Dans le presque, le parfait

ARTS | Artiste sobre, précis et talentueux, le photographe lyonnais Julien Guinand publie une très belle monographie et expose des images récentes au Bleu du Ciel. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 10 février 2012

Photo : Julien Guinand, série Lévriers


«Je n'éprouve pas d'intérêt à accumuler les prises de vue et je crois que je n'ai pas de fascination particulière pour l'image en générale... Je procède par soustraction et il m'arrive de ne garder, parfois à mon grand désespoir, à peine plus de deux ou trois photographies par an», déclare Julien Guinand dans sa belle monographie publiée aux éditions Deux cent cinq. Au sein même de chacune de ses images, il y a aussi soustraction, un «moins 1» qui ouvre discrètement une brèche, déchire la totalité, fêle l'insupportable fascination... Des lévriers effilés pris de profil sur un champ de course ont des attitudes à la fois fières et burlesques, de grandes nappes blanches accrochées à un étendage dans une cour pourraient constituer une œuvre d'art minimaliste parfaite n'était ce sac plastique boursouflé au pied d'un buisson en arrière plan... Il y a toujours un accroc prosaïque, un «punctum», un accident qui empêche l'image de s'enrouler sur elle-même, dans le narcissisme forclos de sa propre beauté miroitante...

Splash

Atteindre ainsi à une quasi perfection formelle et zen (philosophie très influente sur le photographe) tout en laissant soudain et comme par inadvertance le «réel» creuser son trou rigolard ou anecdotique a toujours quelque chose de touchant dans le travail de Julien Guinand. Ce peut être encore un chiffon jaune en bas d'un tableau, la sortie d'une bouche d'égout à côté d'une jeune femme triste... L'accident peut être aussi très littéralement l'une de ces prises de vue de «barrières de crash test» pour expérimenter les collisions d'automobiles. La concentration achoppe, la méditation échoue et sont en cela poignantes, humaines, intrigantes. Parmi les photographies réalisées au cours d'une résidence à Moly-Sabata et exposées au Bleu du Ciel (aux côtés de celles superbes d'Aurélie Pétrel et d'autres travaux très réussis signés Francis Morandini et Louis Volkmann), Julien Guinand n'a pas pu s'empêcher, là encore, de photographier de paisibles troncs d'arbres ou une jument broutant sur fonds d'usines fumantes et écumantes au loin. On verra aussi dans l'exposition une drôle d'image d'homme tirant à la carabine dans une outre pleine d'eau qui explose en un grand «splash». Clin d'œil peut-être aux peintures de David Hockney qui, lui aussi, souillait l'immobilité et la plasticité parfaite des piscines californiennes d'un grand rire et jet de foutre.

Julien Guinand, «Images en résidence»
Au Bleu du Ciel Burdeau,  jusqu'au samedi 17 mars
Publication : «Forces», texte Michel Petipoivert, éditions Deux cent cinq

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Cinq expos à voir en mars

Bons Plans | Utopies, expériences sonores, souffles peints, voyages photographiques : sous le signe de la diversité des sens, voici cinq bonnes expos à découvrir ce mois-ci.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 3 mars 2020

Cinq expos à voir en mars

Retour vers le futur Fabien Giraud et Raphaël Siboni présentent à l'IAC une exposition protéiforme des plus étranges. On y déambule parmi des objets recouverts de sel, des flaques d'eau, des projections de films durant vingt-quatre heures, des fragments de masques, des tubes métalliques qui tournent sur eux-mêmes, des immortels dormant sur le sol du musée... Il y est question de la naissance d'un enfant virtuel, de subversion du capitalisme, de nouvelles formes d'échange, et d'un laps de temps utopique s'étirant de 1894 à 7231 ! Fabien Giraud & Raphaël Siboni, Infantia À l'Institut d'Art Contemporain jusqu'au dimanche 3 mai Origines du monde Pendant huit ans, le photographe brésilien Sebastiao Salgado a parcouru les endroits les plus reculés et les plus préservés de la planète, dont il présente à La Sucrière

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Cinq expos à voir en février

Bons Plans | Cinq expositions gratuites à découvrir ce mois-ci dans les galeries lyonnaises, avec de la photographie, du dessin, de la peinture et même du "graffuturisme" !

