Les contradictions du sensible

ARTS | Arièle Bonzon, photographe, présente au Réverbère une vision éclatée et déroutante de ce qui nous est pourtant familier, conjuguant ensemble la banalité, l’étrangeté et la beauté de la vie quotidienne. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 30 janvier 2009

Photo : © Arièle Bonzon


Arièle Bonzon surprendra peut-être celles et ceux qui ont suivi son travail jusqu'à présent. Avec sa nouvelle série intitulée Familier, elle est devenue une artiste du décalage, de la réunion incongrue entre différents fragments de la vie quotidienne, du rapport photographique entre ce qui, a priori, n'a pas ou peu de rapport. Entre une tête de poisson sanguinolente et le doux visage d'un enfant par exemple… Aussi pour introduire son univers, susciter quelques impressions, on se permettra nous-aussi un rapprochement totalement incongru entre l'œuvre de la photographe et celle… du cinéaste James Gray ! Tous deux en effet partagent un même intérêt pour la famille ou «le familier». Mais encore et surtout pour les sentiments doux-amers et les affects ambivalents, contradictoires. Dans la banalité de la vie quotidienne, «on peut être atteint par la cruauté de la vie et sentir quelque chose de lumineux, être empli de joie et penser en même temps à la mort» déclarait James Gray au magazine Transfuge en décembre 2008. A propos de Two Lovers, le cinéaste ajoute : «Le film est construit à travers ce qui manque beaucoup au monde contemporain : l'intelligence émotionnelle. Par l'intelligence émotionnelle, et seulement par elle, l'artiste peut avoir la capacité à déceler les nuances du comportement humain »… Cette intelligence émotionnelle, cette intelligence des sentiments autant que des sensations, capable de réunir ensemble les affects les plus opposés, est essentielle dans la nouvelle série d'images d'Arièle Bonzon.

Se laisser porter par l'image

Familier rassemble des photographies de tous formats, lisses ou granuleuses, en couleurs ou noir et blanc, précises ou floues, posées ou prises à la sauvette. «Cette différence de traitement de l'image correspond pour moi à l'idée qu'il n'y a pas d'uniformité du regard. Cela va aussi dans le sens d'une perception très physique de la photographie. Chaque image est une expérience» confie Arièle Bonzon. Au Réverbère, c'est à une centaine d'expériences visuelles que nous convie l'artiste : petits paysages en triptyques, portraits d'enfants, étals de boucherie, portraits d'animaux de compagnie, déambulations au sein d'un parc aquatique pour touristes… On passe véritablement du coq-à-l'âne, ou du moins du dindon menaçant au mulet enfermé dans son pré, du mouton rigolard au chien husky à l'œil perçant, de l'enfant saisi avec la légèreté d'un Bernard Plossu au sanglier sorti de sa forêt, lourd et menaçant… «Il faut se laisser porter par les images. Familier est une approche particulière des choses qui me permet de montrer quel regard on peut poser sur le monde : tout à la fois proche, interrogateur, simple, silencieux…». Plus profondément encore, Arièle Bonzon donne à voir ce que Freud nomme l'inquiétante étrangeté, soit «cette variété particulière de l'effrayant qui remonte au depuis longtemps connu, depuis longtemps familier». Par le traitement de chacune de ses photographies, comme par le montage et le rapprochement d'images disparates, Arièle Bonzon nous fait percevoir la banalité "à neuf", avec sa charge de refoulé, d'angoisse, de beauté, d'existence vivace… Toutes choses que l'on a tendance à oublier ou rejeter, en regardant notre entourage avec les yeux de l'habitude.

