Paroles contre parole : "Le Traître"

Biopic | Italie, années 1980. Afin d’échapper à la guerre des clans minant la Cosa Nostra, Tommaso Buscetta s’est réfugié au Brésil d’où il assiste à l’élimination des siens. Son arrestation, puis son extradition le conduisent à collaborer avec la justice, en la personne du juge Falcone…

Vincent Raymond | Mardi 15 octobre 2019

Photo : ©Ad Vitam


Depuis une dizaine d'années, le prolifique Marco Bellocchio jalonne sa filmographie d'œuvres aux allures de sommes ou de sage embrassant les grands “moments“ de l'Histoire transalpine : Buongiorno, notte (2003) traitait des années de plomb à travers l'épisode de l'enlèvement d'Aldo Moro, Vincere (2009) de l'avènement de Mussolini ; et celui-ci donc de la dislocation de l'organisation mafieuse Cosa Nostra devant les tribunaux à la suite du procès géant de Palerme. S'il s'agit à chaque fois de retracer des saignées dans le récit collectif italien, Bellecchio les incarne “de l'intérieur“, mais en habitant le point de vue de personnages dont le jugement va se décaler, voire s'opposer à celui du groupe auquel ils appartiennent. C'est le cas de Buscetta, *homme d'honneur* selon les critères à l'ancienne de Cosa Nostra, qui devient un repenti par représailles parce que l'Organisation trahit sa *morale* en se lançant dans le trafic de stupéfiants et en liquidant à tout-va. Buscetta va paradoxalement apparaitre comme un traître alors qu'il reste fidèle à son serment originel ; sa probité le rapproche du juge Falcone, mouton noir incorruptible de sa profession.

Thriller salutaire montrant accessoirement l'étendue mondiale du réseau mafieux, cette reconstitution épique — dotée au passage de séquences intensément spectaculaires et admirablement porté par ce taureau de Pierfrancesco Favino — explique la situation italienne de 2019. Elle apporte un contrepoint réaliste et salutaire au cinéma de Sorrentino (Il Divo, Loro…) volontiers enclin à la métaphore. Un rude concurrent à l'Oscar pour Les Misérables.

Le Traître
Un film de Marco Bellocchio (It-Fr-All-Br, avec avert. 2h31) avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane…


Le Traître

De Marco Bellocchio (It-Fr-All-Bré, 2h31) avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane...

De Marco Bellocchio (It-Fr-All-Bré, 2h31) avec Pierfrancesco Favino, Maria Fernanda Cândido, Fabrizio Ferracane...

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Au début des années 1980, la guerre entre les parrains de la mafia sicilienne est à son comble. Tommaso Buscetta, membre de Cosa Nostra, fuit son pays pour se cacher au Brésil. Pendant ce temps, en Italie, les règlements de comptes s'enchaînent, et les proches de Buscetta sont assassinés les uns après les autres. Arrêté par la police brésilienne puis extradé, Buscetta, prend une décision qui va changer l'histoire de la mafia : rencontrer le juge Falcone et trahir le serment fait à Cosa Nostra.


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"Fais de beaux rêves" : L’incompris et le non-dit

ECRANS | de Marco Bellocchio (It-Fr, 2h10) avec Valerio Mastandrea, Bérénice Bejo, Guido Caprino…

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

En charge de la cession de l’appartement familial, Massimo, un journaliste, replonge dans son passé et notamment un événement le hantant depuis l’enfance : cette nuit fatale où sa mère mourut subitement, sans l’avoir bordé… Tout à la fois portrait psychologique empli de subtile délicatesse et traversée dans l’Italie des quarante dernières années, cette nouvelle réalisation de Marco Bellocchio témoigne de sa virtuosité tranquille comme de l’importance de ce mémorialiste discret. Si l’Histoire est une toile de fond (en plus d’être la “matière première” dont se nourrit le héros au quotidien), elle n’a rien d’une surface lisse : on y lit les soubresauts d’un État chahuté, marqué par les crises et les collusions entre sport, affaires, criminalité — est-ce d’ailleurs un hasard si un ancien Président du Conseil a brillé dans les trois catégories ? Alternant les séquences de passé(s) et de présent dans une construction “en lasagne”, Fais de beaux rêves accouche d’une vérité évidente pour tout spectateur, mais aussi sans doute pour Massimo : sa révélation tient de la délivrance. C’est contre ce silence qu’il a bâti son existe

