La Cité a craqué : "Les Misérables"

Le Film de la Semaine | 24 heures de feu dans la vie d’une banlieue dans les pas d’un équipage de la BAC, quand tout dérape. Prix du Jury amplement mérité (et joliment partagé avec Bacurau) à Cannes 2019 pour ce premier long par bien des aspects plus prémonitoire que constatatif.

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Photo : © SRAB Films - Rectangle Productions - Lyly films


Arrivant de sa province cherbourgeoise, Stéphane débarque dans une unité de la BAC d'une cité de banlieue, Montfermeil, pour faire équipe avec Chris et Gwada. Si les méthodes du premier le heurtent, une série d'événements dramatiques vont le contraindre à faire corps. Malgré lui.

Voyez l'affiche des Misérables : une foule en liesse, tricolore — multicolore, même —, défilant sur les Champs-Élysées en direction de l'Arc de Triomphe. Tournées à l'occasion de la victoire de la France lors de Coupe du monde de football 2018, ces images ouvrant le film (rappelant au passage le goût pour le documentaire de Ladj Ly) forment un bien singulier prologue. Prises sur le vif, elles sont certes les plus indiscutablement “authentiques“ de cette fiction, mais rétrospectivement, elles paraissent tellement déconnectées de la réalité ! La communion et la concorde populaires qu'elles reflètent ne cesseront en effet d'être démenties par la suite.

Jusqu'ici tout va mal

Comme pour l'injustement mésestimé Mauvaises Herbes de Kheiron, la référence à Victor Hugo est explicite dans cette chronique d'une banlieue ordinaire. Mais c'est évidemment à La Haine, un quart de siècle plus tard, que nous renvoie Ladj Ly. En suivant 24 heures un trio de bacqueux, on en apprend autant qu'en lisant une thèse de socio ou un quelconque Livre Blanc sur la “sensibilité“ d'outre-périph' : rien n'a changé, tout s'est aggravé depuis Kassovitz. Les émeutes de Clichy-sous-Bois ou les violences urbaines à Argenteuil, à Aulnay-sous-Bois (pour ne citer qu'elles) consécutives à des frictions entre des banlieusards et les forces de l'ordre, en témoignent.

À l'instar du drone dont il est question dans son film, Ladj Ly embrasse le territoire d'un vaste regard, établissant l'architecture visible et occulte de la cité : les barres d'immeuble, les bandes plus ou moins structurées ; le tout formant un réseau ghettoïsé, sclérosé. Le cinéaste n'ajoute pas de laideur à la misère : l'image de Julien Poupard (déjà à l'œuvre pour Divines) est lumineuse, brûlante et presque brûlée ; elle amplifie les contrastes entre les dépositaires de la force (quels qu'ils soient : ces choses changent beaucoup) et les autres. Surtout, il se montre d'une singulière prescience, anticipant à bien des égards le mouvement des gilets jaunes (et sa répression), voire d'autres insurrections en train de couver.

Un mot pour finir pour Alexis Manenti ayant la lourde tâche de camper, parmi une distribution impeccable, le parfait salaud. Un personnage à coup sûr ingrat, mais un rôle de ceux qui marquent les esprits et les carrières.

Les Misérables
Un film de Ladj Ly (Fr, avec avert. 1h42) avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga…


Les Misérables

De Ladj Ly (Fr, 1h42) avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga...

De Ladj Ly (Fr, 1h42) avec Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga...

voir la fiche du film


Stéphane, tout juste arrivé de Cherbourg, intègre la Brigade Anti-Criminalité de Montfermeil, dans le 93. Alors qu’ils se trouvent débordés lors d’une interpellation, un drone filme leurs moindres faits et gestes...


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Ladj Ly : « ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Les Misérables | Il y a quelques années, Ladj Ly tournait Les Misérables, court-métrage matriciel dont l’accueil a permis (dans la douleur) la réalisation de son premier long en solo. Primé à Cannes, il est à présent en lice pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger.

