Le fil de nos pensées

ARTS | Même si son œuvre monumentale à la Sucrière a nécessité 6 000 pelotes de laine, tout ne tient qu’à un fil chez Chiharu Shiota : celui que les Anciens disaient relier l’âme à l’au-delà et qu’aujourd’hui on pourrait voir comme constituant le réseau fragile et incertain de la psyché, de la mémoire et de l’identité. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 6 mai 2012

Photo : Noël Bouchut


«Je pense à la chaleur que tisse la parole autour de son noyau le rêve qu'on appelle nous», écrivait Tristan Tzara. Ne cherchons pas trop vite les significations ou les symboles, et laissons l'œuvre monumentale de Chiharu Shiota se donner d'abord à nos sensations, à la déambulation, à la rêverie et aux dérives de l'imagination... Occupant les 1700 m² du premier étage de la Sucrière, l'installation impressionne d'emblée fortement et compose un espace-temps difficile à définir : parmi des lumières tamisées et extrêmement précises, nous sommes projetés dans une sorte de souterrain mystérieux, hanté par de grands fantômes blancs vaporeux. Soit seize robes blanches démesurées (qui semblent identiques et sont en réalité toutes légèrement différentes, dessinées par le styliste Mongi Guibane), aux traînes reliées entre elles ainsi qu'aux piliers du bâtiment, le tout prenant place parmi les trames de milliers de fils de laine noire entrecroisés (6 000 pelotes et 600 km de laine). Tout communique et est relié en un vaste réseau : fils, tissus, parois de béton, sol, piliers.

Cortex

Beaucoup penseront au labeur d'une araignée, aux toiles un peu lugubres des greniers ou des caves. Chiharu Shiota s'en défend, préférant l'image d'un cortex et d'un réseau de neurones, reliés entre eux par des synapses et des dendrites imaginaires. «Toute mon œuvre porte sur la mémoire», souligne l'artiste, assez réservée, née en 1972 à Osaka, établie depuis 1996 à Berlin, formée auprès de la performeuse radicale Marina Abramovic. Ses grandes robes blanches ne doivent pas être forcément lues elles non plus comme représentatives d'une quelconque virginité ou féminité revendiquée, mais «comme une seconde peau». «Je pense que tout est à l'intérieur du corps – famille, peuple, nation et religion… À l'aide de fils qui entourent la robe «seconde peau», je crée un environnement qui décrit ces relations». Ce vaste «Labyrinthe de la mémoire» enveloppe ainsi différentes strates de temps, différentes relations de l'individu au groupe, différents rapports de l'intérieur au dehors, du visible à l'invisible… Formée aussi à la peinture et au dessin aux Beaux-Arts de Kyoto, Shiota manie fils, lumières, tissus comme autant d'éléments picturaux, peignant en trois dimensions. Et l'on sera attentif dans son œuvre aux infimes et très précises variations de densités, de formes légèrement différentes, de clairs-obscurs, aux successions de plans. Variations esthétiques exprimant celles de la psyché et de la durée humaines.

Portrait

Cette confusion parfaite et géniale entre la psyché et un univers plastique renvoie par exemple au film de David Cronenberg, Spider, lui aussi représentation de la psyché d'un individu (en l'occurrence schizophrène) et lui aussi utilisant le motif des fils arachnéens, comme autant de tentatives, d'essais réussis ou inaboutis de relier des souvenirs, de construire une mémoire et une identité. Et là est le trait essentiel : de Bergson ou Deleuze à Shiota et Cronenberg, la mémoire n'a rien de fixe ni de définitif, elle est une «matière» en constant devenir et recréation. La série des robes «seconde peau» de Shiota figure cela de manière admirable, telles des couches ou des images différentes et successives de soi, quasi identiques mais pas totalement, s'étirant en de longues perspectives et dans des éclairages dissemblables. «Labyrinth of memory» constitue une sorte d'autoportrait de l'artiste en trois dimensions (la 3e dimension essentielle étant ici celle du temps) qui, comme tout autoportrait réussi, implique la relation à l'autre et au social, interroge les masques et les failles de l'identité, renvoie le spectateur à ses propres questionnements. Commentant Spider, David Cronenberg rappelle combien au fond il est difficile pour chacun, chaque matin au réveil, de reconstituer une mémoire et une identité, ces fictions nécessaires, quand nous sommes pris en réalité dans des changements et des métamorphoses incessants…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Falling | Le comédien aux mille talents vient de signer son premier long-métrage en tant que cinéaste, qu’il a présenté en première française durant le Festival Lumière à Lyon. Une histoire de famille où l’attachement et l’oubli se livrent un duel sans ménagement. Rencontre.