Parole muette

«Les scènes de mes photographies sont toujours banales, mais elles renvoient en même temps au poids de notre existence. Ce sont des choses que l'on voit tous les jours, mais la photographie nous permet en quelque sorte de les voir pour la première fois, avec un arrêt différent, une acuité différente». Pour autant, l'artiste ne nous impose aucun point de vue, son regard reste silencieux, il «laisse monter les images», «images d'avant la parole». «La photographie semble avoir beaucoup de choses à nous dire, mais elle demeure muette. Elle parle sans arrêt du réel, mais c'est celui qui la regarde qui alimente la photographie». Sur la mezzanine du Réverbère, on pourra découvrir un tout petit triptyque noir et blanc, une œuvre poignante et représentative de l'esprit de l'exposition. Dans la pénombre, une fillette nous tourne d'abord le dos, la tête appuyée contre un mur ; sur une deuxième image, elle se retourne et découvre son visage gracieux ; et l'ensemble se termine par un monochrome noir et funeste. Apparition et disparition, tristesse et joie, sourire de la vie et rideau noir de la mort, épiphanie fragile de la vie…

Arièle Bonzon, Familier
Au Réverbère jusqu'au 21 février.

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Inconscient visuel

ARTS | Le Réverbère ouvre ses cimaises à deux photographes, Arièle Bonzon et Yves Rozet qui, chacun à leur manière, mettent en doute les images, défient ou dé-fixent leurs certitudes. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 24 janvier 2013

Inconscient visuel

Dans une galerie consacrée à l’image fixe, il est parfois amusant de constater combien celle-ci semble y flotter. Formats, couleurs ou noir et blanc, points de vue, grain : les photographies présentées par Arièle Bonzon et Yves Rozet jouent ici de leurs propres hésitations, indéterminations, variations… Chaque œuvre à sa façon. Chez Yves Rozet à partir de repérages et de pré-compositions précis qui aboutissent à des polyptiques fluctuant entre fiction et réalité, conspirant «à nous égarer, à perdre notre regard, à éclater nos repères spatio-temporels en créant des fictions suspendues, des prétextes d’histoires à inventer, des sources de songerie». Arièle Bonzon photographie elle au fil de ses rencontres visuelles et de ses émotions et constate que «la photographie, ce que je vois du monde et le monde lui-même ont ceci en commun, [c'est] l’incertitude et ses nombreux états». C’est un enfant assis et un peu flou, photographié par Arièle Bonzon, qui ouvre l’exposition, à cet âge des possibles où le destin n’est pas encore "fixé". Puis, l’artiste nous entraîne dans une variation continue de représentations : un même arbre en fleurs dans deux formats différents, une

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Le Réverbère sort ses réserves

ARTS | La galerie photo Le Réverbère réunit six de ses artistes pour une exposition consacrée à des œuvres récentes, décalées ou rarement montrées. Simple et efficace. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 26 janvier 2012

Le Réverbère sort ses réserves

Au rez-de-chaussée du Réverbère règne un certain esprit de liberté et de simplicité. La Lyonnaise Arièle Bonzon nous accueille avec des vues de désert, dont un très bel arbre esseulé dépliant ses rameaux au-dessus d'une dune... Un peu plus loin, Lionel Fourneaux associe librement des dessins enfantins (griboullis, oiseaux, empreinte de main...) à des photographies. Un procédé déjà souvent utilisé mais qui, là encore, révèle tout son potentiel de décalage et de poésie. «Ces dialogues obéissent à une seule loi, celle de l’attraction personnelle, elles ne s’imposent donc à personne, mais peuvent toucher ceux qui n’ont pas oublié cette dimension du jeu et du plaisir propre aux premières années de la vie. La proximité de mes enfants, leurs sentiments mêlés au spectacle de la bizarrerie du monde m’aident à recouvrer cet état d’innocence, de fraîcheur – disons cela – et de rêverie volontiers naïve, mais verticale qui m’autorisent à fabriquer ces images métisses» écrit le photographe. À ses côtés, Jean-Claude Palisse poursuit son tr

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Belle collec'

ARTS | Expo / Les galeristes Jacques Damez et Catherine Dérioz exposent leur collection personnelle au Réverbère. Un régal pour les amateurs de photographie. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 11 avril 2007

Belle collec'

