à la rupture avec son mari, sorte de Bernie Madoff ruiné par la crise financière. Elle, la femme entretenue, rumine à voix haute sa déconvenue : elle doit quitter son standing new-yorkais pour s’installer chez sa sœur prolo à San Francisco. Il y a peut-être un dernier sens derrière ce Blue-là : Jasmine semble débarquer de nulle part, out of the blue, ou du moins la savante construction dramatique du film laisse un noir — ou un bleu — sur un passé qu’elle rabâche mais qu’elle est peut-être surtout en train de réinventer. Car dans la première partie du film, Jasmine est une victime, femme bafouée que ce déclin entraîne au bord de la folie et qui cherche à tout prix à retrouver sa dignité mais surtout son rang, cette place sociale qu’elle estimait avoir durement conquise. Petits arrang

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L’insolente jeunesse des vieux cinéastes

ECRANS | Alors que la rentrée cinéma est majoritairement dominée par des cinéastes entre 40 et 60 ans, deux octogénaires vont surprendre par la vigueur de leurs derniers opus, aussi inattendus que flamboyants de maîtrise : Woody Allen avec "Blue Jasmine" et Roman Polanski avec "La Vénus à la fourrure". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 22 août 2013

L’insolente jeunesse des vieux cinéastes

Une expression bien aimée de la critique française parle des «films tardifs» des grands cinéastes pour évoquer leurs derniers opus. Manière élégante de dire qu’ils sont comme les combats de trop d’anciens puncheurs n’ayant plus les jambes pour suivre le rythme imprimé par la génération montante et réclamé par un public avide de nouveautés. Si les exceptions ne sont pas rares — de John Huston à Kinji Fukasaku — on a pris cette habitude de regarder vieillir les metteurs en scène que l’on aime avec un mélange d’affection et d’affliction. Or, en cette rentrée 2013 riche en événements, ce sont deux cinéastes ayant dépassé les quatre-vingts printemps qui vont frapper très fort, et montrer que le talent, mieux que les cellules, se régénèrent au contact de défis inédits dans leur carrière. Deux cinéastes nomades En même temps, quoi de plus différent que Blue Jasmine de Woody Allen et La Vénus à la fourrure de Roman Polanski ? Et quoi de commun entre les deux cinéastes — à part, diront le

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To Rome with love

ECRANS | Poursuivant son exploration des métropoles européennes après Londres, Barcelone et Paris, Woody Allen se montre bien peu inspiré face à Rome, se contentant d’un poussif récit multiple où tout sent la fatigue et le réchauffé, à commencer par sa propre prestation d’acteur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 4 juillet 2012

To Rome with love

La familiarité avec le cinéma de Woody Allen, autorisée par la livraison annuelle d’un nouvel opus, permet à l’amoureux de ses films de vite reconnaître quand le maître (osons le mot, il n’est pas volé) est en pleine santé ou quand, au contraire, il est en petite forme. Il ne faut pas longtemps pour s’apercevoir que To Rome with love appartient à la deuxième catégorie, tant il transpire le manque d’inspiration, le programme mécanique et l’agrégat poussif d’idées plus ou moins bonnes. Ainsi, si les cartes postales qui ouvraient Minuit à Paris (un vrai grand Allen, celui-là) n’étaient qu’un trompe-l’œil, le film s’acharnant ensuite à en montrer le caractère illusoire, celles que le cinéaste compile sur Rome ne seront jamais vraiment déchirées par le récit. Pire, elles conduisent à une accumulation de petites intrigues véhiculant leur lot de clichés, là où Allen n’avait besoin que d’un solide concept pour dérouler celle du film précédent. Ce n’est d’ailleurs par la première fois que, dans ses mauvaises années, Allen se repose sur les récits multiples comme sur une canne, espérant que dans l’ensemble, quelques-uns surnagent de la mollesse ambiante. Ce n’est

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Cannes jour 1 : Woody et les chevaux

ECRANS | Woody Allen : un documentaire. Après la bataille.

