"La Nuée" de Just Philippot : du genre à sang à sillons

Horreur | Une éleveuse de sauterelles en difficulté découvre que nourrir ses bêtes en sang fait bondir le rendement… Aux lisières du fantastique et du drame social, le premier long de Just Philippot interroge les genres autant que notre rapport au vivant et à sa production. La nouvelle veine du genre français pulse bien.

Vincent Raymond | Mercredi 16 juin 2021

Photo : © DR


Agricultrice isolée, mère célibataire, Virginie ne s'en sort plus : est au bord de la faillite, et son élevage de sauterelles vivote. À la suite d'un accident, elle remarque que les insectes ayant goûté son sang se développent mieux, et plus rapidement. L'apparente aubaine la conduit à augmenter la capacité de son exploitation et à s'investir corps et âmes pour des sauterelles hématophages de plus en plus gourmandes…

La Nuée peut se définir comme un “film de genre français d'horreur rurale“. L'allitération tord la langue, mais chacun des termes de cette appellation baroque est signifiant. Récapitulons. D'abord, “film de genre français d'horreur“ parce qu'issu du (plutôt fécond) programme monté par So Film visant à détecter des auteurs et des réalisateurs, puis à produire un style de cinéma codifié où la France recommence doucement à glisser l'orteil (Grave). L'argument économique n'est plus un frein à l'expression de la qualité : le numérique étant désormais à la portée de tous les cauchemars. Ensuite, “rural“, qui ajoute une dimension socio-économique toujours très prégnante et permet de l'hybrider avec les thématiques de repli identitaire ou de haine de l'exogène (n'est-ce pas la clef de l'intrigue de Manon des Sources ?). On a donc ici un tiercé gagnant : des insectes mutants, une femme ostracisée (ainsi que son voisin arabe) par un village hostile sur fond de dettes, le tout unifié par une mise en scène précise s'appuyant sur des décors semi-translucides suggérant la menace (ou que l'on est épié…) et une distribution de choix.

Retiens la Nuée

Dans la foulée du Petit Paysan d'Hubert Charuel (ou de C'est quoi la vie ? et de Au nom de la terre, dans une moindre mesure), La Nuée ramène en effet un monde paysan en souffrance au centre du jeu. Et l'on parle bien ici des petits exploitants — pas de ces gros propriétaires terriens pratiquant une agriculture et/ou de l'élevage intensifs dans des usines, qui se déguisent en humbles gens de la terre lorsqu'ils défendent les lobbys pétrochimiques —, ceux dont les exploitations de taille intermédiaire ne permettent pas l'embauche d'aides. Ceux qui ont été vampirisés par les prêts hypothécaires, dévorés par les produits phytosanitaires censément sans danger, consumés par le boulot… La séquence montrant la “récolte“ suçant le sang de Virginie, pietà nue éreintée ou Fantine décharnée, s'avère hélas une métaphore d'une effroyable limpidité.

Sans la pandémie, La Nuée aurait déjà déferlé sur les écrans depuis belle lurette. Prévu pour submerger la Croisette l'an dernier (le film figure dans la Sélection officielle 2020 dans la Semaine de la Critique), il y aurait certainement raflé quelques lauriers, étant donné l'enthousiasme unanime qu'il suscite partout où il est présenté : à Gérardmer en janvier, il a ainsi emporté le prix de la critique et celui du public. Il pose aussi des jalons pour l'avenir — en tant que confirmation d'une “écriture viable“— du fantastique au sein de la production cinématographique hexagonale ainsi que de nouveaux visages à l'écran. On ne voit pas en effet ce qui pourrait tenir davantage à l'écart des plateaux Suliane Brahim durant les prochaines années : sa présence relève tellement ici de l'évidence que son absence jusqu'alors interroge rétrospectivement sur le manque d'audace et le conformisme moutonnier de la profession. Dans certains cas, il est toujours bon s'éloigner du troupeau…

★★★★☆ La Nuée
Un film
de Just Philippot (Fr, int.-12 ans, 1h41) avec Suliane Brahim, Sofian Khammes, Marie Narbonne…


La nuée

De Just Philippot (Fr, 1h41) avec Suliane Brahim, Sofian Khammes, Marie Narbonne

De Just Philippot (Fr, 1h41) avec Suliane Brahim, Sofian Khammes, Marie Narbonne

voir la fiche du film


Pour sauver sa ferme de la faillite, une mère de famille célibataire élève des sauterelles comestibles et développe avec elles un étrange lien obsessionnel. Elle doit faire face à l’hostilité des paysans de la région et de ses enfants qui ne la reconnaissent plus.


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Just Philippot : « emmener les spectateurs sur des univers plus glissants »

La Nuée | Avec son premier long-métrage, le réalisateur Just Philippot réalise un carton plein : sélectionné à la Semaine de la Critique, prix spécial du Jury (et de la meilleur actrice pour l’actrice Suliane Brahim) au Festival de Catalogne, La Nuée annonce un renouveau dans le cinéma de genre hexagonal. Fantastique !

