Elie Wajeman & Vincent Macaigne : « le médecin de nuit nous donne accès à l'universel »

Médecin de Nuit | Métamorphosé par Elie Wajeman, Vincent Macaigne devient dans "Médecin de Nuit" une grande figure tragique de roman noir, tiraillé entre son éthique professionnelle, ses obligations familiales et ses pulsions, au cœur d’une très longue nuit. Consultation en tête à tête avec le réalisateur et son comédien.

Vincent Raymond | Mercredi 16 juin 2021

Photo : © Lucie Belarbi / Partizan Films


Le titre est d'une grande nudité et d'une grande simplicité : Médecin de nuit. Le personnage de Mikaël est aussi celui le médecin de LA nuit, c'est-à-dire de tous les affects, de toutes les misères, de toutes les maladies cachées, de toutes les turpitudes de la nuit…
Elie Wajeman
: C'est exactement ça. Il est médecin des corps et médecin des âmes nocturnes.

Comment l'avez-vous composé ? Y a-t-il une part de collecte documentaire pour établir un profil comme celui de Mikaël ?
EW
: C'est un mélange. Le premier jet, c'était vraiment un Mikaël que j'ai inventé ; après, ça a été affiné, on l'a retravaillé grâce à l'étape documentaire. Mais ça s'est pas fait comme ça ! Et j'espère que ces médecins solitaires, dans la nuit, à Paris, ils existent. C'est un personnage romanesque parfait, le médecin de nuit, dans le sens où il se balade dans Paris, il rencontre ses clients en voiture ; il a un rôle de détective privé, genre Philippe Marlowe, un personnage de film noir pas vu… J'avais aussi en têtes de images d'Edward Hopper, de Vie nocturne de New York.

Justement, on est dans le film noir et la nuit blanche, les eaux mélangées, et il y a pas de demi-teinte, on passe d'un extrême à l'autre. Votre personnage n'est jamais dans ce gris qui pourrait intermédiaire. Comment l'avez-vous vu ?
Vincent Macaigne
: Je sais pas si je suis complètement d'accord, je le trouve pas si extrême. Sur les scènes de consultation, il est très médecin, en fait. Ce sont de très belles scènes, où l'on voit son humanité. Après, c'est un film qui est aussi pensé comme un thriller, avec du suspense, on est dans une nuit… C'est un peu débile comme comparaison, mais je pensais à 24 Heures, sur la nuit d'un médecin et son trajet. Ce que je trouve beau dans le film, c'est qu'il y a quand même des petits moments comme des respirations, où il va soigner des vraies gens : c'est comme des petites bulles de réalité, presque une pause dans toute cette folie qu'il va vivre en une nuit.

EW : Après, c'est vrai quand même qu'il peut être doux, et qu'il est pas de demi-teinte. Il est surprenant. On voulait qu'il le soit, notamment sur l'abus de la violence, et sur un truc qui apparemment fait de l'effet : que le personnage hésite pas à casser la gueule. Il subit quand même la nuit, ses propres accusations, et en même temps il ne subit pas. En ce sens, on ne voulait pas faire un film trop mélancolique. Le film est sombre, parfois triste même, mais on voulait faire un film qui a la rage — plus rageur que mélancolique.

Cette rage elle est très perceptible. Pas uniquement dans le personnage de Mikaël, mais chez tous les personnages, il y a quelque chose qui s'ouvre et qui contient de la rage.
EW
: Oui, de la rage, mais pas partout. Après, chez les patients, on voit bien des gens très doux, très simples, des vieilles dames… Mais nous, quand on disait que ça devait y aller, c'était pas en demi-teinte : fallait que ça y aille ! Et ça, c'était important.

Et de rentrer dans les appartements, dans les intérieurs

On n'a pas l'habitude de vous voir dans des interprétations aussi physiques. Comme dans Les Innocentes, où Anne Fontaine vous avait demandé de jouer sur un registre différent. Dans les deux cas, c'est une surprise pour le spectateur qui vous “redécouvre“…
VM
: C'est dur de répondre, parce que je pense qu'entre Les Innocents et le médecin de Médecin de nuit, c'est pas du tout pareil… J'ai fait des rôles très différents, et parfois plus dans ce genre de rôle. Là, c'est vrai que dans Médecin de nuit, c'est un personnage plus incisif, nerveux, et surtout, comme ça se passe en une nuit, c'est un film qui joue sur le suspense, un peu haletant, qui fait un peu penser à des films du Nouvel Hollywood dans les années 1970, voilà quoi. C'est génial pour un acteur de pouvoir le jouer ! Je ne sais pas si ça fait partie d'un parcours obligatoire ou pas, ce qui est sûr, c'est que c'est hyper joyeux. On nous offre des rôles qui sont super différents, et ça nous déplace. Être forcé de se déplacer, c'est une chance énorme !