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Ladj Ly : « ma banlieue est joyeuse, mais ça peut partir en vrille »

Comment vous êtes-vous remis dans l’énergie du court-métrage ? Ladj Ly : J’avais toujours eu cette idée de faire un long-métrage : plein de séquences étaient écrites. Mais comme vous savez, c’est le parcours du combattant de tourner un long. J’ai voulu faire le court pour rassurer et montrer que j’étais capable de faire de la fiction et des trucs cool. Ça aurait pu tomber à l’eau, mais j’étais convaincu par cette stratégie. Je savais ce que je voulais : mon énergie était déjà là. Ce court a bien marché dans les festivals, on a gagné un quarantaine de prix. Et malgré ça, on a quand même eu du mal à financer le long… Malgré votre parcours et À voix haute, vous aviez encore besoin de prouver des choses ? Clairement. Ça fait vingt ans qu’on fait des films avec Kourtrajmé ; notre parcours est assez riche, avec des clips, du long du documentaire… Mais malgré tout ça, c’est compliqué de fair

Continuer à lire

Les Misérables

Avant-Première | Est-ce une preuve de courage ou bien, simplement, de lucidité ? Avoir placé Les Misérables au palmarès en lui réservant son Prix était, pour le Jury de Cannes, (...)

Vincent Raymond | Mardi 24 septembre 2019

Les Misérables

Est-ce une preuve de courage ou bien, simplement, de lucidité ? Avoir placé Les Misérables au palmarès en lui réservant son Prix était, pour le Jury de Cannes, une décision logique : tant par son fond que sa forme, sa prescience que son analyse, cette chronique urbaine contemporaine de Ladj Ly figure parmi les grands films de l’année. Aussi est-il très attendu dans les salles, et nombreuses sont celles qui le proposent en avant-première, en présence du réalisateur et d’une partie de son équipe. Les Misérables À l’UGC Confluence ​le mercredi 25 septembre à 19h ; l’Institut Lumière à 19h15 ; au Pathé Carré de Soie à 19h30 ; au Cinéma Gérard-Philipe à Vénissieux à 20h15

Continuer à lire

Crédit révolver : "En liberté !"

Comédie | Pour compenser ses années de taule, un innocent commet des délits. Sans savoir qu’il est “couvert“ par une policière, veuve de celui qui l’avait incarcéré à tort, elle-même ignorant qu’un collègue amoureux la protège… Encore un adroit jeu d’équilibriste hilarant signé Salvadori.

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Crédit révolver :

Policière, Yvonne élève son fils dans la légende de son défunt époux Santi, flic héroïque mort en intervention. Découvrant fortuitement que celui-ci était un ripou de la pire espèce, elle entreprend de réhabiliter une de ses victimes, et cause son pesant de dommages collatéraux… Après une parenthèse semi-tendre célébrant les épousailles de la carpe et du lapin (Dans la cour, avec Deneuve et Kervern), Pierre Salvadori revient à ses fondamentaux : une comédie portée par des bras cassés, émaillée d’un franc burlesque et construite autour de mensonges plus ou moins véniels. Qu’ils proviennent de mythomanes pathologiques ou d’affabulateurs·trices d’occasion, qu’ils visent à duper ou à adoucir la vie de ceux qui en sont les destinataires, les gauchissements de la vérité constituent en effet la trame régulière du cinéma salvadorien. Ce qui change toutefois dans En liberté ! — et en juste écho avec le titre — c’est que le mensonge se trouve ici en constante réécriture. En impro(ré)visant la légende dorée de Santi qu’elle raconte chaque soir à son fils, Yvo

Continuer à lire

Je l’aurai, un jour, je l’aurai : "C’est qui cette fille ?"

Drame | de Nathan Silver (Fr-É-U, 1h23) avec Lindsay Burdge, Damien Bonnard, Esther Garrel…

Vincent Raymond | Mardi 24 juillet 2018

Je l’aurai, un jour, je l’aurai :

Quand Gina, hôtesse de l’air américaine, rencontre Jérôme à Paris, c’est le coup de foudre. Elle décide donc de s’installer en face de chez lui, pour être au plus près de sa vie, qu’elle va investir avec le sourire. Sauf que Jérôme n’avait pas vraiment prévu cela… Malgré son nom aguicheur, l’érotomanie n’a rien d’une partie de plaisir puisque les malades croient dur comme fer être aimés par des individus qui ne leur ont en général rien demandé mais sur lesquels ils ou elles ont fait une mystérieuse fixation. Tristes, embarrassantes et parfois tragiques, ces situations sont du pain bénit pour les scénaristes et cinéastes amateurs de psychoses délirantes : sans ces cas pathologiques, nous n’aurions eu ni L’Histoire d’Adèle H., ni Anna M. (ni À la folie… pas du tout, mais bon…). Gina-l’hôtesse de l’air entre dans ce club de femme fascinées et fascinantes, victimes d’un amour non bijectif et transformant en enfer l’univers de leur cible. Dans C’est qui cette fille ?, Nath

