À même la peau

ARTS | Expo / Le photographe Jacques Damez plonge son objectif dans le corps nu et mystérieux des femmes. Une traversée à la fois charnelle et métaphysique. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 13 juin 2007

Une femme nue accroupie entourant ses jambes pliées de ses bras, et dont on ne voit que le menton et la bouche entrouverte ; une autre, en face, dans la même pose mais plus estompée et floue... Un superbe paysage de peau flottant, indécis, entre lumière et obscurité. Un dos à la texture âpre et grisâtre, bosselé de muscles et de vertèbres, sans commencement ni fin... D'emblée, l'exposition de Jacques Damez éclate le regard aux quatre coins du corps féminin, le colle au plus près de la peau, de ses accidents et de ses innombrables textures. Regard désorienté, fragmenté, enveloppé, qui se perd parmi les noirs opaques ou les dégradés de gris et les chairs à l'heure du loup. Les formats des images noir et blanc varient sans cesse, de même que le grain et la qualité du papier. Il y a des seins ou des fesses qui semblent sortir du cadre, des parties confuses et d'autres d'une grande netteté et précision. On croit pouvoir se raccrocher à un ou deux visages, pensant y reconnaître le genre coutumier du portrait, mais la figure sociale ou psychologique s'efface ici au profit d'une face nue, silencieuse, évanescente.... «La tête baissée sur le viseur 6*6, les yeux fixés sur le dépoli, je plonge dans le vertige infini du néant de l'appareil photo, au bord de l'abîme et je regarde, je suis face à face avec le nu», écrit Jacques Damez. Cela pourrait ressembler à une déclaration lyrico-emphatique, mais le fait est que, nous-aussi, nous sommes pris de vertige, palpant littéralement des yeux la peau des modèles, ses dénivelés, ses béances, ses surfaces toujours répétées et toujours différentes. Le nu se dérobe Ces photographies récentes font partie d'une série toujours en cours, commencée en 1991 et intitulée Tombée des nues. Pendant de longues séances de prise de vue, Jacques Damez laisse ses modèles amateurs choisir leurs poses et attitudes. Les images tombent littéralement des nues livrées à elles-mêmes, à leur propre rapport à leur corps, sans exigences ni directives extérieures. Le photographe, quant à lui, vacille, tente «d'épuiser les possibilités d'arrangement du corps dans son espace», conscient de ses propres pulsions et inquiétudes, et de la «nécessité de regarder en face, de ne pas détourner les yeux, de ne pas maquiller l'idée qu'il y a dedans, à l'intérieur du corps regardé, un sexe, une bouche d'ombre qui, à l'opposé du reste du corps, fuit et repousse la lumière». Nous sommes donc là très loin de tout érotisme de pacotille et des codes classiques du nu : les images de Jacques Damez ne prennent jamais le regard dans le sens du poil, toujours incertaines et incomplètes (on ne voit jamais un corps «entier»), in-tranquilles et distillant même parfois un certain malaise. Dans un très beau texte accompagnant la parution d'un livre sur cette série, le philosophe Jean-Luc Nancy écrit : «La nudité n'est pas la vérité. Elle en est l'inquiétude, l'attente, le souci et l'appel tout ensemble. Peut-être aussi le dérobement : robe enlevée, il faut comprendre que tout reste à découvrir».

Jacques Damez
au Réverbère jusqu'au 13 juillet Tombée des nues, Éditions Marval, 39 euros

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Fondus au monde

Photographie | Le Réverbère réunit quatre photographes qui ont le voyage dans le sang de leur création : Thomas Chable, Serge Clément, Jacques Damez et Bernard Plossu.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 18 février 2020