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La Belle endormie

ECRANS | Marco Bellocchio signe un film choral interrogeant le droit de décider de sa propre mort et, malgré l’étonnante vivacité de sa mise en scène, n’évite pas un certain didactisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

La Belle endormie

Amour, Quelques heures de printemps et maintenant La Belle endormie : la question de la fin de vie travaille le cinéma contemporain comme elle travaille la société, produisant des films qui tentent, chacun à leur échelle, de ramener le sujet à des destins singuliers. La stratégie de Marco Bellocchio est d’ailleurs la plus claire : il s’empare d’un fait divers qui a embrasé l’Italie — la décision de mettre un terme à la vie d’Eluana Englaro, dans un état végétatif depuis 17 ans — provoquant manifestations cathos et débats au Parlement. Mais il n’en fait que le lien entre trois histoires de fiction qui, chacune à leur manière, traitent aussi de la question. On y voit un sénateur berlusconien, qui a lui-même fait subir une euthanasie à sa femme des années auparavant, prêt à voter contre son groupe et ainsi mettre fin à sa carrière, tandis que sa fille va se joindre au cortège des manifestants réclamant la vie pour Eluana ; une actrice veillant en illuminée mystique sa fille dans le coma et délaissant son propre fils, qui lui aussi s’apprête à devenir com

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Les Poings dans les poches

ECRANS | De Marco Bellocchio (1965, It, 1h47) avec Lou Castel, Paola Pitagora…

Christophe Chabert | Mercredi 5 mai 2010

Les Poings dans les poches

Le film inratable de la semaine n’est pas une nouveauté mais une reprise ; en 1965, Marco Bellocchio réalise son premier long-métrage, Les Poings dans les poches, et s’inscrit immédiatement à contre-courant du cinéma italien dominant — il conservera cette singularité jusqu’au très beau Vincere sorti l’an dernier. Une grande famille bourgeoise italienne y est décrite comme un nid de névroses où tout est fait pour que personne ne la quitte, sinon les pieds devant. C’est pourtant le projet du chef de famille, occupé par ses affaires florissantes et pressé de s’installer avec sa maîtresse. Sa sœur et son frère cadets ne le voient pas de cet œil — la mère, elle, est aveugle, et le dernier frère est autiste. La folie meurtrière s’empare lentement de la demeure, aussi glaciale que le noir et blanc coupant du film ou que son environnement, une Italie montagneuse et enneigée. Plus marxiste que freudien, Bellocchio se refuse à expliquer les soubassements psychanalytiques de son histoire, et préfère capter les gestes indéchiffrables, violents et imprévisibles d’Allessando, incarné par un tout jeune — et saisissant — Lou Castel. De même, il ne porte aucun jugement moral su

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Vincere

ECRANS | De Marco Bellocchio (Italie, 1h58) avec Giovanna Mezzogiorno, Filippo Timi…

Christophe Chabert | Mardi 17 novembre 2009

Vincere

Impressionnant, Vincerecherche, à l’image de son titre, à atteindre les hauteurs triomphales du cinéma d’auteur. Son ambition est de raconter l’ascension puis la chute de Mussolini à travers les yeux de sa première femme, Ida Dalser, que le duce fit interner parce qu’elle se refusait à vivre cette liaison dans l’ombre du pouvoir. La première partie, la meilleure, répercute l’esprit de conquête du leader dans une forme qui emprunte à l’opéra mais aussi au futurisme : les gros titres des articles de Mussolini s’inscrivent en surimpression sur l’écran, la musique inonde la bande-son, et la passion fougueuse des deux amants se traduit par quelques séquences puissantes, dont celle où ils s’isolent d’une manifestation pour faire l’amour. La suite repose beaucoup sur l’interprétation hallucinée de Mezzogiorno, vivant l’obstination d’un personnage que toutes les cellules ne peuvent contenir. Mussolini, au fait de sa gloire politique, devient alors dans le film une pure image publique, celles des actualités et des représentations iconiques. Bellocchio le fait toutefois reparaître au dernier tiers à travers son fils caché, joué par le même acteur. Celui-ci se lance dans une imitation

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