Quand l'Europe tentait le régime sans Grèce : "Adults in the Room"

Thriller | Comment la Grèce a tenté de résister, grâce à Yánis Varoufákis, au chantage de l’Eurogroupe et à l’intrusion humiliante des technocrates dans son économie… Costa-Gavras revient en force avec un thriller économico-politique constatant un déni de démocratie ordinaire.

Vincent Raymond | Mardi 5 novembre 2019

Photo : © Jessica Forde


Grèce, janvier 2015. Syriza, parti de gauche radicale, remporte les législatives. Élu député, l'économiste Yánis Varoufákis est nommé aux Finances et s'emploie à convaincre les instances européennes de renégocier la dette, sans nouveaux sacrifices. Une mission quasi impossible…

La Providence aurait-elle un goût pervers pour l'ironie ? Aurait-elle ourdi cette tragédie grecque 2.0 que constitue la crise de la dette publique ayant frappé la République hellénique à partir de 2008, pour qu'au terme d'un infernal sirtaki dans les hautes sphères, Costa-Gavras puisse signer ce thriller économico-politico-diplomatique, retrouvant le mordant combatif faisant défaut à sa dernière réalisation en date, Le Capital (2012) — promenade dans l'univers de la haute finance plus désabusée qu'à l'accoutumée ? À l'instar des précieux Z, L'Aveu ou Missing, Adults in the Room relate le parcours d'un individu contre une machine étatique que sa puissance bureaucratique et sa doctrine économique ou politique ont transformée en monstre totalitaire asservissant le peuple qu'elle est sensée représenter. Le problème, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'une dictature militaire, soviétique ni sud-américaine, mais de notre chère Europe.

De mal en Pirée

En s'appuyant sur le récit et les verbatims du prudent Varoufákis — qui avait pensé à enregistrer entretiens et réunions officielles — Costa-Gavras dévoile la chimie discrète des sommets, le caractère informel et illégal de l'Eurogroupe qui dicte pourtant sa loi et la duplicité diplomatique de ses représentants. Où l'on voit le falot Michel Sapin admirable d'hypocrisie ; le très conservateur ministre des Finances allemand Wolfgang Schäuble et ses séides, arcboutés sur leurs positions, soutenant mordicus un plan — un prodige d'abstraction libérale, d'ailleurs qualifié par le Spiegel de « catalogue de cruautés » — menant, à force de sacrifices, à un surendettement exponentiel de la Grèce, donc à une aggravation mécanique plutôt à qu'à une résolution des problèmes. Les quelques mois aux “affaires“ de Varoufákis auront révélé d'authentiques méthodes de voyous (certes feutrées) menées par une petite eur-arist-ocratie qui dévoie à son profit le concept européen.

Le talent de l'europhile Costa-Gavras est de rendre les enjeux limpides sans travestir les faits, et de trouver des métaphores habiles pour marquer ici la confiance du peuple qui s'effiloche, là la manière dont Tsípras, le Premier ministre grec si peu préparé, a été dupé par ses homologues européens. Une ultime note ironique. Si la crise a torpillé un pays et eu des conséquences humanitaires patentes, rassurez-vous, tout le monde n'en a pas pâti de la même manière : en 2017, on apprenait que les revenus d'intérêts issus des emprunts d'État grecs entre 2012 et 2016 avaient rapporté près de 8 milliards d'euros à la BCE. Que la solidarité au sein de l'Eurogroupe est belle ! Et si désintéressée…

Adults in the Room
Un film de Costa-Gavras (Fr-Gr, 2h04) avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis, Ulrich Tukur…


Adults in the room

De Costa-Gavras (Fr-Grè, 2h04) avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis...

De Costa-Gavras (Fr-Grè, 2h04) avec Christos Loulis, Alexandros Bourdoumis...

voir la fiche du film


Après 7 années de crise le pays est au bord du gouffre. Des élections, un souffle nouveau et deux hommes qui vont incarner l’espoir de sauver leur pays de l’emprise qu’il subit. Nommé par Alexis, Yanis va mener un combat sans merci dans les coulisses occultes et entre les portes closes du pouvoir européen. Là où l’arbitraire de l’austérité imposée prime sur l’humanité et la compassion. Là où vont se mettre en place des moyens de pression pour diviser les deux hommes. Là où se joue la destinée de leur peuple. Une tragédie grecque des temps modernes.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Costa-Gavras, acte 2 : Nos culpabilités

Intégrale, saison 2 | On aurait envie de parler de deuxième round tant l’œuvre de Costa-Gavras compte de coups de poings et de coups de force cinématographiques. Réunissant ses (...)