Fondus au monde

Il est cinq heures du matin à New York, à Dakar, Mumbai, Istanbul, Bangkok... Aux pays des ombres, la vie doucement s'éveille : au pied d'un pont, en bordure de plage, à l'intérieur d'une voiture, ou au reflet d'une vitrine... Et, dans cette montée timide de la lumière, le photographe canadien Serge Clément capte le lent remuement de silhouettes sombres à l'orée du jour. L'accrochage, au Réverbère, de ses images prises aux quatre coins du monde, toujours à la même heure, nous saisit par sa dominante de noirs, cette sorte de brume sombre et flottante d'humanité, parmi laquelle, peu à peu, les images comme les corps se dessinent, se précisent. Ce fondu des formes, cet entre-deux du flou et du réel nous renvoie à l'image d'un autre photographe, Bernard Plossu, métamorphosant un car touristique à Rome en présence fantomatique. Comme si chez l'un et chez l'autre de ces photographes voyageurs, le

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Nus comme des vers

ARTS | Le photographe lyonnais Jacques Damez présente au Réverbère la suite récente de son travail sur le nu féminin, ainsi que d'autres séries d'images. Une œuvre qui fait de la photographie tout à la fois un acte de réflexion, un acte d'émotion et un acte poétique. Propos recueillis par Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 28 octobre 2014

Nus comme des vers

Comment est née la série Tombée des nues... ?Jacques Damez : Le nom du projet et les premières photographies datent de 1991. Il est né d'une réflexion plus ancienne encore avec les séries Contraintes par corps et La 25e heure, où je m'interrogeais sur l'autoportrait, "l'autocorps", l'auto-réflexion... C'est aussi un questionnement sur ce phénomène essentiel : je ne comprends le monde qu'à travers mon espace physique, cet espace imposé avec lequel il me faut composer... Après tous ces cercles concentriques autour de mon propre corps, j'ai voulu me confronter au corps de l'autre et à cette question encore plus complexe, celle du nu qui excède celle du corps. Avec Tombée des nues..., je m'interroge sur la peau, sa surface, son abstraction, ses évocations... Comment se déroulent les prises de vue ?Dès le départ, j'ai pris la décision de ne pas "piloter" mes modèles. Je ne demande ni attitude ni pose. C'est l'une des raisons pour lesquelles la série continue : chaque sujet agit différemment avec son corps selon son histoire, selo

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Œuvres à expérimenter

ARTS | «Vous pouvez, si vous le désirez, regarder, écouter, prendre conscience de vos sensations et de ce que ces œuvres évoquent pour vous» lit-on à l'entrée de la (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 30 septembre 2014

Œuvres à expérimenter

«Vous pouvez, si vous le désirez, regarder, écouter, prendre conscience de vos sensations et de ce que ces œuvres évoquent pour vous» lit-on à l'entrée de la nouvelle exposition de l'Institut d'Art Contemporain. Cette invitation nous semble presque étrange, tant elle est pour nous habituelle et très souvent défendue dans ces colonnes. Reste que, pour beaucoup, l'art contemporain est une sorte de discours à décrypter, imposant un fastidieux travail à la Champollion. Saluons donc cette idée de l'IAC de mettre en avant la relation intime entre le visiteur et quelques-unes des œuvres de ses importantes collections, ici présentées par thématiques, par médiums ou bien par salles monographiques. Parmi ces dernières, on a pris particulièrement plaisir à (re)découvrir les œuvres poétiques de l'Italienne Liliana Moro ou les dessins en spirales dans l’espace de Michel François. La photographie est aussi très présente  avec de belles et étranges images signées Patrick Faigenbaum ou Jacques Damez, des travaux sur l'identité de Cindy Sherman ou sur la perception du corps de John Coplans...

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Le corps dans tous ses états

ARTS | Des images du corps au corps des images, les expositions de la rentrée font vaciller, danser, se métamorphoser la figure humaine. Et certains artistes, comme Céline Duval ou Erro, vont jusqu'à insuffler une seconde vie aux images elles-mêmes... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 septembre 2014

