Sophie Deraspe : « dès lors qu'on parle de héros, on est dans les limites du réalisme »

Antigone | D’une intrigue tragique vieille comme le monde, Sophie Deraspe fait une relecture terriblement contemporaine et réalisée avec adresse. Il se passe toujours beaucoup de choses du côté du cinéma québécois, plus divers qu’on voudrait nous laisser croire.

Vincent Raymond | Mercredi 2 septembre 2020

Photo : © DR


L'Affaire Fredy Villanueva a été la source principale de votre écriture. Mais la transposition d'Antigone, de par sa lecture géopolitique contemporaine, s'est-elle imposée à vous comme un corollaire à votre documentaire Le Profil Amina ? Ici aussi en effet, les crises du Moyen Orient ou du Printemps arabe forment un substrat nécessaire à l'accomplissement de l'intrigue…
Sophie Deraspe :
Les liens ne sont pas directs avec Le Profil Amina. Peut-être que je me sentais à l'aise d'aller vers le Moyen Orient ; ici, la famille est algérienne et avant le tournage, je n'étais pas allée en Algérie… Mais j'ai plutôt l'impression que les liens les plus directs avec Le Profil Amina se passent avec la vie en ligne — une vie virtuelle. Par exemple, ce qui concenrne l'affaire Villanueva, je l'ai appris dans les médias traditionnels : les émeutes, les manifestations, les militants… Mais ensuite, c'est en ligne que j'ai eu accès à la parole des gens, à la voix du peuple. Et c'est comme ça que j'ai constitué les chœurs dans le film.

En ce sens, j'étais déjà allée explorer cette esthétique, je m'étais déjà demandée comment faire parler cette vie en ligne, virtuelle, au cinéma. C'est peut-être là que je me sens en continuité avec Le Profil Amina, davantage que sur les liens avec le Moyen Orient. Le Profil Amina, c'est aussi beaucoup sur comment nous, du Nord, vivons un peu par procuration ce qui se passe ailleurs, là où des peuples font des révolutions. Et en définitive, ça traite bien davantage du fantasme sexuel d'un certain orientalisme…

Quel est votre processus d'écriture ? Comment fabriquez vous de la fiction à partir du réel, étant donné que vous vous nourrissez du réel pour tisser ce qui est totalement une fiction, et qu'il y a une transposition de tragédie antique, une interpénétration de faits divers…
Cette tragédie qui s'est produite ici, dans le réel, cette “Affaire Villanueva”, a été une étincelle. Mais quand cette étincelle prend, je quitte complètement le réel et je pars en fiction. C'est-à-dire que j'écris le personnage d'une sœur, et la famille n'a plus le même historique, le même lieu d'origine. Après, je me permets de grandes libertés : si j'étais restée collée à cette histoire des Villanueva, je n'aurais pas pu faire Antigone, point.

À partir de cet instant pour moi, ç'a été très très vif : en imaginant une sœur qui serait une Antigone, j'ai noté à la main tout ce qui m'est venu dans ce même éclair : la figure du roi se divisait en ces différentes figures d'autorité qui nous gèrent à notre époque (la police, le système de justice, le système carcéral et le patriarcat). J'ai aussi immédiatement eu les chœurs, qui se sont traduits en réseaux sociaux ; ces espèces de parenthèses dans le film où le pouls de la cité résonne à travers la voix des gens qui s'expriment sur une action de laquelle ils ne font pas partie, mais qui ont besoin de la commentent, la transforment, la supportent, ont des propos diffamatoires. Et j'ai aussi eu la figure de l'oracle, qui est une psychiatre aveugle. J'ai noté, noté, pour ne pas perdre et la structure s'est rapidement mise en place. À ce moment-là, je savais qu'Antigone serait issue de l'immigration mais je savais pas encore laquelle. Il y avait encore la chair à mettre sur l'ossature de cette sculpture-là.

Antigone va devenir une égérie politique, une sorte d'idole autour de l'image de laquelle vont se cristalliser des combats ou des message très différents. Qu'est-ce qui vous intéresse autant dans la construction des icônes populaires réelles ou fictives, ces “moments de la société“ que sont Victor Pellerin, Amina Araf ou donc Antigone Hipponomes ?
J'aime bien le parallèle ; j'avoue qu'il n'est pas si conscient. Je crois que vous êtes le premier à le souligner — ça paraît d'une évidence maintenant que vous le dites ! Dans mon premier film Rechercher Victor Pellerin, je m'intéressais à une figure justement charismatique, agglomérante. C'était le point central de ce travail de recherche d'aller chercher des artistes différents pour faire exister un vrai personnage qui, dans le réel n'existe pas, et d'en créer un. C'est vrai que mon Antigone fait ça aussi.