Christophe Chabert | Vendredi 18 mai 2012

Cannes jour 1 : Woody et les chevaux

Le film d'ouverture de Cannes est-il un bon présage de la sélection à venir ? Si oui, alors Cannes 2012 devrait être exceptionnel, tant le Moonrise kingdom de Wes Anderson nous a littéralement enchanté. On en parle ailleurs, donc pas la peine de s'appesantir sur le sujet. Mais pour revenir à la question de l'ouverture comme signe annonciateur de la qualité globale, il faut se souvenir qu'en 2010, qualifiée par les festivaliers qui l'ont vécue d'annus horribilis, avait débuté avec le lamentable Robin des bois de Ridley Scott, et le reste avait été à l'avenant.  En revanche, le bon cru de 2011 avait été lancé par l'excellent Minuit à Paris de Woody Allen, qui restera par ailleurs comme un des meilleurs souvenirs de l'ex-première dame de France - on s'égare. Or, avec une certaine malice, Thierry Frémaux a choisi de proposer aux festivaliers non pas le Woody Allen annuel (To Rome with love, privé de Cannes pour cause de sortie avancée en Italie), mais un documentaire consacré au cinéaste prolifique. E

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Twixt

ECRANS | Adoptant l'adage bressonien voulant que le public ne sache pas ce qu'il veut, Francis Ford Coppola ne se soucie plus de plaire, il est libre. L'Homme (...)

Jerôme Dittmar | Jeudi 5 avril 2012

Twixt

Adoptant l'adage bressonien voulant que le public ne sache pas ce qu'il veut, Francis Ford Coppola ne se soucie plus de plaire, il est libre. L'Homme sans âge et Tetro annonçaient cette nouvelle condition surgissant comme un long processus de maturation dans sa carrière. Twixt lui ouvre une nouvelle voie, plus escarpée, plus radicale, qu'il faut atteindre avec la même exigence folle que son auteur. On ne trouvera pas chez lui d'objet plus vertigineux que cet épisode des Contes de la crypte tourné comme un film d'avant-garde rétro futuriste. Chef d'œuvre total aux allures de série B hybride, Twixt dresse une grande ligne verticale dans la filmographie de Coppola. Pour en sortir un méta-film onirique flottant sur les terres détournées de Stephen King ; un voyage mélancolique où le spectre d'Edgar Allan Poe guide Val Kilmer, écrivain sur le déclin, dans les limbes rêvées où gît le deuil de sa fille. Les grands motifs de l'auteur se mélangent : le temps

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Cannes, jour 1 : Autour de Minuit

ECRANS | Minuit à Paris de Woody Allen

Christophe Chabert | Mercredi 11 mai 2011

Cannes, jour 1 : Autour de Minuit

C’est reparti pour un tour de Cannes. Les indicateurs sont en hausse (plus de stars, plus de business, plus de films intéressants — enfin, c’est ce qui se dit — et plus de journalistes, visiblement), après la morose édition 2010. Si tout le monde attend Terrence Malick, il paraît que du côté de Lars Von Trier, il va y avoir du lourd. Sans parler de notre maître Alain Cavalier, de retour en compétition, ou de Take Shelter, le deuxième film de Jeff Nichols présenté à la Semaine de la Critique et dont le Shotgun stories a marqué durablement nos mémoires. Si le film d’ouverture donne le ton de ce qui va se passer par la suite, alors Minuit à Paris annonce en effet un Cannes 2011 à la fois joyeux et de grande qualité. Eh oui, c’est ce bon vieux Woody qui aura réussi à nous surprendre d’entrée ! Encore ? Oui et non. Car à la vision de Minuit à Paris, on se dit que l’on n’a pas vraiment aimé ses films depuis Match Point (à l’exception, peut-être, de Whatever works, mais qui sonnait comme une réplique tardive de son cinéma des nineties), du moins qu’on y a pris un plaisir essentiellement théoriq