«Notre collection personnelle n'est pas une simple accumulation d'œuvres et de signatures. Ce n'est pas non plus une succession de coups de cœur plus ou moins compulsifs et désordonnés, ni la conséquence de décisions trop raisonnées et sans appel, vouées à un seul courant de la photographie. C'est une quête sans cesse renouvelée de nouveaux temps, semeurs de trouble esthétiques et éthiques...», écrit Jacques Damez. Bien malin donc serait celui capable de déceler, au regard des très nombreuses images exposées, une quelconque ligne artistique dominante. Tout au plus remarque-t-on l'absence de photographies clinquantes ou à la mode, et un certain goût pour les images ouvrant dans leur propre «espace» d'autres cadres, d'autres fenêtres, d'autres surfaces réfléchissantes, d'autres abîmes optiques. La plupart des artistes font partie de la galerie, mais on découvrira aussi quelques grandes figures de l'histoire de la photographie (Raoul Haussmann, Bill Brandt), des compagnons de route (Bernard Plossu) ou d'anciens photographes de la galerie (Bernard Descamps). Troubler, bousculer le regard François Truffaut et Orson Welles, saisis en noir et blanc par Xavier Lambours, nous accueillent

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À même la peau

ARTS | Expo / Le photographe Jacques Damez plonge son objectif dans le corps nu et mystérieux des femmes. Une traversée à la fois charnelle et métaphysique. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 13 juin 2007

À même la peau

Une femme nue accroupie entourant ses jambes pliées de ses bras, et dont on ne voit que le menton et la bouche entrouverte ; une autre, en face, dans la même pose mais plus estompée et floue... Un superbe paysage de peau flottant, indécis, entre lumière et obscurité. Un dos à la texture âpre et grisâtre, bosselé de muscles et de vertèbres, sans commencement ni fin... D'emblée, l'exposition de Jacques Damez éclate le regard aux quatre coins du corps féminin, le colle au plus près de la peau, de ses accidents et de ses innombrables textures. Regard désorienté, fragmenté, enveloppé, qui se perd parmi les noirs opaques ou les dégradés de gris et les chairs à l'heure du loup. Les formats des images noir et blanc varient sans cesse, de même que le grain et la qualité du papier. Il y a des seins ou des fesses qui semblent sortir du cadre, des parties confuses et d'autres d'une grande netteté et précision. On croit pouvoir se raccrocher à un ou deux visages, pensant y reconnaître le genre coutumier du portrait, mais la figure sociale ou psychologique s'efface ici au profit d'une face nue, silencieuse, évanescente.... «La tête baissée sur le viseur 6*6, les yeux fixés sur le dépoli, je p

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Le temps de la photo

ARTS | Expos / Belle exposition à la Bibliothèque de la Part-Dieu où quatre photographes du Réverbère présentent des travaux récents. Parmi eux : Julien Guinand ou le temps suspendu, et Arielle Bonzon ou le temps accéléré, urgent. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 28 novembre 2007

Le temps de la photo

Certains s'y emploient avec des tomates, Julien Guinand, lui, réalise des concentrés de temps. Cela s'appelle aussi des photographies, même si la peinture hante ses images. Temps concassé, broyé à la manière de pigments, puis lissé en lumières étales tirant vers le gris et en couleurs mates comme celles du silence. Suspens, stase, apnée. En une dizaine de grands formats, Guinand aimante notre regard sur des choses qui a priori ne nous passionnent guère : un moteur de voiture sur une chaîne de montage, des tireurs à la carabine dans leur stand, un poulain anesthésié couché dans un renfoncement sombre... Mais la densité de ses images anesthésie justement le regard, envoûte, méduse. Du lierre envahit un coin de forêt et ce paysage devient un monochrome vert enveloppant, un espace fantomatique où l'on prend plaisir à se perdre. Même si la mort rôde parmi les feuillages, tout comme elle rôde dans les autres photographies où le temps, en quelque sorte, meurt (temps mort disent les sportifs). Le poulain s'endort. Les tireurs s'évadent dans un lieu mental dont ils détiennent seuls le secret. La mort ou le vide aiguisent ici la vie, la sculptent, la mettent sous tension, la pétrifient et

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