EW : Le côté bagarreur, physique, de Vincent, je l'avais remarqué quand il est derrière la caméra. Quand il accompagne les acteurs en leur donnant des indications ou en mettant une ambiance, il est très très physique !

VM : Mais entre L'Origine du monde de Laurent Lafitte et ce film, il y a des grosses différences…

C'est le jour et la nuit !
VM
: Oui, c'est le jour et la nuit, mais en même temps, L'Origine du monde, c'est très physique, parce que quelque part, c'est burlesque et c'est un personnage. C'est vrai que dans L'Origine du monde je fais 20 kilos de plus, et là 20 kilos de moins ; Elie m'a aussi demandé de passer le permis de conduire — bon, ça a l'air un peu anodin — et de faire de l'exercice, d'aller vers la physicalité pour avoir ce personnage. Donc, c'est vrai qu'il est physique.

EW : La clé du personnage, elle est aussi dans ce bonhomme.

VM : Après, c'est aussi la confiance et la projection du metteur en scène, des cinéastes. Parce que les acteurs, en général, je pense qu'on est toujours heureux de tout faire. Enfin, on a envie de bouger, qu'on nous fasse confiance pour se changer physiquement, pour inventer, apprendre des langues, à conduire… Moi, je suis hyper heureux d'avoir appris à conduire.

EW : Non, mais ça sert à ça, d'être acteur ; ça sert à apprendre des trucs, aussi. Et même d'écrire des films ça sert à apprendre des choses.

VM : Et de découvrir des univers. De découvrir l'univers des médecins de nuit, parce que le film, c'est aussi une super façon de montrer une ville. De suivre un médecin de nuit, de rentrer dans sa petite bulle de réalité…

EW : Et de rentrer dans les appartements, dans les intérieurs. D'ailleurs, le film a un aspect documentaire à ces moments-là, parce que les intérieurs et les acteurs sont réels. Je ne sais pas si on le voit. D'ailleurs, il y a mes parents qui jouent…

Vous évoquiez le Nouvel Hollywood. Mais n'y a-t-il pas également dans la manière d'écrire la ville et les couleurs de la nuit, quelque chose qui renvoie au nouveau Nouvel Hollywood, par exemple à celui des frères Safdi ?
EW
: C'est très juste. Mais je suis encore plus attaché au Nouvel Hollywood, qui est un peu old school qu'aux frères Safdi : je suis un peu plus lyrique qu'eux, dans le sens sentimental. Par contre, j'ai bien regardé le style frères Safdi, ouais. Après j'ai l'impression qu'il y aussi James Gray, mais même si je l'admire, je ne le suis pas à tout bout de champ. Et aussi toute l‘esthétique russe, le côté slave. Vincent adore Dostoïvesky, moi je connais un peu moins, mais comme j'aime bien Tchékov, Dostoïvesky, j'ai voulu donner une sorte d'aura russe, en conservant un récit entièrement français : le médecin de nuit c'est unique — totalement français — et le sujet du film c'est aussi la France profonde, les quartiers de la France défavorisée, même si ça se passe à Paris.

VM : Quand vous parlez des frères Safdi, je pense à Good time, où d'un coup il y a un New York devenu comme une forme de cité extrêmement bourgeoise, extrêmement riche, qui n'est pas vraiment New York, mais qui est filmée et surmontée. Paris est devenu (comme d'ailleurs beaucoup de grandes villes françaises) une sorte de coquille. J'ai l'impression que le film d'Elie, montre quelque chose de plus réel de ces villes-là, de plus charnel.

EW : Je crois qu'on dit que je suis un bon filmeur de ville. Même à Bruxelles ou à Vancouver, la ville m'intéresse profondément, d'un point de vue cinématographique. Notamment sur les perspectives, le côté cubiste. J'aime beaucoup les buildings, le côté graphique.

VM : Après, dans le film et dans l'histoire du film, il y a le suspense, et l'idée que la ville porte quelque chose de trépidant, qui peut accepter l'histoire violente et réaliste de la vraie vie ; quelque chose, presque, de romanesque. De romanesque et de noir.