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 6 février 2020

Cinq expos à voir en février

Fluorescences La galerie Pallade accueille la toute première exposition personnelle de la jeune peintre Claire Vaudey. Et c'est une très belle découverte ! Ses intérieurs imaginaires à la gouache, vides de toute présence humaine mais chargés d'éléments divers (fleurs, tissus, boîtes, bâtons...), vibrent de couleurs osées (des roses et des verts comme on en voit rarement) et fluorescentes. L'artiste y joue de subtils glissements entre le vivant et le décoratif, l'abstraction et le réalisme, la platitude et la profondeur, le rythme plastique et la musique, la peinture et ses doubles... Claire Vaudey À la Galerie Anne-Marie et Roland Pallade ​jusqu'au 7 mars Souffle On retient son souffle à la galerie Besson qui consacre à ce thème une exposition collective réunissant une quinzaine d'artistes. Un souffle qui peut être celui d'une brise marine dans les photographies de Gilles Verneret, le trajet léger de nuages ou de fumées dans les images de Julien Guinand, un mouvement érotique féminin pein

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Patrick Picot : « Je préfère parler d’une évolution plutôt que d’une révolution » 

École Bloo | En février dernier, les fondateurs de l’école lyonnaise de photographie Bloo en confiaient la direction à Patrick Picot. Le voici aux commandes, prêt à fixer de nouveaux objectifs.

Margaux Rinaldi | Mardi 24 avril 2018

Patrick Picot : « Je préfère parler d’une évolution plutôt que d’une révolution » 

Changement de direction pour Bloo, l’école de photographie et d’image contemporaine fondée en 2009 par Gilles Verneret et Julien Guinand. L’ancien pédagogue de projets d’arts appliqués Patrick Picot a repris la barre. Son ambition : transmettre. Parce qu’après tout, comme dirait Serge Daney (l’une de ses références) « l’image est ce qui naît d’une rencontre avec l’autre ». Ici plus particulièrement, d’une rencontre avec une équipe d’intervenants, de photographes, prêts à guider les élèves sur le chemin de la vie professionnelle, mais pas seulement. La formation initiale du bachelor européen, en deux ans, ne change pas. Patrick Picot préfère « parler d’une évolution plutôt que d’une révolution », mais il faut quand même avouer que l’école ose une sacrée mutation en abordant désormais la photo culinaire. Une première pour une école de photographie : normal que ce soit la ville des frères Lumière et de Paul Bocuse qui célèbre cette union. D’autres secteurs seront également explorés : « nous resterons dans la tradition, notamment avec les photos argentiques, mais il s’agira

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Une identité à définir

ARTS | Porter le regard sur ce qu’on ne voit même plus, telle est la démarche des photographes Dulce Pinzòn et Yann Delacour, exposés jusqu'au 13 juillet à la galerie Le Bleu du Ciel, mais dans des registres sensiblement différents. Tous deux cependant interrogent l’identité : identité individuelle et collective, mais aussi identité plastique. Charline Corubolo

Charline Corubolo | Mardi 25 juin 2013

Une identité à définir

Dulce Pinzòn est mexicaine, Yann Delacour est français. Les deux sont photographes. Elle porte un regard journalistique sur les travailleurs immigrés au travers d'une mise en scène fictionnelle, tandis qu’il engage une réflexion sur son statut de plasticien autant que sur celui de l’œuvre, ouvrant sa photographie au genre documentaire. Une permutation des genres s’opère ainsi entre les deux univers, mais l’identité et la mise en lumière d’évènements quotidiens constituent le fil d’Ariane de l'exposition que leur consacre la galerie Le Bleu du Ciel. Des Bruce Wayne sans le Wayne Redonner toute sa valeur au laborieux travail des latino-américains installés à New-York, telle est l’ambition de Dulce Pinzòn. De 2004 à 2006, elle a suivi le quotidien de ces expatriés pour aboutir à une série de dix-neuf clichés, sous-titrée La Véritable histoire des super-héros. Les photographies dévoilent des lieux de travail dans lesquels sont injectés avec humour des personnages issus des comics. Souvent seuls,

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Le Bleu du Ciel voit double

ARTS | Depuis le mois de septembre, le centre d’art photo Le Bleu du Ciel a ouvert un second local rue Burdeau. Cette semaine, le lieu d’art inaugure deux (...)