Lorsqu'on vote pour un parti politique, une idée, une vision, c'est souvent le porteur ou la porteuse de cette idée qui fait qu'on va y adhérer — ce qui est assez paradoxal. Parce que quand on pense à changer le monde, certaines de ses structures ou de ses façons d'être, il devrait y avoir une question beaucoup plus grande du porteur du message — c'est le message lui-même — mais on est hyper influencée par la figure charismatique que l'on va soit fantasmer, soit suivre…

Si je me rattache au film, il y avait tout un défi de casting sur qui allait interpréter Antigone. Parce que j'ai écrit sur le papier quelqu'un, une toute jeune femme de 16 ans, qui allait arriver à fédérer plusieurs jeunes et amener dans son camp Christian, le père d'Hémon. Qui sera la jeune actrice que l'on va croire, parce que l'on va voir cet homme bien installé dans ses fonctions, bien rendu dans sa vie, ne pas être en accord les gestes de cette jeune femme là, et passer de l'autre côté, vouloir la prendre chez elle — bien que la solution ne soit pas la bonne — Lui, il adhère à sa vision de l'amour au-delà du système de la loi et donc au-delà des conventions en général. Donc, cette notion du charisme vient avec un message auquel on peut adhérer, mais il y a surtout une personne que l'on a envie de suivre.

Et puis le cinéma est quand même un médium assez extraordinaire pour représenter le fantasme, l'adhésion des spectateurs — le cinéma fonctionne beaucoup par identification — mais en plus ce type de film est plutôt réaliste, bien qu'il joue avec des limites. Dès lors qu'on parle de héros, on est dans les limites du réalisme, mais le but est d'adhérer à la proposition, au personnage, et d'avoir envie de la suivre de la minute 1 où on plonge en elle, de suivre son parcours et d'y croire bien qu'il soit proche de l'invraisemblance.

Et Naema Ricci correspondait à tous ces critères de charisme, de tension et de “nouveauté“ à l'écran ?
Oui, parce que finalement c'est via un casting sauvage, un appel à tous, que j'ai rencontré Naema Ricci qui n'était pas connue du monde du cinéma ni de la télé. J'avais quelques autres candidates solides sur le plan du jeu, j'ai eu des finalistes (j'en ai rencontré beaucoup), mais Naema avait quelque chose de l'ordre du mythe. Cela dit, il ne faut pas se reposer uniquement sur le charisme parce que le jeu demande une plongée, c'est un travail. En amont, on a eu du temps ; on était conscientes autant elle que moi de la charge que nous avions à porter, de l'arc quand même très très étiré. Il n'était pas question de se reposer que sur son charisme. Ça va au-delà de la beauté : qu'est-ce qui fait que la caméra, que nous, on ait vraiment envie de la suivre et pas de la quitter ? Elle reste avec nous comme — j'ose l'avancer — certains grands acteurs qui font l'Histoire. C'est rare qu'une comédienne d'un si jeune âge et qui joue pour la première fois d'avoir un tel prix.

Vous parliez des intermèdes qui correspondent aux interventions du chœurs et qui marquent des ruptures. Vous jonglez entre plusieurs formes et styles cinématographiques : il y a le temps posé du récit, qui expose le drame, et puis les transitions clipées qui montrent comment les faits sont avalés et recrachés par les médias, les réseaux sociaux. Comment ils sont rendus, aussi, beaucoup plus séduisants, vendeurs… Comment avez-vous conscientisé cette critique du langage médiatique et des réseaux sociaux ?
Effectivement, la question est très bonne : on est séduits. Dans mes films précédents, j'avais une pudeur à l'émotion pleinement affichée, à la musique qui pourrait vouloir amener cette émotion un peu trop émotive mais qui est trop séduisante. J'avoue que je me suis dit : « OK j'y vais, j'ouvre les vannes et j'embarque, j'utilise ces moyens qui sont ceux de la séduction ». On peut difficilement ne pas être happé par les musiques, les images… Après, pour certains, ça peut être très critiquable comme moyen de faire du cinéma — tout est critiquable — mais effectivement ils servent leur propos, ce qu'ils ont à faire voir, à exprimer de notre monde, notre société, comment on se trouve… Et c'est là qu'il y a beaucoup de parallèle avec Le Profil Amina : qu'est-ce qui fait qu'on s'intéresse à une figure médiatique, à une histoire ? Un côté attirant facilement repris par un titre, par une action alors d'autres réalités plus complexes vont difficilement nous rejoindre. Donc c'est une question du message, comment on le manipule.

