La Folle du logis

ARTS | Expo / Fabien Verschaere transforme un étage du Musée d'art contemporain en hôtel fantasmagorique. Un véritable trip halluciné qui vous prend comme une grande bouffée de rire et d'angoisse. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 28 février 2007

Photo : Vue de l'exposition «Seven Days Hotel» de Fabien Verschaere au Musée d'art contemporain de Lyon


Il y a urgence pour Fabien Verschaere. Urgence du cri, du dessin, de la prolifération des formes, de l'invention d'une mythologie personnelle. Urgence aussi du corps et de la production d'un monde échappant justement à la production, à l'économie, à la norme. «Mon travail est lié à une pratique face à ma condition quotidienne. Enfant, j'ai effectué plusieurs séjours hospitaliers qui m'ont amené à une conscience du corps et surtout à décliner un esprit revendicatif vis-à-vis d'un état physique», déclare l'artiste dans une interview. Comme ces philosophes, admirés par Gilles Deleuze, ayant une santé fragile et traversés par un excès de vie (Nietzsche, Spinoza...), Fabien Verschaere, à partir du terreau friable de sa propre biographie, pense et compose avec des forces vitales, des puissances qui le dépassent et le traversent à la fois. «La prolifération est l'épicentre de mon activité. Mon travail est vital, complexe parfois, mais toujours fondé sur l'oubli du concept, allant plus vers ma propre vision du monde quotidien. C'est la raison pour laquelle il y a beaucoup de dessins et de pièces, car tout n'est qu'urgence et je dois toujours courir pour ne rien rater des actions qui m'entourent». Et force est de constater que, depuis 2001, l'artiste court beaucoup et vite : il multiplie les expositions et se voit propulsé à trente-deux ans sur le devant de la scène artistique française. À Lyon, on a pu le découvrir lors de la Biennale d'art contemporain 2005, avec une installation un peu noyée au milieu d'autres propositions artistiques. Pour son come-back, le Musée d'art contemporain a eu la bonne idée de lui attribuer tout un étage... Après quatre mois de travail, Fabien Verschaere rend sa copie de nerfs et de feu : Seven Days Hotel.Hôtel-cerveauComme dans tout bon hôtel, le parcours de l'installation débute par une salle de réception. Mais boum patatras : le visiteur est immédiatement happé parmi le flux allegro furioso de l'artiste. Mobilier psychédélique, dessins noir et blanc sur tous les murs (l'encre gicle et passe du coq à l'âne ou plutôt de fantômes à d'innombrables personnages hybrides, naïfs et monstrueux), vidéos, plantes vertes se prolongeant en réseaux de synapses, musique rock à fond les ballons (signée par le groupe Liquid Architecture qui pompe allégrement mais efficacement sur Garbage). Au fond de la pièce, un diable à la bouche distordue attend le chaland derrière son comptoir... On découvre ensuite un long couloir où la folie monte d'un cran : ambiance rubiconde, brouhaha musical, sonneries de téléphone, néons phosphorescents indiquant sept numéros de chambres, céramiques ithyphalliques... Libre à vous alors de visiter chaque chambre comme bon vous semble, mais l'artiste a prévu un cheminement logique de la première à la septième : comme pour chacune de ses installations, Seven Days Hotel est né d'un conte que Fabien Verschaere a écrit, avec ici sept étapes initiatiques, sept visions fantasmagoriques, sept coups de dés jouant avec les contes de fées, les religions, les mythes. Cet hôtel est un « hôtel-cerveau », un hôtel fantasme, un lieu de cauchemar comme un lieu de survie, de vie nouvelle. Chambres fortesPremière chambre : on découvre le double en céramique de l'artiste sur un lit d'hôpital, un petit train médical tournicotant en bas du lit, et une vue de Hong Kong sur le mur du fond (la ville et ses fantômes, la ville dévorée par le feu s'avéreront des motifs récurrents). Deuxième chambre : celle des fées avec 150 petites céramiques de fées suspendues et une grande princesse de dos et agenouillée. Le personnage de l'artiste rencontre sa princesse ou sa marraine la fée, et la fiction peut s'enclencher : de personnages sataniques en dessins organiques, de sacrifices en jugements derniers, de drôlerie en cruauté, de danses de Saint-Guy en vanités crues... Flux du temps (sept jours de la création, sept ans, sept siècles...), flux de formes d'aspect liquide, flux musical entraînant... Fabien Verschaere crache le feu et l'imaginaire avec générosité. Pour autant, tout demeure ici ambivalent, respire la vie autant que la mort, comme dans les représentations religieuses baroques mexicaines. Si, par exemple, on contourne la princesse agenouillée, on découvre sa bouche torve et comme échappée, criante de terreur, d'un tableau de Munch. Avec Verschaere c'est carnaval sept jours sur sept : le clown se mêle à la grande faucheuse, les parfums du désir au soufre de la vanité, la boom au rite funéraire. Parmi d'innombrables références, celle d'Artaud et son théâtre de la cruauté semble importante : ré-appropriation des grandes mythologies, enjeu essentiel du corps, pèse nerfs, rituels magiques, chevauchements d'images hétérogènes dans un grand coït d'idées... «La bite dure, j'emmerde la vie fadasse...», écrit dans son conte Fabien Verschaere, et aussi : «L'art vital m'est apparu celui que l'on ne peut faire que lorsqu'on est en danger. Dessiner, rêver, manger les os de mon infirmité. Je veux que mes cendres soient une feuille de papier»... L'étape est chaudement recommandée : réservez vite, vous ne perdrez pas vos arts.Fabien Verschaere, Seven Days HotelAu Musée d'Art Contemporain, jusqu'au 29 avril

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