Inconscient visuel

ARTS | Le Réverbère ouvre ses cimaises à deux photographes, Arièle Bonzon et Yves Rozet qui, chacun à leur manière, mettent en doute les images, défient ou dé-fixent leurs certitudes. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 24 janvier 2013

Photo : Yves Rozet


Dans une galerie consacrée à l'image fixe, il est parfois amusant de constater combien celle-ci semble y flotter. Formats, couleurs ou noir et blanc, points de vue, grain : les photographies présentées par Arièle Bonzon et Yves Rozet jouent ici de leurs propres hésitations, indéterminations, variations… Chaque œuvre à sa façon. Chez Yves Rozet à partir de repérages et de pré-compositions précis qui aboutissent à des polyptiques fluctuant entre fiction et réalité, conspirant «à nous égarer, à perdre notre regard, à éclater nos repères spatio-temporels en créant des fictions suspendues, des prétextes d'histoires à inventer, des sources de songerie». Arièle Bonzon photographie elle au fil de ses rencontres visuelles et de ses émotions et constate que «la photographie, ce que je vois du monde et le monde lui-même ont ceci en commun, [c'est] l'incertitude et ses nombreux états». C'est un enfant assis et un peu flou, photographié par Arièle Bonzon, qui ouvre l'exposition, à cet âge des possibles où le destin n'est pas encore "fixé". Puis, l'artiste nous entraîne dans une variation continue de représentations : un même arbre en fleurs dans deux formats différents, une forêt en noir et blanc puis en couleurs, un paysage industriel vu devant et derrière un pare-brise embué…

Attention flottante

Yves Rozet présente, quant à lui, le troisième volet de sa série Figures déliées sur un fond sans fond, se référant au «labyrinthe composé de trajectoires complexes lorsque l'on se promène parmi les multiples fragments de réel, vestiges d'une mémoire, témoignages d'une culture, strates de temps divers». Ses polyptiques (composés de deux, trois ou quatre images) sont d'autant plus énigmatiques et poétiques qu'ils associent des présences humaines à des fragments d'architecture intérieure. Une femme allongée et yeux clos associée à un simple rideau un peu flou suffisent à semer le trouble. Le lieu et le corps résonnent ici non pas pour mieux en dévoiler l'intériorité mais pour en ouvrir "plus grand" les aspects énigmatiques. Yves Rozet et Arièle Bonzon rejoignent en définitive dans cette exposition une idée de Walter Benjamin développée dès 1931 dans sa Petite histoire de la photographie : «la nature qui parle à l'appareil photographique est autre que celle qui parle à l'œil – autre, avant tout, en ce qu'à un espace consciemment travaillé par l'homme se substitue un espace élaboré de manière inconsciente… [La photographie] nous renseigne sur cet inconscient visuel, comme la psychanalyse nous renseigne sur l'inconscient pulsionnel».

"Incertitudes", Arièle Bonzon
"Figures déliées sur un fond sans fond", Yves Rozet

 au Réverbère, jusqu'au samedi 27 avril


Arièle Bonzon et Yves Rozet

"Incertitudes, 2010-2013" et "Figures déliées sur un fond sans fond, 2002-2010"
Galerie Le Réverbère 38 rue Burdeau Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Le Réverbère sort ses réserves

ARTS | La galerie photo Le Réverbère réunit six de ses artistes pour une exposition consacrée à des œuvres récentes, décalées ou rarement montrées. Simple et efficace. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 26 janvier 2012