Dans la tragédie antique, et surtout chez Sophocle, il y a une notion d'ironie dramatique, comme si les personnages étaient les jouets de dieux sadiques ou du fatum. Est-ce ce que vous avez voulu faire écho à cette construction avec votre fin qui induit un sorte de cercle vicieux ? Et qui renvoie à cette ironie pour les personnages…
Totalement ! J'étais consciente de cette façon de concevoir même le temps dans un mode circulaire, mais aussi ça prend sens dans notre réel, dans notre histoire : l'histoire d'Antigone, cette histoire d'immigration elle se répète, puis après ça suivant différentes vagues en différents endroits dans le monde, mais ça reste une histoire… Je me disais qu'elle s'universalise, aussi. L'idée du destin ne me parle pas tant, mais l'idée de l'universel, d'une forme d'empathie qu'on pourrait avoir avec un personnage, mais une famille ou quelque chose de beaucoup plus large et qui puisse affecter notre façon d'être dans le monde, de concevoir, c'est ce qui m'intéresse davantage avec ce finale. Antigone n'allait pas prendre la main de Créon et le suivre dans sa proposition ; c'était une impossibilité : je ne pouvais pas appeler Antigone si j'optais pour Antigone qui prend le compromis.

Antigone est votre premier long-métrage distribué en France. « Enfin ! », pourrait-on dire car de nombreux territoires ont été sensibles à vos films précédents, toujours inédits chez nous …
Même Les Signes vitaux a été acheté par d'autres pays, avec des sorties en salles autour, mais pas en France. Il y a certainement davantage de films québécois qui sortent depuis Xavier Dolan peut-être… Mon film Les Loups a eu une entente avec un distributeur qui, soit a cessé ses activités, soit les a diminuées, donc c'est tombé et il n't a pas eu de suite. Je pensais que Le Profil Amina était sorti en France, mais il n'était disponible qu'en ligne…

Avons-nous la certitude que vos prochains film seront visibles en France ?
Oh ben j'aimerais ! Mais je ne peux pas m'avancer. Je travaille sur une coproduction avec la France. Ça multiplie les chances, oui…


Antigone

De Sophie Deraspe (Can, 1h49) avec Nahéma Ricci, Rachida Oussaada, Nour Belkhiria

De Sophie Deraspe (Can, 1h49) avec Nahéma Ricci, Rachida Oussaada, Nour Belkhiria

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Antigone est une adolescente brillante au parcours sans accroc. En aidant son frère à s'évader de prison, elle agit au nom de sa propre justice, celle de l'amour et la solidarité. Désormais en marge de la loi des hommes, Antigone devient l'héroïne de toute une génération et pour les autorités, le symbole d'une rébellion à canaliser...


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Élan des siens et liens du sang :

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On a beau connaître la recette de Gwenaël Morin, elle déroute encore. «Pas de décor, pas de costume, c’était une putain d’idée», comme le chantait ironiquement Vincent Delerm. Dans son Antigone (d'après Sophocle), les costumes sont des vêtements basiques (nuisette, jupe) ; les quelques accessoires sont comme d’habitude composés de carton et de gros scotch ; les hommes sont joués par des femmes et vice-versa. Bref, la "patte Morin" est immédiatement reconaissable, y compris dans le choix du texte, un gros morceau du répertoire - Gwenaël Morin a pris l’habitude, hormis quatre Fassbinder récemment, de monter des chefs d’œuvres (Philoctète, Tartuffe, Lorenzaccio…) en lesquels il a, dit-il, «une confiance aveugle». Pari payant : avec la traduction simple et néanmoins très contemporaine (2004) d’Irène Bonnaud et Malika Hammou, le metteur en scène va à l’essentiel, une histoire familiale qui dégénère et se mêle à celle de la Cité. Antigone, gone (de Lyon) Antigone veut enterrer son frère Polynice auquel Créon, chef de la Cité et

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