London, Italie : "Martin Eden"

Drame | L’Italie, dans une vague première moitié du XXe siècle. Pour avoir défendu un bourgeois dans une bagarre, le jeune marin Martin Eden est introduit dans sa famille. Fasciné par la fille de la maison, il cherche à se cultiver pour s’élever. Mais peut-on impunément quitter sa classe d’origine ?

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Photo : © Shellac


Pietro Marcello effectue ici une transposition libre et engagée du roman de Jack London, où les interférences avec l'histoire politique transalpine trouvent un écho dans la forme même du film. L'époque composite dans laquelle les faits se déroulent évoque autant le début du XXe voyant la coagulation du mouvement prolétaire autour de la doctrine marxiste, l'entre-deux-guerre (l'avénement du fascisme), les années soixante dans les bas quartiers napolitains que (de manière fugace) le temps contemporain, où des réfugiés échouent sur les plages italiennes.

Un flou volontaire faisant de Martin Eden un personnage somme et atemporel ; une figure symbolique, éternelle voix du peuple arrachée à sa condition par l'éducation et la culture, dont l'élite ne pardonne ni n'oublie la modeste extraction et que son milieu d'origine perçoit comme un social-traître. Un être duplice également, écartelé entre ses identités, fatalement voué à la contradiction intime le poussant à une forme de fuite. Scandant son film d'images d'archives de visages et de foules de toutes les époques — procédé rappelant certains dispositifs théâtraux —, Pietro Marcello accentue la dimension atemporelle de son récit : l'ascension de son héros n'en apparaît, par une ironie étrange et tragique, que plus actuelle.

Un mot pour finir sur Luca Marinelli : parfait dans l'exaltation de l'engagement politique ou la fièvre de la création lorsque son personnage écrit, le trop charismatique comédien peine hélas à dégager l'embarras des complexes de classe. Cela ne l'a pas empêché de ravir la Coupe Volpi à Venise.

Martin Eden
Un film de Pietro Marcello (It-Fr, 2h08) avec Luca Marinelli, Jessica Cressy, Carlo Cecchi…


Martin Eden

De Pietro Marcello (It, 2h08) avec Luca Marinelli, Jessica Cressy, Carlo Cecchi...

De Pietro Marcello (It, 2h08) avec Luca Marinelli, Jessica Cressy, Carlo Cecchi...

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À Naples, au cours du 20ème siècle, le parcours initiatique de Martin Eden, un jeune marin prolétaire, individualiste dans une époque traversée par la montée des grands mouvements politiques.


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De nouvelles couleurs pour le cinéma italien au Comœdia

Rencontres autour du cinéma italien d’aujourd’hui | Moribond il y a vingt ans, fracassé non pas par un capitaine, mais par un cavaliere à la tête de son armée de chaînes de télévisions, le cinéma italien a repris quelques couleurs, trouvant de dignes héritiers à ses glorieux aînés avalés par la terre.

Vincent Raymond | Mardi 4 février 2020

De nouvelles couleurs pour le cinéma italien au Comœdia

Quelques jours après les premières célébrations du centenaire de la naissance de Federico Fellini, le Comœdia, l'Institut Culturel Italien et l'Université Lyon 3 consacrent trois jours à l’actualité de la production transalpine autour de cinq longs-métrages emblématiques, dont quatre inédits et quatre déjà récompensés à travers les festivals. Profitez-en pour voir, si cela n’avait point été fait, l’étonnant Martin Eden de Pietro Marcello, transposition quasi-contemporaine et ultra politique du roman d’apprentissage de Jack London ayant permis à Luca Marinelli de décrocher la Coupe Volpi à Venise. Politique, la sélection l’est d’ailleurs globalement. Tel le film choisi en ouverture, Effetto Domino de Alessandro Rossetto (en sa présence), auréolé du Prix spécial du jury à Annecy en 2019. Également Prix du Jury, mais à Venise, le documentaire La Mafia non è più quella di una volta de Fran

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Il faut sauver le partisan Giorgio : "Une Questione privata"