Vincent Raymond | Mercredi 4 novembre 2020

Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Comment se fait-il que ce soit cette histoire en particulier que vous ayez racontée pour votre premier film — car vous avez écrit plusieurs scénarios avant de réaliser Falling ? Viggo Mortensen : Je suppose que je voulais me souvenir de mes parents — de ma mère, pour commencer —, pour le meilleur et pour le pire comme tout le monde. Même si c’est devenu une histoire père/fils, l’inconscient de leur combat repose sur une différence d’opinion autour de leurs souvenir de leur femme et mère. Elle reste, à mon avis, le centre moral de l’histoire. Et c’est très important pour moi le casting de la mère, Gwen. Hannah Gross était parfaite, géniale : même si elle n’est pas là tout le temps, elle est là. Mais la raison pour laquelle j’ai fait mes débuts comme réalisateur et scénariste avec cette histoire, c’est parce que j’ai trouvé l’argent (sourire). J’avais essayé plusieurs fois, il y a 23-24 ans, avec un autre scénario, au Danemark, j’avais 20-30% du budget, mais pas davantage. Au bout du compte, je pense que c’était mieux que j’attende,

Continuer à lire

Videodrome, film dément

ECRANS | À l’occasion des 6e Journées Cinéma et Psychiatrie organisées par la Ferme du Vinatier, le Comœdia accueille une projection-débat autour d’un film collant (...)

Vincent Raymond | Mardi 15 novembre 2016

Videodrome, film dément

À l’occasion des 6e Journées Cinéma et Psychiatrie organisées par la Ferme du Vinatier, le Comœdia accueille une projection-débat autour d’un film collant parfaitement à la thématique choisie pour les travaux — Sexe(s), psy-&-vidéos —, Videodrome (1983) de David Cronenberg. Une plongée dans la fascination pour la violence et le désir charnel ; une anticipation de notre rapport viscéral aux écrans — des préoccupations récurrentes chez Cronenberg, au demeurant. Le film sera suivi d’un échange animé par le Dr Alain Bouvarel (pédopsychiatre, directeur du Centre National de l'Audiovisuel en Santé Mentale/Festival de Lorquin), le Dr Jean-Pierre Salvarelli (psychiatre - hôpital du Vinatier) et le Dr Jean-Christophe Vignoles (psychiatre - hôpital Saint Jean de Dieu). Videodrome Au Comœdia le mardi 22 novembre à 20h

Continuer à lire

Et Cronenberg fit le bzzzzz

ECRANS | C’est l’une des nouveautés de la rentrée dans les CNP-Cinémas Lumière (on ne sait plus comment les appeler) : le retour des projections du samedi minuit aux (...)

Vincent Raymond | Lundi 31 octobre 2016

Et Cronenberg fit le bzzzzz

C’est l’une des nouveautés de la rentrée dans les CNP-Cinémas Lumière (on ne sait plus comment les appeler) : le retour des projections du samedi minuit aux Terreaux. Désormais baptisées “Séances Midnight Movies” — même si elles sont programmées à 22h30 —, elles n’affichent certes plus systématiquement le merveilleux Graphique de Boscop mais un long-métrage différent chaque semaine, prélevé dans le vaste corpus du cinéma horrifique, assorti comme il se doit d’une petite introduction. Le film sélectionné ce 5 novembre, La Mouche (1987), semble faire écho au carnaval sucré et horrifique qui vient tout juste de s’achever. David Cronenberg y offre en effet à son interprète Jeff Goldblum de splendides métamorphoses, grâce à des postiches bien gluants de diptère mutant amoureusement fignolés par Chris Walas — dûment récompensé par un Oscar du maquillage. Remake éloigné de la première adaptation d’une nouvelle de

Continuer à lire

Maps to the stars

ECRANS | David Cronenberg signe une farce noire et drôle sur les turpitudes incestueuses d’Hollywood et la décadence d’un Los Angeles rutilant et obscène. Un choc ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 20 mai 2014

