Institut Lumière : Spike Lee dans le rétro

Rétrospective | Films, pubs ou clips, ses “joints“ ont enflammé les écrans dès la fin des années 1980 et leur esthétique a en partie modelé celle des années 1990. Moins prolifique depuis une quinzaine d’années, Spike Lee est revenu au premier plan avec "BlacKkKlansman" en 2018 et préside le jury cannois cette année. Le bon timing pour une rétrospective à l’Institut Lumière.

Vincent Raymond | Lundi 7 juin 2021

Photo : © DR


Il y a du Miles Davis chez Spike Lee. Comprenez : une conscience aigüe de son talent et des privilèges qu'il octroie lorsque l'on est issu d'une minorité visible politiquement ostracisée ; une carrière prolifique, la même excentricité tirée à quatre épingles, ainsi qu'une propension à l'indocilité et aux esclandres — ici, on dirait « à jouer les grandes gueules » — que seuls ne craignent pas de commettre les fils de bonne famille.

Cela ne l'empêche pas de s'attacher aux quartiers populaires à ses débuts — Do The Right Thing (1989), comme à des sujets éminemment politiques — Malcolm X (1992), Get on the Bus (1996), son prisme principal demeurant de représenter à travers l'Histoire une communauté afro-américaine qui l'est fort peu à l'écran. Produit par sa société 40 Acres & & A Mule Filmworks (pied-de-nez à l'indemnisation jadis allouée au esclaves affranchis), son cinéma forme la part visible de son travail, célébrée dans les festivals — mais boudée par les jurys, à son grand agacement —, l'autre étant constituée de réalisations plus courtes et commerciales dans le monde du clip et de la pub. Liée à l'univers rap, funk, basket (dont il est un fan inconditionnel), bref à tout ce qui façonne l'émergence des cultures urbaines, elle fait de Spike Lee un “influenceur“ esthétique avant l'heure. En France, la génération Kourtrajmé, et notamment Mathieu Kassovitz avec Métisse, savent ce qu'ils doivent à l'auteur de Nola Darling n'en fait qu'à sa tête.

Ayant touché à tous les registres et connu un peu de purgatoire, Lee a fait un spectaculaire retour médiatique en 2018. Au moment où nous rédigeons ces lignes, nous ignorons encore la programmation exacte du second mois de cette rétrospective. Mois durant lequel il sera prés(id)ent à Cannes, et où l'Institut Lumière délocalise ses projections sur la place Ambroise-Courtois pour l'Été en Cinémascope. Mises bout à bout, ces deux informations laissent espérer non seulement sa venue Rue du Premier-Film, histoire d'inaugurer une plaque à son nom sur le mur des cinéastes mais également pour présenter un (ou plusieurs) films en plein air.

BlacKkKlansman ayant déjà fait la clôture l'an passé, pourquoi pas une diffusion sur grand écran de Da 5 Bloods : Frères de sang (2020) son dernier long à ce jour, sorti sur Netflix ? Ou alors Do The Right Thing, cannois, et adapté aux atmosphères caniculaires — à condition que l'on distribue des parts de pizzas ? Fin du suspense le plus tôt possible, on l'espère…


Do The Right Thing

De Spike Lee (ÉU, 1989, 2h) avec Spike Lee, Danny Aiello...

De Spike Lee (ÉU, 1989, 2h) avec Spike Lee, Danny Aiello...

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A Brooklyn, au croisement de deux quartiers, c'est littéralement le jour le plus chaud de l'année. Cette chaleur estivale va bientôt cristalliser les tensions raciales entre noirs et blancs. Mookie, un jeune afro-américain, travaille comme livreur de pizzas pour les italos-américains Sal et Pino. Tout au long de la journée, alors qu'il livre le voisinage, il va se retrouver au centre de l'action, croisant toute une galerie de personnages : un handicapé vendant des photos de Martin Luther King; Radio Borjo, un voyou se baladant avec sa radio sur le bras; l'animateur d'une station radio locale ou encore un vieux chef de quartier alcoolique dont l'unique conseil est "fais la chose juste". Une dispute entre Sal et Radio Borjo tourne bientôt en émeute...


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Afros, blancs et méchants : "BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan"

Rire sous cape | Deux flics — l’un noir, l’autre blanc et juif — infiltrent la section Colorado du KKK. Le retour en grâce de Spike Lee est surtout une comédie mi-chèvre mi-chou aux allures de film des frères Coen — en moins rythmé. Grand Prix Cannes 2018.

Vincent Raymond | Mercredi 22 août 2018

Afros, blancs et méchants :

Colorado Springs, aube des années 1970. Tout juste intégré dans la police municipale, un jeune flic noir impatient de “protéger et servir” piège par téléphone la section locale du Ku Klux Klan. Aidé par un collègue blanc, sa “doublure corps“, il infiltrera l’organisation raciste… Spike Lee n’est pas le dernier à s’adonner au jeu de l’infiltration : dans cette comédie « basée sur des putains de faits réels » (comme l’affiche crânement le générique), où il cite explicitement Autant en emporte le vent comme les standards de la Blaxploitation (Shaft, Coffy, Superfly…), le réalisateur de Inside Man lorgne volontiers du côté des frères Coen pour croquer l’absurdité des situations ou la stupidité crasse des inévitables sidekicks, bêtes à manger leur Dixie Flag. Voire sur Michael Moore en plaquant en guise de postface des images fraîches et crues des émeutes de Charlottesville (2017). Cela donne un ton cool, décalé-cocasse et familier, rehaussé d’une pointe d’actualité pour enfoncer le clou, au cas où les allusions appuyées à la

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Neiges précoces avec les frères Coen

ECRANS | Dire qu’il n’y a pas si longtemps, vous sirotiez des boissons fraîches en terrasse pour oublier la canicule, et voilà que l’automne a balayé de ses grandes (...)

Vincent Raymond | Mardi 11 octobre 2016

Neiges précoces avec les frères Coen

Dire qu’il n’y a pas si longtemps, vous sirotiez des boissons fraîches en terrasse pour oublier la canicule, et voilà que l’automne a balayé de ses grandes mains venteuses les tables, les chaises et le soleil brûlant… Mais comme ce n’est pas encore la saison des polaires et des moufles, vous pouvez encore sans frissonner vous offrir une virée dans le Minnesota hivernal pour l’un des polars les plus frappés tournés par les frères Coen. Sorti (bien emmitouflé) il y a déjà vingt ans, Fargo est un bijou d’humour noir au milieu des étendues blanches, où le sordide le dispute à l’absurde. On y suit la pathétique combine d’un vendeur de voitures ayant ourdi l’enlèvement de son épouse par des demi-sel pour renflouer ses finances. Évidemment, rien ne se déroule comme prévu : les cadavres tombent en avalanche, jusqu’à ce qu’une placide policière enceinte jusqu’à la mandibule fasse cesser ces floconneries… Prix de la mise en scène à Cannes, Oscar pour la comédienne Frances McDormand et le scénario signé par les Coen, Fargo est un must de la comédie macabre que le GRAC a retenu

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