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Somewhere

ECRANS | Poussant jusqu’à son point limite le goût des récits minimalistes et de l’observation du silence, Sofia Coppola signe le beau portrait d’une star en stand-by professionnel et existentiel, dans un film fragile, ténu et marquant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 décembre 2010

Somewhere

La caméra fixe une route perdue au milieu de nulle part. Une voiture de sport la traverse à pleine vitesse, mais la caméra ne l’accompagne pas. Le bruit du moteur s’éloigne, puis se rapproche, et la voiture traverse une autre portion du cadre, un autre morceau de route dans le fond de l’image ; elle disparaît encore… Le son se perd, revient et le bolide passe une fois de plus au premier plan. Ce premier plan de Somewhere où un homme tourne longuement en rond, effectuant quatre fois le même parcours en temps réel, jettera d’emblée pas mal de spectateurs dans le fossé. Le cinéma de Sofia Coppola, qui avait séduit le monde entier en filmant la brève rencontre à Tokyo entre Bill Murray et Scarlett Johansson, prend depuis Marie-Antoinette le risque de ne plus se parer d’effets de mode, mais de filmer la mode sans afféterie, comme une tapisserie qui sur la durée n’exprimerait que sa propre superficialité, qui est aussi celle des êtres qui l’habitent. La vie sur un fil C’est ce qui arrive à Johnny Marco (Stephen Dorff, dans un rôle qu’on imagine proche de sa propre vie), star du cinéma d’action échouée au my

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Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu

ECRANS | Crise matrimoniale, peur de la vieillesse, stérilité créative, folie douce et raison forcenée : Woody Allen retrouve le plaisir des récits gigognes dans cette excellente comédie hantée par la gravité. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 septembre 2010

Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu

Un des moments les plus passionnants du dernier Woody Allen se situe dans son premier tiers, quand Helena (Gemma Jones), sexagénaire abandonnée par son mari, tente de convaincre sa fille Sally (Naomi Watts) de suivre les conseils d’une voyante qu’elle consulte depuis quelque temps. Réaction indignée de Sally, tandis que son époux Roy (Josh Brolin) joue les arbitres dans cette querelle familiale. Le comportement absurde et enfantin d’Helena se heurte à la froide lucidité de Sally, comme si les rôles s’inversaient : les enfants sont plus adultes que leurs parents — preuve supplémentaire, le père (Anthony Hopkins) refait sa vie avec une strip-teaseuse de trente ans son aînée. La scène est clé car, au lieu de livrer la morale du film, elle en expose tous les faux-semblants, le reste venant les démasquer dans un mélange de comédie et de noirceur indiscernables. Pour couronner le tout, Woody Allen s’offre alors un plan-séquence virtuose plutôt inhabituel chez lui. C’est une des surprises de "Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu" : on y sent la signature fameuse du cinéaste new-yorkais (pour le coup revenu à Londres), mais son cinéma s’y fait moins transparent, plus retors qu

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Vicky Cristina Barcelona

ECRANS | En visite à Barcelone, Woody Allen propose une nouvelle variation, faussement convenue, autour de ses thèmes favoris : le couple et la fatalité culturelle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 30 septembre 2008

Vicky Cristina Barcelona

Deux amies américaines sont en visite estivale à Barcelone, l’une pour ses études, l’autre pour se remettre de son énième échec sentimental. La brune Vicky (Rebecca Hall), solidement assise sur ses principes, est promise au mariage avec un jeune cadre new-yorkais ; la blonde Cristina (Scarlett Johansson) se cherche quelque part entre cinéma et photographie, célibataire par indécision plus que par choix. Woody Allen, après une trilogie londonienne au propos social détonnant, semble avoir mis le cap vers l’Espagne pour des raisons similaires à celles de ses héroïnes : s’offrir un break ensoleillé et touristique (de Gaudí à la guitare au clair de lune, les clichés sont à la fête), le temps de retrouver ses thèmes de prédilection : l’incertitude sentimentale et les aléas du couple. Avec un classicisme très sage, la première partie de Vicky Cristina Barcelona se pose en comédie romantique sans réel enjeu, notamment quand Juan Antonio (Javier Bardem), peintre bohème assumant son désir pour les deux demoiselles, sort le grand jeu et emballe toutes les pistes lancées par le récit. Niveau mise en scène, on a connu Woody plus téméraire : sa discrétion frise l’absence, la voix-off sent le réc