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 22 février 2009

Le Bleu du Ciel voit double

Depuis le mois de septembre, le centre d’art photo Le Bleu du Ciel a ouvert un second local rue Burdeau. Cette semaine, le lieu d’art inaugure deux nouvelles expositions (vernissages simultanés le jeudi 26 février à partir de 18h). La célèbre photographe américaine Lynne Cohen poursuit son exploration des lieux les plus incongrus du monde contemporain et présente (jusqu’au 11 avril rue Burdeau)des images d’intérieurs de stations thermales, de laboratoires, de centres de tirs militaires… Roselyne Titaud pose quant à elle un regard introspectif et poétique sur d’autres « intérieurs » plus triviaux et habituels (jusqu’au 11 avril au Bleu du ciel Plateau).

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Documents

ARTS | Photo / Le «docu» ment, ou presque, au centre d’art Le Bleu du Ciel qui s’est peu à peu spécialisé dans les œuvres photographiques évoluant entre documentaire (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 décembre 2008

Documents

Photo / Le «docu» ment, ou presque, au centre d’art Le Bleu du Ciel qui s’est peu à peu spécialisé dans les œuvres photographiques évoluant entre documentaire et regard artistique, réalité et fiction subjective. On pourra y découvrir cette année le travail brillant du photographe suisse Christian Lutz (du 10 janvier au 21 février) qui s’est immiscé parmi les arcanes et les responsables du pouvoir diplomatique de son pays, pour mieux les mettre en scène et révéler leurs univers codé et secret. Autre exposition à ne pas manquer au Bleu du Ciel : Lynne Cohen (avril-mai), photographe née en 1944 aux Etats-Unis qui fouille inlassablement du regard l’étrangeté des intérieurs de bâtiments contemporains : laboratoires, salles de conférence, centres de formation, salles de tir… Entre calligraphie et reportage, la photographe Jaqueline Salmon présentera quant à elle le fruit de sa résidence au Québec sur les îles du Saint-Laurent à la Galerie Mathieu (du 23 avril au 30 mai). Entre facéties et activisme, Edouard Boyer à la BF15 (du 6 février au 28 mars) jouera, lui, de sa propre disparition, intervenant dans la presse à l’aide d’un personnage fictif, ou cherchant à parasiter par tous les moye

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Le temps de la photo

ARTS | Expos / Belle exposition à la Bibliothèque de la Part-Dieu où quatre photographes du Réverbère présentent des travaux récents. Parmi eux : Julien Guinand ou le temps suspendu, et Arielle Bonzon ou le temps accéléré, urgent. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 28 novembre 2007

Le temps de la photo

Certains s'y emploient avec des tomates, Julien Guinand, lui, réalise des concentrés de temps. Cela s'appelle aussi des photographies, même si la peinture hante ses images. Temps concassé, broyé à la manière de pigments, puis lissé en lumières étales tirant vers le gris et en couleurs mates comme celles du silence. Suspens, stase, apnée. En une dizaine de grands formats, Guinand aimante notre regard sur des choses qui a priori ne nous passionnent guère : un moteur de voiture sur une chaîne de montage, des tireurs à la carabine dans leur stand, un poulain anesthésié couché dans un renfoncement sombre... Mais la densité de ses images anesthésie justement le regard, envoûte, méduse. Du lierre envahit un coin de forêt et ce paysage devient un monochrome vert enveloppant, un espace fantomatique où l'on prend plaisir à se perdre. Même si la mort rôde parmi les feuillages, tout comme elle rôde dans les autres photographies où le temps, en quelque sorte, meurt (temps mort disent les sportifs). Le poulain s'endort. Les tireurs s'évadent dans un lieu mental dont ils détiennent seuls le secret. La mort ou le vide aiguisent ici la vie, la sculptent, la mettent sous tension, la pétrifient et

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