Continuer à lire

Ossang n’a pas perdu la main : "9 doigts"

Le Film du mois | L’épisodique F.J. Ossang est de retour avec un nouvel objet manufacturé aux saveurs intemporelles, empruntant sa cosmogonie au polar comme au fantastique, et sa linéarité à la courbe d’une spirale. Meilleure réalisation à Locarno, forcément.

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

Ossang n’a pas perdu la main :

Une gare, la nuit. Magloire se soustrait à un contrôle de police et court. Sa fuite le mène à un homme agonisant sur une plage, qui lui remet une liasse de billets. Un cadeau empoisonné lui valant d’être traqué par Kurtz et sa bande. Capturé, Magloire va être coopté par ces truands… 9 doigts raconte un peu mais invoque, évoque, provoque. Beaucoup de voix au service d’un film noir à la Aldrich que viendra insidieusement “polluer” une inclusion de radioactivité. Également d'une histoire de survivance paradoxale : celle d’un héros malgré lui, dépositaire d’un trésor qui n’est pas le sien, embarqué dans un rafiot vide au milieu d’escrocs rêvant d’un gros coup, échouant tous à le concrétiser. Une métaphore du cinéma, où pour durer il vaudrait mieux voyager léger, à l’écart des apprentis-sorciers, quitte à se retrouver isolé. Mais libre d’agir à sa guise, de créer un monde non orthodoxe, à gros grain et son saturé, avec des fermetures à l’iris, des ruptures de ton, des ellipses… Ossang ne saurait mentir Fidèle à sa ligne

Continuer à lire

"Rester vertical" : en mode absurdo-comique

ECRANS | Un film de Alain Guiraudie (Fr, 1h40) avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry…

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

On peut compter sur Alain Guiraudie pour montrer autre chose de la vie à la campagne qu’une symphonie pastorale avec bergère menant son troupeau sur le causse et paysan bourru labourant à bord d’un tracteur écarlate. Si dans ses films, le cultivateur est gay comme le bon pain et met volontiers la main sur la braguette du godelureau de passage (au cas où), l’homosexualité rurale, dévoilée ou contrariée, n’est pas sa seule source d’inspiration. Guiraudie parle en annexe de la pluie et du beau temps, c’est-à-dire de la misère des villes et des champs, des gens en lutte ou en solitude. Une sorte de chronique sur un mode absurdo-comique, scandée d’images oniriques, portée par son grand dadais de héros, un procrastinateur à l’impassibilité majuscule. Le tableau pourrait être très plaisant (comme dans so

Continuer à lire

Les Misérables

ECRANS | À force d’adaptations, le roman de Victor Hugo devait en arriver là : la version filmée de la version anglaise de la comédie musicale. Elle confirme les limites de Tom Hooper derrière une caméra et accumule les faiblesses manifestes et les fautes de goût impardonnables. Pourtant… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Les Misérables

Les Misérables n’est pas un bon film. On pourrait même passer la critique entière à en lister les défauts. À commencer par le travail de Tom Hooper lui-même, dont le trop admiré Discours d’un roi montrait déjà les limites : par exemple, Hooper s’avère absolument incapable de donner une forme aux passages non chantés. Alternant grand angle et longues focales, ils sont cousus n’importe comment par un montage aberrant réduisant l’action à une bouillie d’images incohérentes. On peut aussi s’interroger sur la valeur musicale de la partition de Schönberg et Boublil : ces "tubes" pensés pour des chanteurs à voix ont pris du plomb dans l’aile et seul l’investissement des comédiens permet de leur donner un nouveau souffle. Au milieu de ce casting all stars, on trouve une incroyable faute de goût : Russell Crowe dans le rôle de Javert. L’acteur sort sa grosse voix dans les passages parlés, mais part dans les aigus dès qu’il se met à chanter, sapant toute la crédibilité du personnage. Le récit est ce qui résiste le mieux à ce duplicata musi

Continuer à lire