EW : Oui, absolument. Avec l'idée que le médecin de nuit, même au fin fond des rues de Paris, nous donne accès à l'universel du grand, du tragique. Et le cinéma, d'après moi, doit dire que même là-dedans, dans le minuscule, il y a un grand récit possible, il y a du romanesque. En tout cas, là, le véhicule pour moi, c'était le médecin de nuit. Il y a un truc très beau dans cette figure : c'est le seul médecin qui soigne, dans leur intérieur, des intérieurs, des corps. Même le psychanalyste, celui qui va fouiller dans la tête de quelqu'un, il ne va pas chez les gens. Chez les gens là où il y a la télé allumée, c‘est triste, parce qu'il y a toute la solitude…

Il y a un autre personnage qui raconte l'histoire, c'est la musique, qui accompagne ce parcours vers la lumière, vers le jour. Comment cette voix s'est-elle jointe ?
EW
: Je savais que je voulais de la musique mélodique. Et trouver un thème qui fasse qu'on puisse l'utiliser avec toute la puissance que le cinéma permet pour des sentiments, de la narration. Lors du montage, on avait des musiques très fortes, très bonnes. J'ai eu une chance inouïe de travailler avec des gens extrêmement doués, qui ont compris le film et qui sont russes…

Il y a donc comme un écho à l'origine des personnages ?
EW
: Oui, c'est vrai. À un moment donné, il y a quelque chose du côté âpre et en même temps romantique, qu'on pourrait attribuer à certains auteurs russes, à la fois très violents et très amoureux. En tout cas, je tenais absolument à un thème. Alors qu'on pourrait dire qu'on veut simplement une musique d'ambiance, sous-jacente, moi je voulais une mélodie, un instrument, j'avais quand même en tête la musique de De battre mon cœur s'est arrêté. On l'a jamais copiée, mais dans l'appréciation que j'avais du film de Jacques Audiard, il y avait aussi la part nocturne, le côté indécis du personnage, le portrait d'un homme blessé…

Au générique, vous remerciez tout le monde d'avoir tourné dans les conditions de “l'annexe III“. Ce qui sous-entend qu'il a fallu une entente particulière de l'ensemble de l'équipe pour que le film voie le jour, dans des conditions économiques resserrées…
EW
: Totalement. C'est mon troisième film, je commence à avoir quelques techniciens et des acteurs très très motivés qui me suivent et savent ce que ça comporte de faire un “petit film”. Comme on a tourné en peu de temps, j'ai pu dire à des techniciens très forts : « je te prends pour pas beaucoup de temps mais pas très bien payé ». Et ils se mélangeaient avec des gens assez jeunes, ou qui aimaient bien mes films. Entre cette jeunesse et les gens qui étaient à fond derrière le projet, il y avait une énergie assez concentrée.


Médecin de nuit

De Elie Wajeman (FR, 1h22) avec Vincent Macaigne, Sara Giraudeau, Pio Marmai

De Elie Wajeman (FR, 1h22) avec Vincent Macaigne, Sara Giraudeau, Pio Marmai

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Mikaël est médecin de nuit. Il soigne des patients de quartiers difficiles, mais aussi ceux que personne ne veut voir : les toxicomanes. Tiraillé entre sa femme et sa maîtresse, entraîné par son cousin pharmacien dans un dangereux trafic de fausses ordonnances de Subutex, sa vie est un chaos.


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Est-il facile aujourd’hui de tourner une comédie à la fois burlesque et absurde ? Les cinéastes contemporains semblent timides face à ce style, qui a jadis connu ses heures de gloire… Antonin Peretjatko : C’est effectivement de l’ordre de la timidité ou de l’autocensure. Faire des gags visuels est assez difficile, parce qu’aujourd’hui les scénarios sont financés par des lecteurs. Écrire quelque chose de visuel, c’est aussi délicat que décrire une peinture que vous allez faire ! Cela explique pourquoi il y a autant d’adaptations de BD comiques : les dessins sont déjà là, et l’on peut plus aisément visualiser le potentiel comique du film. Quant aux livres où l’on éclate de rire, il y en a très peu, il faut remonter à Rabelais. La difficulté des gags visuels, c’est qu’ils peuvent avoir un impact sur le scénario et les personnages. Un gag n’est pas une science exacte, on n’est jamais sûr à 100% que cela fonctionne. Et si au tournage ou au montage, on s’aperçoit qu’un effet burlesque situé à un nœud scénaristique très important est raté, on le met à la poubelle. Le problème est qu’il manque alors un étage à la fusée, et il faut retourner une séquence

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2 automnes 3 hivers

Les histoires d’amour entre trentenaires, l’angoisse de l’âge adulte, les instants fugaces, les départs et les retrouvailles, les films qui font partie de la vie et les chansons qu’on fredonne… 2 automnes 3 hivers a à peu près tout pour se faire détester par ceux qui fustigent un cinéma d’auteur français désespérément étriqué. Et Vincent Macaigne, metteur en scène de théâtre devenu "star" d’une génération de cinéastes l’utilisant dans son propre rôle d’ahuri lunatique et bégayant, y tient un des rôles principaux, ce qui ajoute au potentiel d’irritation de ce film signé Sébastien Betbeder. Pourtant, malgré l’étroitesse de son rapport au monde, malgré la fragilité de son propos, 2 automnes 3 hivers possède un charme tout à fait singulier et une réelle audace derrière son apparente modestie. Betbeder tente un grand écart entre la simplicité de ce qu’il raconte et la sophistication de son dispositif, qui emprunte à la littérature, au théâtre et surtout à de nombreux artifices purement cinématographiques. Les Amants parallèles Un matin, en allant faire son jogging, Arman croise Amélie ; comme il veut revoir cette belle inconnue, il retourne courir,