Maps to the stars

La «carte des stars» du titre fait référence à ces dépliants indiquant l’emplacement des villas appartenant aux célébrités hollywoodiennes à Los Angeles ; la carte du dernier film de David Cronenberg se résume en revanche à un cercle d’une demi-douzaine de personnages portant des prénoms impossibles, gravitant dans l’univers du cinéma et unis par des liens scénaristiques mais aussi par de tortueux liens du sang. Il y a un jeune acteur de treize ans arrogant et cynique, star d’une franchise ridicule (Bad babysitter) et déjà passé par la case réhab', son père moitié gourou, moitié thérapeute new age, une comédienne vieillissante obsédée par le fantôme de sa mère morte dans un incendie, un chauffeur de limousine qui se rêve scénariste et acteur… Et, surtout, une fille mystérieuse qui s’incruste dans leur vie, un peu folle et portant sur son corps les stigmates de graves brûlures. Film choral ? Pas vraiment, car Maps to the stars tisse assez vite une toile réjouissante où chacun va illustrer la décadence dans laquelle s’enfonce un Los Angeles corrompu au dernier degré, réplique vulgaire et morbide de celui décrit par John Schlesinger dans s

Continuer à lire

(Télé)Visions de Cronenberg

ECRANS | Hourra ! C’est le retour de L’Épouvantable vendredi cette semaine à l’Institut Lumière, dans une formule allégée à deux films au lieu de trois. Pour cette (...)

Christophe Chabert | Jeudi 15 novembre 2012

(Télé)Visions de Cronenberg

Hourra ! C’est le retour de L’Épouvantable vendredi cette semaine à l’Institut Lumière, dans une formule allégée à deux films au lieu de trois. Pour cette nouvelle saison, c’est David Cronenberg qui a l’honneur de lancer les hostilités, avec deux films donc, et pas des moindres. D’abord La Mouche, son œuvre la plus célèbre, qui fait aujourd’hui encore l’unanimité même chez les détracteurs du cinéaste. Pourtant cette commande de Mel Brooks autour du remake d’une série B fantastique (La Mouche noire avec Vincent Price), avait tout de la fausse bonne idée. Cronenberg y décrit le calvaire de Seth Brundle (Jeff Goldblum), physicien geek ayant inventé une méthode de téléportation révolutionnaire mais qui, lors d’un test sur sa personne, voit son génome mélangé à celui d’une mouche ; plutôt qu’à une métamorphose gore, on assiste à l’avancée réaliste et tragique d’une forme virulente de cancer, à laquelle Cronenberg ajoute une déchirante histoire d’amour entre Brundle et une jolie journaliste (Geena Davis), façon La Belle et la bête. Ensuite, flashback quelques années auparavant avec Videodrome, grande œuvre culte où Max Renn (James Wo

Continuer à lire

Podcast / Débat critique sur ‘Tell the children’ à la Salle de Bain et Chiharu Shiota à la Sucrière

ARTS | L’exposition ‘Tell the children’ conçue par l’artiste Francis Baudevin se termine le 9 Juin 2012 à la Salle de bain de Lyon

Dorotée Aznar | Jeudi 24 mai 2012

Podcast / Débat critique sur ‘Tell the children’ à la Salle de Bain et Chiharu Shiota à la Sucrière

Date de première diffusion:  22 Mai 2012 Emission n°110  Durée: 35’00 minInvité: Françoise Lonardoni, Responsable de l’artothèque de la Part-Dieu et commissaire indépendant; Jean-Emmanuel Denave, critique art et culture dans la presse écrite.Contenu: L’exposition ‘Tell the children’ conçue par l’artiste Francis Baudevin se termine le 9 Juin 2012 à la Salle de bain de Lyon; ‘Labyrinth of memories’ de la Japonaise Chiharu Shiota constitue la première exposition de la Sucrière nouvelle formule et dure jusqu’au 31 Juillet 2012. Apportons une parole critique sur ces deux événements. Chroniques: Mattcoco et ses chers bambins nous livrent la deuxième partie de leur expédition au MAC dans l’expo Combas dans Califragilistic; Solenne Livolsi cuisine son Soliloque à la sauce Centre Pompidou-Metz. Retrouvez également : le blog des rendez-vous de la création contemporaine  Liens utiles : 

Continuer à lire

Cosmopolis

ECRANS | Après A dangerous method, David Cronenberg signe une adaptation fidèle et pourtant très personnelle de Don De Lillo. Entre pur dispositif, théâtralité assumée et subtil travail sur le temps et l’espace, un film complexe, long en bouche et au final passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 mai 2012

