"Tom Foot" de Bo Widerberg : joue-la comme Johan

Euro 2021 | Voici qu'en plein Euro ressort au cinéma l'ovni footballistico-cinématographique de Bo Widerberg, Tom Foot (Fimpen en suédois), sorti en 1974. Soit l'histoire quelque peu enchantée d'un gamin de 6 ans, Johan Bergman, devenu le sauveur de l'équipe nationale de Suède. À voir pour retomber en enfance. Pour l'instant à l'extérieur et sans doute, on l'espère, bientôt à Lyon.

Stéphane Duchêne | Lundi 21 juin 2021

Photo : © DR


Dans Esaïe, chapitre 11, verset 6, où il est question d'emmener les animaux (et donc les agneaux de Dieu) vers de plus verts pâturages, il est dit : « et un petit enfant les conduira ». Ce pourrait être l'exergue de Tom Foot, ce film dans lequel le réalisateur suédois Bo Widerberg imagine l'équipe nationale de Suède menée à la Coupe du monde 1974 par un môme de six ans, Johan, le fimpengamin ») du titre original. C'est en voyant le jeune Johan Bergman, qui interprête dans le film son propre rôle, jouer entre deux immeubles – et surtout lui prendre la balle – à la suite d'une de ces journées de tournage après lesquelles Widerberg avait pris l'habitude de taper la balle avec ses équipes, que le réalisateur de Joe Hill a imaginé cette histoire, « en 90 minutes » dira-t-il.

C'est d'ailleurs cette scène qu'il reconstitue avec Macken, joueur star, fictif, du club d'Hammarby à Stockholm : en allant visiter sa petite amie, le footballeur échange quelques ballons avec des enfants. Johan lui prend la balle et Macken en perd son latin. Et son football. Il conseille même à son président d'engager le jeune prodige dont le contrôle de balle et les dribbles sont surnaturels pour un enfant de six ans et de moins d'un mètre, moins pour un môme des années 70 prénommé Johan. Le président s'exécute et Johan prend la place de Macken qui passera le reste du film à tenter de retrouver son dribble et son coup de rein égarés sur le terrain vague inaugural. De là, Johan tape dans l'œil du sélectionneur suédois, le fantasque Georg "Åby" Ericson qui l'appelle sur le téléphone familial pour lui annoncer qu'il jouera désormais pour les Blågult.

14 petits ours

C'est l'une des curiosités du film, la chose ne semble surprendre personne. Passé un léger étonnement de ses coéquipiers à Hammarby et en sélection suédoise, tout le monde trouve normal qu'un joueur de 6 ans soit de la partie. D'autant plus, sans doute, que c'est toujours Johan qui sauve la mise de son équipe dans les dernières minutes. De fait, Widerberg se concentre davantage sur la cocasserie des situations annexes que cela engendre plutôt que sur celles du terrain : Johan qui échange son poster des Bleus et Jaunes contre un autre sur lequel il figure, Johan qui demande à une passante de lui lire les titres des journaux sur le fimpen - il n'a pas encore appris à lire -, Johan qui loupe le début d'un match de qualif' parce qu'il jouait avec des chats, Johan qui traite l'arbitre de ”sale rat”, Johan qui se fait lire le conte Les 14 petits ours par ses coéquipiers stars qui s'endorment avant lui et convoquent une réunion avec le sélectionneur pour obtenir de changer de livre — « parce que celui-ci ne marche pas ». Ainsi de la scène magique où le gardien Ronnie Hellström, icône du football suédois et mondial des années 70, se fait border par Johan.

Un kid au stade Lénine

Car, il faut ici le préciser, et cela renforce le réalisme un peu magique du film, hormis Macken (Magnus Härenstam), tous les joueurs (et le sélectionneur) sont interprétés par des pros qui jouent leur propre rôle : Hellström donc, mais aussi Ralf Edström (star du PSV Eindhoven qui passa par l'AS Monaco), Claes Cronqvist, Ove Grahn, Kent Karlsson, Bosse Larsson, soit le gratin de la grande Suède des 70's éliminée en quarts de Coupe du Monde 1974 par le futur vainqueur allemand du Kaiser Beckenbauer. En tournant Tom Foot Widerberg réussira même plus d'un tour de force, celui de tourner des séquences de jeu avant des matches officiels, parfois de qualifications pour la Coupe du Monde, avec les véritables équipes.

Et même de tourner à Moscou, un jour d'URSS-Suède, et d'obtenir du gardien soviétique qu'il se fasse marquer un but par le kid devant un stade Lénine comble. Cela donne aux séquences footballistiques du film une vraie part de réalisme, généralement très compliquée à obtenir avec le football, sport peu cinématographique et délicat à chorégraphier – ce qui fait sans doute du football la chose la plus difficile à apprivoiser au cinéma avec les enfants et les chiens. Dans sa manière de filmer ses séquences, le réalisateur parvient à transformer les nombreuses contraintes de réalisation en séquences très poétiques.

Lire, compter, jouer

Au-delà, ce que raconte Tom Foot, et qu'on pourrait transposer aujourd'hui au monde de ces apprentis footballeurs qui intègrent parfois les centres de formation à 12 ans, c'est l'histoire d'un petit garçon que le foot fait rêver mais qui finit par s'y perdre. Or ce rêve ne va pas au-delà du simple fait de jouer. Et Johan se rend bien compte que le football demande plus que cela. Lui voudrait pourtant quand même apprendre à lire mais la fatigue est telle avec tous ses matches qu'il ne parvient plus à suivre à l'école, où il dort en permanence. Honteux, car il ne sait pas écrire son nom, il fuit les séances d'autographes et passe pour une diva. Et réalise qu'il n'est pas à sa place.

Johan finit par renoncer à sa sélection, non sans avoir aidé une dernière fois l'équipe, et retourne apprendre à lire, compter et jouer avec ses copains en bas de l'immeuble. Tom Foot est évidemment un objet singulier, un film avant tout destiné aux enfants — quelque chose comme Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la Suède appliqué au football — rediffusé chaque année à la télévision suédoise à Noël, mais il traduit bien l'amour de Bo Widerberg — qui a réalisé le film sur ses deniers personnels avec trois fois rien — pour le football et pour la chronique sociale. C'est aussi le témoignage d'une époque où le football et le cinéma — et la manière de les pratiquer — étaient bien différents. Un vrai beau morceau de nostalgie, tout entier contenu dans le regard triste du virevoltant Johan Bergman, prénom de footballeur, nom de cinéaste. Un regard qui est un peu le nôtre, tel que porté sur le cinéma et le football de notre enfance.

Tom Foot
Un film de Bo Widerberg (Suède, 1974, 1h24), avec Johan Bergman, Magnus Härenstam, l'équipe nationale de Suède

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