Vincent Raymond | Mardi 23 janvier 2018

Costa-Gavras, acte 2 : Nos culpabilités

On aurait envie de parler de deuxième round tant l’œuvre de Costa-Gavras compte de coups de poings et de coups de force cinématographiques. Réunissant ses longs-métrages tournés entre 1986 et 2012, ce coffret prend la suite des “années Montand” et étrangement, coïncide avec la première cohabitation — donc la déception de la gauche mitterrandienne. Après deux films américains, Costa revient en France avec une comédie policière interprétée par un Johnny Hallyday inattendu, Conseil de Famille (1986). En souterrain, il interroge le déterminisme social et déjà, le sentiment de culpabilité qui contamine profondément la suite de son œuvre. Jamais procureur ni juge, le cinéaste met en lumière des tendances ou des faits sous des prismes insoupçonnés. Ce sont d’abord les spectres de l'extrême-droite et du nazisme, à rebours, à travers ses rejets contemporains dans La Main droite du diable (1988), puis Music Box (1989) mettant face à face présent et passé, et enfin Amen. (2002) qui plonge au cœur de la mach

Continuer à lire

Costa-Gavras : « Il faut aller à l’utopie ! »

Entretien | Toujours dans le mouvement, Costa-Gavras prépare un film d’après Conversations entre adultes de Yánis Varoufákis, s’apprête à sortir ses souvenirs et présente la suite de son intégrale en DVD. Entretien exclusif avec un indispensable humaniste.

Vincent Raymond | Mardi 23 janvier 2018

Costa-Gavras : « Il faut aller à l’utopie ! »

Quel regard porte-t-on sur ses propres films au moment de leur restauration ? Costa-Gavras : On ne voit pas vraiment les films dans la continuité, on les passe morceau par morceau pour faire ceci ou cela car les couleurs et les sons ont changé. Et on avance… Parfois on décide de les voir, mais ce n’est pas facile d’avoir passé deux jours à les regarder morceau par morceau et de les voir entièrement. Quand même, le retour en arrière est intéressant : on a incontestablement une nouvelle vision d'un film sur ce qu’on a fait par rapport à la technique, aux acteurs. Surtout lorsqu’on ne l’a pas touché depuis des années. A posteriori, voyez-vous une continuité se dessiner à travers vos œuvres ? Comme je n’ai jamais eu de programme, je ne vois pas de continuité — et je n’en cherche pas. La seule continuité, c’est que ce sont des sujets qui m’ont intéressé au moment où ils ont été tourné. Des situations qui me touchaient profondément. J’ajoute qu’il y a des choses qui m’ont touché, mais que je n’ai pas eu les moyens de faire en film.

Continuer à lire

Costa-Gavras ou la preuve par 9

ECRANS | La première partie de l’indispensable œuvre de Costa-Gavras est à redécouvrir en DVD. Et l’homme, prodigieux d’humanité comme d’humilité, à rencontrer.

Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

Costa-Gavras ou la preuve par 9

Comme Roman Polanski, Costa-Gavras est de ces auteurs multiculturels dont le cinéma français peut s’enorgueillir. Et qui a pu accomplir une carrière aussi diverse grâce à l’ouverture d’esprit et l’accueil bienveillant de la profession hexagonale à son égard dans ses jeunes années — c’est, en tout cas, le constat que le cinéaste opère aujourd’hui dans le passionnant entretien réalisé par Edwy Plenel, bonus de L’Intégrale Volume 1 (1965 – 1983) (Arte Cinéma). Un coffret réunissant ses neuf premiers longs-métrages, dont la parution vaut la visite lyonnaise de cet indispensable géant. Gavras, de Costa à Z À la fois conteur et conscience de son époque, Costa-Gavras n’a cessé de secouer des mentalités assoupies par des œuvres lucides sur l’état du monde. Son cinéma, qui ne se réduit pas au champ du seul “cinéma politique”, est davantage celui de plusieurs interrogations : peut-on s’affranchir des carcans et des idéologies barbares — voir la “trilogie Montand” avec Z

Continuer à lire

Oliviero Toscani : Vous le reconnaissez ?

Portrait | Tirer le portrait d’un photographe relève à tout le moins de l’exercice saugrenu. Sauf lorsqu’il s’agit d'Oliviero Toscani, qui s’est toujours arrangé pour sortir des cadres trop contraignants. À la fois artiste et homme d’appareil, graphiste et homme d’affaires, ce Milanais aux allures tranquilles, maintes fois couronné pour ses créations, n’est pas à un paradoxe près.

Vincent Raymond | Mardi 26 avril 2016

Oliviero Toscani : Vous le reconnaissez ?