Cosmopolis

David Cronenberg a le goût du paradoxe. Quelques mois seulement après A dangerous method, où sa mise en scène baissait les bras face au rouleau compresseur scénaristique de Christopher Hampton, le voilà qui transforme le roman de Don De Lillo, Cosmopolis, en un pur objet de cinéma, dont l’origine littéraire (et, une fois sur l’écran, quasi-théâtrale) est littéralement bousculée par le regard de Cronenberg. Il suffit par exemple de voir comment Cronenberg subvertit l’idée même de chapitre à l’écran : Eric Packer, son héros, monte un matin dans sa limousine avec pour seul objectif d’aller «se faire couper les cheveux». Trader arrogant, dont la volonté de contrôle l’a progressivement insensibilisé aux soubresauts du monde (la visite du Président des Etats-Unis, un début d’émeute et même sa propre épouse, simple trophée qu’il n’a plus envie de contempler), Packer dialogue froidement avec les passagers qui se succèdent dans l’habitacle. Or, ceux-ci ne montent pas dedans : la scène commence et ils y sont déjà, comme si ils s’étaient téléporté par on ne sait quel tour de magie à l’intérieur. Et lorsqu’elle se termine, ils disparaissent aussi sec du récit, et

Continuer à lire

A dangerous method

ECRANS | La rivalité entre Freud et son disciple Carl Gustav Jung, un sujet complexe mais idéal pour David Cronenberg, qu’il rend passionnant pendant 45 minutes, avant de laisser la main à son scénariste, l’académique Christopher Hampton. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 décembre 2011

A dangerous method

Au détour d’une séquence de séduction entre Sabina Spielrein (Keira Knightley, qui donne beaucoup d’elle-même à ce personnage de femme hystérique découvrant la nature sexuelle de son mal) et Carl Gustav Jung (Michael Fassbender, loin de l’animalité de Shame, comme cherchant à déchirer le corset moral qui l’enserre), celle-ci lui dit : «Dans chaque homme, il y a une part féminine». L’admirateur de David Cronenberg saisit instantanément ce qui renvoie à l’œuvre du cinéaste canadien : la sexualité comme révélateur de la confusion des genres. A dangerous method raconte le conflit entre Freud, qui pense que tout est explicable par la nature libidinale des êtres, et Jung, qui croit que certains phénomènes proviennent d’un inconscient collectif. Mais il dit aussi qu’il y a une part d’inexplicable dans le désir et que la chair prend toujours le dessus sur le cerveau. Malaise dans la civilisation Comment raconter cette rivalité intellectuelle sans s’empêtrer dans des couches de dialogues explicatifs ? Cronenberg trouve de belles parades à cet écueil : par la mise en scène, comme lors de ce passage remarquable où le dispositif d’analyse inventé par Jung

Continuer à lire

Le cinéma interné

ECRANS | Dans le cadre des journées professionnelles «Cinéma et psychiatrie», l’Institut Lumière organise une soirée ouverte à tous le mardi 29 novembre à 20h. Heureuse (...)

Dorotée Aznar | Dimanche 20 novembre 2011

Le cinéma interné

Dans le cadre des journées professionnelles «Cinéma et psychiatrie», l’Institut Lumière organise une soirée ouverte à tous le mardi 29 novembre à 20h. Heureuse initiative car le programme, qui sera présenté et commenté par trois spécialistes de la psychiatrie, aura pour point d’orgue la projection de Spider de David Cronenberg (2002). Mal aimé à sa sortie, y compris dans ces colonnes, le film n’a depuis cessé de grandir dans nos esprits au fil des visions, jusqu’à apparaître comme une œuvre majeure du cinéaste canadien. Ralph Fiennes y incarne un homme au comportement bizarre, bredouillant d’incompréhensibles morceaux de phrases et notant ses pensées dans un carnet avec une écriture en pattes de mouche (d’araignée ?). Tout juste sorti de l’asile, on l’envoie dans une pension médicalisée près du quartier où il passa son enfance. Là-bas, il revit les épisodes qui l’ont conduit à commettre un acte irréparable et l’ont plongé dans la folie — à moins que celle-ci n’ait toujours été là, névrose latente liée à un œdipe mal digéré… Le génie du dispositif inventé par Cronenberg est de mêler au sein des plans le présent et le passé, le souvenir des faits et le rapport distordu qu

Continuer à lire