Drame | de Paolo & Vittorio Taviani (It, 1h25) avec Luca Marinelli, Lorenzo Richelmy, Valentina Bellè…

Vincent Raymond | Mardi 5 juin 2018

Il faut sauver le partisan Giorgio :

Italie, 1943. Alors que les affrontements entre la Résistance et les fascistes font rage, Milton découvre que la belle Fulvia dont il pensait être l’amour secret, lui préfère son ami Giorgio, engagé comme lui chez les partisans. Alors, Milton part à la recherche de son camarade, arrêté par les fascistes… Sortant une poignée de jours seulement après le trépas de Vittorio Taviani, cet ultime long-métrage signé par le duo constitué avec Paolo revêt de fait une charge très symbolique : il y est tout de même question d’une inséparable amitié, d’un amour égal et partagé pour un même “objet“ (ici, un sujet prénommé Fulvia, mais qui pourrait être le cinéma), et d’un renoncement sacrificiel. Crépusculaire par son aura, il apparaît nébuleux par sa forme, à travers ces montagnes du Piémont noyées de brouillard donnant à tout une apparence spectrale. La période, enfin, dont il est question, est celle de leur adolescence, déjà approchée dans La Nuit de San Lorenzo (1982). Regard nostalgique vers une période aussi fondatrice que douloureuse, pleine de promesses et cep

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"On l’appelle Jeeg Robot" : surhomme sur Rome

ECRANS | de Gabriele Mainetti (It, 1h58) avec Claudio Santamaria, Luca Marinelli, Ilenia Pastorelli…

Vincent Raymond | Mardi 2 mai 2017

Au moment de couronner les meilleurs films de l’année, les professionnels de la profession d’Espagne et d’Italie semblent moins corsetés que leurs homologues hexagonaux, fidèles à un cinéma psychologique ou social. Ils osent la transgression, en primant pour les uns le vigilante movie La Colère d’un homme patient, pour les autres un polar de super-héros tarantinesque — c’est-à-dire sympathiquement fourre-tout et semi-parodique, On l’appelle Jeeg Robot. Certes, ce film aux joyeux relents de série B n’irradie pas l’écran par l’originalité de son script ni celle de sa réalisation, puisqu’il emprunte au commun des comics sa trame : le basculement de destin d’un pékin moyen qui, exposé fortuitement à un agent mutagène, va développer des pouvoirs surhumains. Gabriele Mainetti transpose ce schéma à Rome, l’hybride avec des références nippones (génération Tarantino, on vous dit) et embauche pour faire bonne mesure la star Claudio Santamaria pour camper son protagoniste — un petit gangster sans envergure qui décidera après beaucoup d’atermoiements d’user d

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Miele

ECRANS | De Valeria Golino (It-Fr, 1h36) avec Jasmine Trinca, Carlo Cecchi…

Christophe Chabert | Lundi 23 septembre 2013

Miele

L’entrée en matière de Miele est intrigante et réussie : on suit une jeune femme fébrile et sur la brèche, entre l’Italie, l’Amérique et le Mexique, accrochée à ses écouteurs, sans savoir exactement ce qu’elle cherche. Junkie ? Dealeuse ? La révélation est plus inattendue : sous le pseudonyme de Miele, Irène pratique illégalement des suicides assistés. La scène où on découvre son activité est forte, décrivant avec précision ce protocole qui doit prendre en compte les victimes tout en dissimulant les preuves de ce qui reste un délit. Jasmine Trinca est d’ailleurs au diapason de ce mélange de froideur et d’empathie, vraiment formidable. Mais Valeria Golino choisit ensuite de centrer son film autour de la relation entre Miele et un homme misanthrope et blasé qui décide de mourir par affliction. La cinéaste s’embourbe alors dans une ode au retour à la vie qui confond sensibilité et sensiblerie, mais surtout vient entériner sans le vouloir l’idée que le suicide assisté n’est pas forcément légitime médicalement. Cela reste latent, car Golino insiste surtout sur la métamorphose de Miele, qui à son tour

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