À l’origine, le tête-à-tête avec Oliviero Toscani avait été fixé dans un bar de la Presqu’île, dont le nom ronflant résonnait malicieusement : L’Institution. Mais l’établissement ayant fermé ses portes de manière inopinée et anticipée ce jour-là, l’entrevue se translata aux Négociants voisins. Comme si le hasard avait voulu manifester un brin d’ironie taquine au Janus italien de la photographie. Artiste ou boutiquier ? Créateur inspiré ou adroit faiseur ? Agitateur de conscience ou provocateur rétribué ? Depuis plus d’un demi-siècle, Toscani suscite le débat et clive l’opinion par des images à double-face, qui vendent en faisant parler ; qui donnent une aura singulière à ce que les yeux ne regardent pas, qui interrogent le consommateur au lieu de lui servir une réponse immédiate. Stratège de la communication — pour les autres comme pour sa propre personne —, le Milanais affiche à 74 ans un flegme souriant et souverain de gentleman farmer, ne masquant cependant pas totalement quelques envies de ruer dans les brancards. Photo de famille Ainsi se montre-t-il interloqué, au sortir d’une rencontre avec des apprentis photographes : « Les é

Continuer à lire

Costa-Gavras, une conscience en action

ECRANS | ​Avec Costa-Gavras, plus d’un demi-siècle d’images et d’histoire nous saisissent. L’institut Lumière lui rend hommage par une rétrospective, une exposition et deux soirées en son indispensable présence.

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2015

Costa-Gavras, une conscience en action

Si durant les cinquante dernières années, moult intellectuels se sont laissé berner par les miroirs aux alouettes tendus à droite comme à gauche, il en est un qui a su résister aux aveuglements idéologiques : Costa-Gavras. Usant du cinéma pour dessiller les yeux de ses contemporains, le réalisateur a consacré l’essentiel de son œuvre à mettre au jour les atteintes aux libertés fondamentales et à l’humanité. À cartographier les impasses sociales et politiques sous les régimes dictatoriaux autoritaires (L’Aveu) comme sous les démocraties (Le Couperet) ; en temps de guerre (Section spéciale, le mésestimé Amen.) comme en temps de paix (Mad City). Malgré de rares accidents (Le Capital), son parcours artistique demeure l’un des plus éblouissants du cinéma mondial ; et son style nerveux — non dénué de causticité ni d’élégance — a su rendre visibles puis sublimes des causes honnêtes. Ce que l’on pourra constater mardi 15 avec Z, explosive critique du régime des Colonels, Oscar du montage et du film étranger. Costa

Continuer à lire

Le Capital

ECRANS | De Costa-Gavras (Fr, 1h53) avec Gad Elmaleh, Gabriel Byrne, Natacha Régnier…

Christophe Chabert | Mercredi 7 novembre 2012

Le Capital

Incorrigible Costa-Gavras ! Il semble être le dernier à croire aux vertus du cinéma à thèse, ce rouleau compresseur de la dénonce courroucée dont l’objet varie au gré des circonstances politico-sociales. Ici, c’est le libéralisme qui en prend plein les dents, du moins en apparence. En montrant l’accession d’un énarque anonyme à la tête d’une grande banque européenne pour préparer sa reprise en main par des actionnaires avides, puis sa détermination à conserver le poste et les avantages qui vont avec, Gavras décrit un prototype de crapule que l’on devrait se plaire à détester. Conçu comme un thriller (la musique, envahissante, nous le fait bien comprendre), Le Capital s’égare toutefois dans une triple intrigue sentimentale aussi démonstrative et lourde que son propos politique. Mais là n’est pas le plus grave : par scrupule ou par paresse, Gavras invente une conscience à son anti-héros, qui se manifeste à l’écran par des flashs de violence fantasmée avant retour à la réalité. Le procédé est cinématographiquement éculé et dédouane le personnage de sa bassesse, pourtant affichée dès le départ (l’argent, l’argent, l’argent). On a oublié de parler de Gad Elma

Continuer à lire

Séraphine

ECRANS | de Martin Provost (Fr, 2h05) avec Yolande Moreau, Ulrich Tukur…

Christophe Chabert | Mercredi 24 septembre 2008

Séraphine

Le récit de cette boniche bigote et simplette qui devient, grâce au heureux hasard de sa rencontre avec un collectionneur d’art allemand, une peintre reconnue et avant-gardiste, est une histoire vraie. Sujet fort qui débouche sur un scénario appliqué. Et après, ça se gâte grave. Martin Provost illustre de manière archi-académique cette matière qu’il devait penser assez passionnante pour éviter de se poser des questions de mise en scène. Faute de ce regard, le film finit par transformer le réel en cliché : le collectionneur d’art est gay, aime les jeunes éphèbes, et Ulrich Tukur fait son Dirk Bogarde dans Mort à Venise. Sans oublier que, pas de bol, il est Allemand et nous sommes à la veille de la guerre de 14 ! Oui, mais puisque c’est vrai, direz-vous… Justement : on ne croit à ce qu’il y a sur l’écran qu’avec le certificat extra-cinématographique de cette vérité-là. Mais le pire, c’est le cabotinage effréné de Yolande Moreau dans le rôle de Séraphine : l’actrice s’autorise, à cause de cette maudite vérité, à surjouer toutes les émotions et attitudes de son personnage. Désagréable impression d’une comédienne douée qui réclame du premier au dernier plan un César pour sa performance,

Continuer à lire