Le graver dans la tête, le corps

ARTS | Expo / La Bibliothèque municipale présente une très belle exposition d'estampes où Picasso, Brauner, Miro et Matisse composent et décomposent avec la figure humaine... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 17 février 2010

Photo : Joan Miro, Mangeur de soleil, 1955 © Succesio Miro / Adagp, Paris 2010


La Bibliothèque Nationale de France possède quelque neuf millions d'estampes et de photographies ! La Bibliothèque municipale de Lyon pouvait donc bien lui en emprunter une cinquantaine et, tant qu'à faire, pas des plus inintéressantes, avec des œuvres signées Pablo Picasso (1881-1973), Victor Brauner (1903-1966), Joan Miro (1893-1983) et Henri Matisse (1869-1954) ! C'est Miro qui nous accueille dans la première salle de la galerie de la Bibliothèque avec plusieurs lithographies composées de couleurs pures (vert, bleu, rouge, jaune) et aux traits noirs et épais. L'artiste laisse libre cours à son univers fait d'astres simplifiés, de tourbillons en spirales, de bonshommes naïfs et attachants... Picasso et Matisse prennent le relais dans une salle où leurs portraits féminins et leurs femmes nues se côtoient, se comparent, se rapprochent ou s'éloignent, sous le regard notamment d'une grande «Françoise au nœud dans les cheveux», très belle lithographie de Picasso datant de 1946. On trouvera aussi dans cette salle un petit chef-d'œuvre de Matisse, son «Nu assis jambes croisées 1», une linogravure de 1941. Un corps féminin, réduit à sa plus grande simplicité formelle, s'éclaire d'un mince trait blanc sur fond noir, tel un rai de lumière parmi les ténèbres.Puissance du fragile
On ne se lasse pas d'ailleurs de redécouvrir l'art de Matisse consistant à épurer la représentation du corps. Corps résumé parfois à une onde dans la série des «Danseuses acrobates» (9 lithographies de 1931-32), où trois lignes sinueuses suffisent à esquisser l'équilibre d'une danseuse. Cette «puissante» fragilité fait face aux tauromachies plus denses et massives de Picasso... Le corps et le visage ne cessent d'ailleurs dans cette exposition d'être interrogés, dé-figurés, décomposés et recomposés autrement. Le surréaliste Victor Brauner décline sept manières de redéfinir le visage : visages signes, visages géométries, visages labyrinthes, visages embrouillaminis... Ils côtoient d'autres lithographies représentant «Françoise» de Picasso où le visage de la compagne du peintre, frontal et iconique, est littéralement encadré d'une chevelure variant d'une œuvre à l'autre (chevelure tourbillon, chevelure sphérique...). Et à l'emmêlement des cheveux de Picasso répondent de petites œuvres emmêlées et très poignantes de Miro : des figures, des corps, des astres encore, mais reliés ici entre eux par des traits hésitants, chaotiques, zigzagants. Décidément, quelque chose tremble et s'effiloche dans la représentation. «Traits modernes (Picasso, Matisse, Miro, Brauner)»
À la Bibliothèque municipale de Lyon – La Part-Dieu, jusqu'au 30 avril.

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