Quelques touches de désespoir : "Lara Jenkins"

Drame | 24 heures de la vie de Lara Jenkins, retraitée solitaire qui, après avoir manqué son suicide le matin de ses 60 ans, tente d’approcher son pianiste de fils s’apprêtant à créer le soir-même sa première composition. De maladroites retrouvailles enrobées de fiel, de non-dits et souffrances recuites…

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

Photo : © Frank Griebe Schiwago Film


Qui pourrait aimer Lara Jenkins ? L'héroïne-titre du nouveau Jan-Ole Gerster (Oh boy !) n'a rien d'aimable et cette sexagénaire anguleuse ne se prive pas de le montrer. Égarée dans les lignes froides d'une ville de béton géométrique et la bile de son ressentiment, Lara aura été — on le découvre — une fonctionnaire efficace mais peu appréciée de ses subalternes, une voisine ne s'occupant pas (des affaires) des autres, une mère exigeante prodiguant des leçons de piano à son fils avec une rigueur à la mesure de son perfectionnisme. Bref, une figure d'un bloc d'austérité brute semblant s'ingénier à saboter toute manifestation d'amitié ou de tendresse.

Mais une autre vérité se fait jour peu à peu, éclairant ce portrait subtil de bienvenus bémols. Personnage ingrat et froid qu'on aurait pu croiser chez Chabrol ou Haneke campé par Isabelle Huppert — ne vous méprenez pas : Corinna Harfouch s'avère parfaite dans le rôle —, Lara n'est pas exempte de circonstances atténuantes. On découvrira (avec elle) comment la crainte de ne pas être une concertiste exceptionnelle l'a conduite à avorter sa carrière, et surinvestir celle de son fils par procuration, et par une cruelle ironie. Heureusement, l'épilogue moins noir le montre, rien n'est jamais totalement perdu.

Signalons enfin pour le clin d'œil un leitmotiv pour le moins inattendu dans un film où le piano classique tient une place aussi importante, et dans une production germanique de surcroît : les nombreuses diffusions radiophoniques de la chanson Il jouait du piano debout interprétée par France Gall. Par son omniprésence irréelle, elle évoque presque le I got you Babe de Un jour sans fin…

Lara Jenkins
Un film de Jan-Ole Gerster (All, 1h38) avec Corinna Harfouch, Tom Schilling, André Jung…

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Oh boy

ECRANS | De Jan Ole Gerster (All, 1h28) avec Tom Schilling, Friederike Kempter…

Christophe Chabert | Vendredi 31 mai 2013

Oh boy

Mirage d’une certaine jeunesse européenne actuelle, la coolitude berlinoise trouve dans Oh boy une étonnante dialectisation. Son protagoniste, Niko, pourrait en fournir un exemple stéréotypé : trentenaire à la belle gueule fier de son oisiveté, il promène son ennui vingt-quatre heures durant du lit de sa copine lassée de son indécision à un théâtre arty un peu ridicule en passant par un appartement où la came est en open bar. Quelque chose cloche pourtant dans le quotidien de ce glandeur sans but et sans aspiration : sa source financière se tarit — son père lui coupe les vivres — et la jolie fille qu’il rencontre dans un bar est en fait la copine de classe qu’il avait harcelée à l’époque à cause de ses kilos en trop. Jan Ole Gerster pointe même à deux reprises une racine plus profonde à ce mal-être : le nazisme, évoqué sur un mode ironique durant ce tournage de film où un de ses amis comédiens incarne un officier SS amoureux d’une juive (ce qui donne un dialogue hilarant : «— C’est tiré d’une histoire vraie ? — Oui. La Seconde Guerre mondiale…»), puis sur un mode plus tragique lors d’une

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