Le corps dans tous ses états

En Avignon, dans une prison désaffectée, des œuvres d'art contemporain ont remplacé les corps dans les cellules et les couloirs (dans le cadre de l'exposition La Disparition des lucioles, jusqu'au 25 novembre). En 2010, au Musée d'art moderne de New York, Marina Abramovic est restée trois mois assise, silencieuse, face au public (le film sur Abramovic The Artist Is Present est projeté au Comoedia, ce dimanche 21 septembre à 11h15). Le corps d'Abramovic remplace cette fois-ci l’œuvre d'art. Comme si, dans ces deux exemples, l’œuvre et le corps étaient interchangeables, la première ne représentant pas seulement l'autre, mais l'un valant l'autre, l'un allant, à la limite, jusqu'à se confondre avec l'autre. On ne vous apprendra certainement pas grand chose en soulignant ici les liens serrés et essentiels entre le corps humain et l'œuvre d'art, mais cette proximité connue vaut la peine d'être rappelée à l'heure lyonnaise où la Biennale de la danse suit le fil de la performance, et où nombre d'expositions de la rentrée auront pour enjeu, d'une manière ou d'une autre, le corps. Le jeune arti

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Le Réverbère sort ses réserves

ARTS | La galerie photo Le Réverbère réunit six de ses artistes pour une exposition consacrée à des œuvres récentes, décalées ou rarement montrées. Simple et efficace. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 26 janvier 2012

Le Réverbère sort ses réserves

Au rez-de-chaussée du Réverbère règne un certain esprit de liberté et de simplicité. La Lyonnaise Arièle Bonzon nous accueille avec des vues de désert, dont un très bel arbre esseulé dépliant ses rameaux au-dessus d'une dune... Un peu plus loin, Lionel Fourneaux associe librement des dessins enfantins (griboullis, oiseaux, empreinte de main...) à des photographies. Un procédé déjà souvent utilisé mais qui, là encore, révèle tout son potentiel de décalage et de poésie. «Ces dialogues obéissent à une seule loi, celle de l’attraction personnelle, elles ne s’imposent donc à personne, mais peuvent toucher ceux qui n’ont pas oublié cette dimension du jeu et du plaisir propre aux premières années de la vie. La proximité de mes enfants, leurs sentiments mêlés au spectacle de la bizarrerie du monde m’aident à recouvrer cet état d’innocence, de fraîcheur – disons cela – et de rêverie volontiers naïve, mais verticale qui m’autorisent à fabriquer ces images métisses» écrit le photographe. À ses côtés, Jean-Claude Palisse poursuit son tr

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Chroniques d'un chantier

ARTS | Le projet urbain Lyon Confluence est l'un des plus importants depuis belle lurette à Lyon et ne pouvait au départ qu'être excitant... Concrètement, un grand (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 4 janvier 2012

Chroniques d'un chantier

Le projet urbain Lyon Confluence est l'un des plus importants depuis belle lurette à Lyon et ne pouvait au départ qu'être excitant... Concrètement, un grand nombre de bâtiments ont vu le jour signés souvent par des architectes prestigieux. Et là, intuitivement et d'un strict point de vue esthétique, on ne peut que déchanter, tant les architectures semblent ne pas tenir compte les unes des autres, et tant certaines semblent déjà prématurément vieillies et un peu lourdes (le fameux "cube orange" se présentant comme un grand tissu déchiré un peu grunge de Jakob et MacFarlane). Il suffit de descendre au terminus du tramway pour ressentir la pesanteur des lieux, pris que nous sommes alors dans l'étau menaçant et sinistre du prochain pôle de loisir à "tribord" et par l'énorme Conseil Régional signé Christian de Portzamparc à "bâbord"... Il n'y a plus qu'à espérer que les usagers, les habitants, les salariés des lieux s’approprieront ces mastodontes et insuffleront quelque vie au quartier... C'est l'objet du troisième volume du photographe (et galeriste) Jacques Damez et de l'écrivain François Salvaing consacré à La Confluence. Depuis 2006, Jacques Damez a e

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Les contradictions du sensible

ARTS | Arièle Bonzon, photographe, présente au Réverbère une vision éclatée et déroutante de ce qui nous est pourtant familier, conjuguant ensemble la banalité, l’étrangeté et la beauté de la vie quotidienne. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 30 janvier 2009