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La Bataille de Solferino

ECRANS | Un micmac sentimental autour d’un droit de visite paternel le soir de l’élection de François Hollande. Bataille intime et bataille présidentielle, fiction et réalité : Justine Triet signe un film déboussolant dont l’énergie débordante excède les quelques défauts. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

La Bataille de Solferino

Vincent et Lætitia sont séparés ; ils ont eu deux enfants ; Lætitia a obtenu leur garde, Vincent un simple droit de visite qu’il applique n’importe comment, et son comportement un brin borderline ne fait que jeter de l’huile sur le feu. Ce drame ordinaire a été raconté mille fois, mais La Bataille de Solférino lui donne une dimension cinématographique unique : Lætitia est journaliste à Itélé et la voilà contrainte d’aller couvrir les résultats du second tour de l’élection présidentielle, le 6 mai 2012, au siège du PS rue de Solférino. Là encore, le scénario est connu, mais c’est le télescopage entre ces deux dramaturgies écrites d’avance — la crise du couple séparé et la victoire de François Hollande — qui donne au film sa vibration d’incertitude. Justine Triet fait entrer la fiction dans la réalité par surprise et sans filet ; quand Vincent débarque rue de Solférino dans la ferme intention de régler ses comptes avec son ancienne compagne, on craint à plus d’une reprise que cette foule en liesse, ivre mais pas que de joie, ne s’en prenne à lui comme s’il était un trouble-fête un peu trop hargneux

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La Fille du 14 juillet

ECRANS | Premier long-métrage d’Antonin Peretjatko, cette comédie qui tente de réunir l’esthétique des nanars et le souvenir nostalgique de la Nouvelle Vague sonne comme une impasse pour un cinéma d’auteur français gangrené par l’entre soi. Qui mérite, du coup, qu’on s’y arrête en détail… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 7 juin 2013

La Fille du 14 juillet

En remplacement d’un LOL galvaudé par l’adolescence sans orthographe, le branchouille a pris l’habitude de placer un peu partout des WTF — pour What The Fuck. WTF : un sigle qui semble avoir été importé pour résumer un certain cinoche d’auteur français qui, à la vision répétée de chacun de ses jalons, provoque la même sensation d’incrédulité. Qu’est-ce qui passe par la tête des cinéastes pour accoucher de trucs aussi improbables, dont une partie de la critique s’empare pour en faire des étendards de contemporanéité là où, même de loin, on ne voit pas la queue d’une idée aboutie ? La Fille du 14 juillet pousse même un cran plus avant le concept : c’est un film WTF assumé, le rien à péter devenant une sorte de credo esthétique et un mode de fabrication. Derrière la caméra, Antonin Peretjatko, déjà auteur d’une ribambelle de courts-métrages sélectionnés dans un tas de festivals — mais refusés systématiquement dans beaucoup d’autres, c’est dire si son cas provoquait déjà des réactions épidermiques ; devant, le dénommé Vincent Macaigne, dont l’aura de metteur en scène de théâtre — dont on a pu lire du

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Alyah

ECRANS | Faux polar suivant la dérive existentielle d’un dealer juif qui tente de raccrocher pour s’exiler à Tel Aviv, le premier film d’Elie Wajeman opère un séduisant dosage entre l’urgence du récit et l’atmosphère de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 septembre 2012

Alyah

À 27 ans, Alex Rafaelson est dans l’impasse. Dealer de shit tentant de se ranger des voitures, il n’arrive pas à se décoller d’un frère, Isaac, dont il éponge les dettes et dont il dissimule les embrouilles sentimentales. Un soir de shabat, son cousin Nathan lui propose de devenir son associé pour ouvrir un restaurant à Tel Aviv ; mais pour cela, Alex doit faire son Alyah — la procédure de demande d’exil en Israël — et réunir 15 000 euros. Si Alyah possède les atours du film noir, avec son héros cherchant à échapper à son destin en s’offrant un nouveau départ, quitte à sombrer un peu plus dans la délinquance en passant au trafic de cocaïne, Elie Wajeman s’est fixé un cap plus complexe et ambitieux pour ses débuts dans le long-métrage. Exil existentiel C’est d’abord l’observation d’un milieu, la communauté juive, qu’il traite dans tous ses paradoxes, subissant autant qu’elle profite de sa culture — liens familiaux écrasants, ombre du sionisme transformée en point de fuite existentiel… C’est ensuite le beau dialogue qu’il instaure entre les urgences de son récit, de l’apprentissage de l’hébreu à la nécessité de se procurer la somme nécessaire pour quitte

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