Vincent Raymond | Mercredi 16 juin 2021

Just Philippot : « emmener les spectateurs sur des univers plus glissants »

Il y a des connexions nombreuses entre La Nuée et votre précédent court-métrage, Acide, réalisé au sein de la résidence So Film. Comment est-ce que tout a commencé ? Just Philippot : L’histoire et la trajectoire sont assez simples et folle. À la base, il y a la volonté de Thierry Lounas, fondateur de So Film et producteur chez Capricci — coproducteur de La Nuée avec Manuel Chiche de The Jokers — de se lancer il y a cinq ans dans un renouveau du cinéma de genre en changeant la façon d’écrire et de fabriquer les histoires. En initiant d’abord des résidences sur du court-métrage qui avaient pour but de faire se rencontrer les cinéastes, scénaristes, superviseurs VFX, compositeurs, illustrateurs, pour que des propositions graphiques, d’effets et de musiques collent tout de suite aux idées et donnent aux partenaires financiers plein d’indices et se concrétisent vite.

Continuer à lire

Just Philippot vient présenter La Nuée au Zola

Avant-Première | Prenez d’ores et déjà rendez-vous ainsi que vos billets pour le mercredi 21 octobre au Zola à 18h15, où le réalisateur Just Philippot vient présenter son (...)

Vincent Raymond | Vendredi 9 octobre 2020

Just Philippot vient présenter La Nuée au Zola

Prenez d’ores et déjà rendez-vous ainsi que vos billets pour le mercredi 21 octobre au Zola à 18h15, où le réalisateur Just Philippot vient présenter son premier long-métrage, La Nuée. Un spectaculaire film d’un réalisme fantastique noir tournée en Auvergne Rhône-Alpes racontant à la fois le désarroi du monde paysan et le jusqu’au-boutisme sacrificiel d’une mère pour ses enfants, sur fond de sauterelles hématophages… Appétissant ? On avait déjà été mis en bouche par le talent du jeune cinéaste, passé par la Résidence SoFilm et auteur de plusieurs courts remarqués dont le dernier en date, Acide (2018), où figurait déjà Sofian Khammes. Ajoutons que La Nuée fait partie de la Sélection de la Semaine de la Critique 2020. La séance prévue le même jour à 20h au Comœdia est évidemment annulée du fait des nouvelles contraintes de couvre-feu.

Continuer à lire

Bon choc, bon genre : "4 Histoires fantastiques"

Genre | de William Laboury, Steeve Calvo, Maël le Mée, Just Philippot (Fr, 1h22) avec Sophie Breyer, Malivaï Yakou, Didier Bourguignon…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Bon choc, bon genre :

Souvent défendu aux p’tits francophones pour des raisons culturelles et de moyens, le territoire du genre demeure, en dépit des assauts asiatiques, le pré carré des Anglo-Saxons. Lancé par la société Fidélité, un label (Bee Movies) avait tourné court il y a une dizaine d’années : les productions (Un jeu d’enfants, Bloody Malory…) étaient trop fragiles et de qualité inégale — même si elles assumaient leur identité de séries B. Espérons pour la nouvelle génération que 4 Histoires fantastiques connaisse un destin plus radieux. Car ce carré de courts-métrages initié par le magazine SoFilm, Canal+ et toute une flopée d’institutions, offre un bel écrin et un joli écho à l’émergence hexagonale ayant choisi de s’illustrer dans ce registre. Totalement indépendants, ce sont quatre univers qui s’enchaînent ici. Après deux films corrects mais classiques (Chose mentale, une sortie de corps par une jeune femme électrosensible et Livraison, la longue marche d’un fermier convoyeur de zombies), Maël le Mée nous o

Continuer à lire

"Chouf" : vendetta éventée

ECRANS | de Karim Dridi (Fr, 1h48) avec Sofian Khammes, Foued Nabba, Zine Darar…

Vincent Raymond | Mardi 4 octobre 2016

Son frère trafiquant ayant été assassiné dans une cité marseillaise, Sofiane abandonne ses études de commerce pour le venger. Plus à l’aise avec les chiffres que les calibres, il va gagner sa place dans le “réseau” en modernisant le bizness… Karim Dridi s’essaie à l’inépuisable “film de revanche familiale en milieu mafieux” mais souffre d’arriver après que Cronenberg, Matteo Garrone ou Stefano Sollima ont réactualisé/revitalisé le genre, et sans rien proposer d’original sur le traitement du trafic de drogue en banlieue — surtout pour qui vient de voir Divines. Sa peinture de la cité s’apparente à un chromo sur les quartiers nord : kalashnikov dans les terrains vagues, flics corrompus, mères en colère, petite amie du héros façon Kay Corleone pas ravie qu’il tombe du mauvais côté, Simon Abkarian en margoulin libanais, une séquence de

Continuer à lire