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"J'ai toujours vu le monde comme une tragédie"

ECRANS | Interview / Avec Melinda et Melinda, son 36e film, Woody Allen tente un grand pont théorique. Comme il y a 15 ans avec Crimes et Délits, il fait cohabiter comédie et tragédie dans une même fiction. Le résultat, mineur mais séduisant, montre un Woody sur une pente à nouveau ascendante. Propos recueillis par CC

Christophe Chabert | Mercredi 19 janvier 2005

Petit Bulletin : Avez-vous déjà hésité entre drame et comédie pour un même sujet ?Woody Allen : J'ai très souvent des idées qui pourraient verser d'un côté ou de l'autre. Un très bon exemple, c'est Une autre femme. Gena Rowlands écoute à travers un mur les conversations d'une femme et de son analyste, et elle finit par y entendre des vérités sur elle-même. J'ai continué cette idée dans une perspective dramatique, mais si ce n'était pas Gena Rowlands, si c'était moi qui avait écouté à travers ce mur, cela aurait donné une excellente comédie. Avec Melinda et Melinda, j'avais une idée, et j'ai voulu voir si on pouvait la décliner sur ces deux versants. Vos références vous portent-elles plutôt vers le drame ou vers la comédie ?Je n'ai pas beaucoup changé au fil des ans. Mes obsessions sont les mêmes depuis l'âge de 10 ans. Je regrette juste de ne pas faire plus de tragédies, de ne pas aller contre mon inclination naturelle à faire de la comédie. J'ai toujours vu le monde comme quelque chose de tragique et tous les artistes que j'adore sont des auteurs tragiques : Eugène O'Neil, Strindberg, Bergman... Mais j'étais plus à l'aise avec les films drôles. Beauco

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Woody dans tous ses états

ECRANS | Rétro / Avec Melinda et Melinda, Woody Allen s'offre une récréation théorique qui jette un éclairage nouveau sur son œuvre, longtemps admirée, récemment décriée. À contre-courant de la production américaine, elle mérite qu'on s'y replonge, au moment où elle commence à irriguer le cinéma contemporain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 19 janvier 2005

Woody dans tous ses états

En 2003, la sortie d'Anything Else avait fait brusquement changé notre regard sur la filmo récente de Woody Allen. Alors qu'on pensait le cinéaste définitivement occupé à bâcler en série quelques comédies aux pitchs usés et à la mise en scène approximative (Hollywood ending, de son titre à son propos - un cinéaste atteint de cécité - mettait en abîme ce sentiment de fin de partie), le voici qui reprenait une vigueur, une jeunesse et un mordant qu'on ne lui soupçonnait plus. Pourquoi ce film-là ne transpirait pas des faiblesses flagrantes sur les précédents ? Pour des raisons formelles d'abord : pour la première fois depuis Manhattan, Woody filmait en cinémascope, sous l'impulsion de son chef-opérateur Darius Khondji, qui attache une importance cruciale au cadre des films qu'il éclaire. Ce choix de l'écran large donnait à Anything Else une ampleur paradoxale : film de tandem plus que de couple, il permettait à Allen de passer le relais dans le plan à Jason Biggs (teenager remarqué dans la série des American Pie) qui, dans un personnage pourtant attendu (l'auteur juif new-yorkais), faisait autre chose que singer son modèle. Woody Allen, à l'inverse, se distribuait dans un rôle parfai

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