Les contradictions du sensible

Arièle Bonzon surprendra peut-être celles et ceux qui ont suivi son travail jusqu’à présent. Avec sa nouvelle série intitulée Familier, elle est devenue une artiste du décalage, de la réunion incongrue entre différents fragments de la vie quotidienne, du rapport photographique entre ce qui, a priori, n’a pas ou peu de rapport. Entre une tête de poisson sanguinolente et le doux visage d’un enfant par exemple… Aussi pour introduire son univers, susciter quelques impressions, on se permettra nous-aussi un rapprochement totalement incongru entre l’œuvre de la photographe et celle… du cinéaste James Gray ! Tous deux en effet partagent un même intérêt pour la famille ou «le familier». Mais encore et surtout pour les sentiments doux-amers et les affects ambivalents, contradictoires. Dans la banalité de la vie quotidienne, «on peut être atteint par la cruauté de la vie et sentir quelque chose de lumineux, être empli de joie et penser en même temps à la mort» déclarait James Gray au magazine Transfuge en décembre 2008. A propos de Two Lovers, le cinéaste ajoute : «Le film

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Belle collec'

ARTS | Expo / Les galeristes Jacques Damez et Catherine Dérioz exposent leur collection personnelle au Réverbère. Un régal pour les amateurs de photographie. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 11 avril 2007

Belle collec'

«Notre collection personnelle n'est pas une simple accumulation d'œuvres et de signatures. Ce n'est pas non plus une succession de coups de cœur plus ou moins compulsifs et désordonnés, ni la conséquence de décisions trop raisonnées et sans appel, vouées à un seul courant de la photographie. C'est une quête sans cesse renouvelée de nouveaux temps, semeurs de trouble esthétiques et éthiques...», écrit Jacques Damez. Bien malin donc serait celui capable de déceler, au regard des très nombreuses images exposées, une quelconque ligne artistique dominante. Tout au plus remarque-t-on l'absence de photographies clinquantes ou à la mode, et un certain goût pour les images ouvrant dans leur propre «espace» d'autres cadres, d'autres fenêtres, d'autres surfaces réfléchissantes, d'autres abîmes optiques. La plupart des artistes font partie de la galerie, mais on découvrira aussi quelques grandes figures de l'histoire de la photographie (Raoul Haussmann, Bill Brandt), des compagnons de route (Bernard Plossu) ou d'anciens photographes de la galerie (Bernard Descamps). Troubler, bousculer le regard François Truffaut et Orson Welles, saisis en noir et blanc par Xavier Lambours, nous accueillent

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Le temps de la photo

ARTS | Expos / Belle exposition à la Bibliothèque de la Part-Dieu où quatre photographes du Réverbère présentent des travaux récents. Parmi eux : Julien Guinand ou le temps suspendu, et Arielle Bonzon ou le temps accéléré, urgent. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 28 novembre 2007

Le temps de la photo

Certains s'y emploient avec des tomates, Julien Guinand, lui, réalise des concentrés de temps. Cela s'appelle aussi des photographies, même si la peinture hante ses images. Temps concassé, broyé à la manière de pigments, puis lissé en lumières étales tirant vers le gris et en couleurs mates comme celles du silence. Suspens, stase, apnée. En une dizaine de grands formats, Guinand aimante notre regard sur des choses qui a priori ne nous passionnent guère : un moteur de voiture sur une chaîne de montage, des tireurs à la carabine dans leur stand, un poulain anesthésié couché dans un renfoncement sombre... Mais la densité de ses images anesthésie justement le regard, envoûte, méduse. Du lierre envahit un coin de forêt et ce paysage devient un monochrome vert enveloppant, un espace fantomatique où l'on prend plaisir à se perdre. Même si la mort rôde parmi les feuillages, tout comme elle rôde dans les autres photographies où le temps, en quelque sorte, meurt (temps mort disent les sportifs). Le poulain s'endort. Les tireurs s'évadent dans un lieu mental dont ils détiennent seuls le secret. La mort ou le vide aiguisent ici la vie, la sculptent, la mettent sous tension, la pétrifient et

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