Le Réverbère sort ses réserves

Au rez-de-chaussée du Réverbère règne un certain esprit de liberté et de simplicité. La Lyonnaise Arièle Bonzon nous accueille avec des vues de désert, dont un très bel arbre esseulé dépliant ses rameaux au-dessus d'une dune... Un peu plus loin, Lionel Fourneaux associe librement des dessins enfantins (griboullis, oiseaux, empreinte de main...) à des photographies. Un procédé déjà souvent utilisé mais qui, là encore, révèle tout son potentiel de décalage et de poésie. «Ces dialogues obéissent à une seule loi, celle de l’attraction personnelle, elles ne s’imposent donc à personne, mais peuvent toucher ceux qui n’ont pas oublié cette dimension du jeu et du plaisir propre aux premières années de la vie. La proximité de mes enfants, leurs sentiments mêlés au spectacle de la bizarrerie du monde m’aident à recouvrer cet état d’innocence, de fraîcheur – disons cela – et de rêverie volontiers naïve, mais verticale qui m’autorisent à fabriquer ces images métisses» écrit le photographe. À ses côtés, Jean-Claude Palisse poursuit son tr

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Les contradictions du sensible

ARTS | Arièle Bonzon, photographe, présente au Réverbère une vision éclatée et déroutante de ce qui nous est pourtant familier, conjuguant ensemble la banalité, l’étrangeté et la beauté de la vie quotidienne. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 30 janvier 2009

Les contradictions du sensible

Arièle Bonzon surprendra peut-être celles et ceux qui ont suivi son travail jusqu’à présent. Avec sa nouvelle série intitulée Familier, elle est devenue une artiste du décalage, de la réunion incongrue entre différents fragments de la vie quotidienne, du rapport photographique entre ce qui, a priori, n’a pas ou peu de rapport. Entre une tête de poisson sanguinolente et le doux visage d’un enfant par exemple… Aussi pour introduire son univers, susciter quelques impressions, on se permettra nous-aussi un rapprochement totalement incongru entre l’œuvre de la photographe et celle… du cinéaste James Gray ! Tous deux en effet partagent un même intérêt pour la famille ou «le familier». Mais encore et surtout pour les sentiments doux-amers et les affects ambivalents, contradictoires. Dans la banalité de la vie quotidienne, «on peut être atteint par la cruauté de la vie et sentir quelque chose de lumineux, être empli de joie et penser en même temps à la mort» déclarait James Gray au magazine Transfuge en décembre 2008. A propos de Two Lovers, le cinéaste ajoute : «Le film

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Sous le verre de Rozet

ARTS | Expo / Le photographe Yves Rozet expose ses polyptyques au Réverbère. Œuvres superbes, émouvantes et énigmatiques. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 24 janvier 2007

Sous le verre de Rozet

À travers les portes ouvertes d'un cabanon, on aperçoit au loin la mer. Sur une deuxième photographie, noir et blanc cette fois-ci : la mer plein cadre et quelques mouettes voltigeant au-dessus. L'un des volatiles apparaît ensuite en gros plan sur une troisième image... Ce triptyque poétique est emblématique de la démarche photographique d'Yves Rozet : découpage du temps et de l'espace, fragmentation du regard, association baroque de la couleur et du noir et blanc, grande place laissée au mystère, au vide, aux «trous» du sens... Comme si l'artiste composait des puzzles, entre imaginaire et réalité, dont les différentes pièces (les différentes images) ne s'emboîteraient pas tout à fait les unes avec les autres, laissant leurs fêlures et leurs blessures à ciel ouvert. D'où une sorte de silence qui règne sur cette exposition : le bruit de la réalité toujours se dérobe, la fiction toujours reste inachevée. Le regard déambule et se perd dans un monde fait surtout de sensations, de couleurs, de surfaces, de matières... De personnages qui apparaissent aussi parfois dans la première image d'un diptyque, pour disparaître dans l'autre. Ou bien, dans un autre polyptyque, c'est un visage fémin

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Le temps de la photo

ARTS | Expos / Belle exposition à la Bibliothèque de la Part-Dieu où quatre photographes du Réverbère présentent des travaux récents. Parmi eux : Julien Guinand ou le temps suspendu, et Arielle Bonzon ou le temps accéléré, urgent. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 28 novembre 2007

Le temps de la photo

Certains s'y emploient avec des tomates, Julien Guinand, lui, réalise des concentrés de temps. Cela s'appelle aussi des photographies, même si la peinture hante ses images. Temps concassé, broyé à la manière de pigments, puis lissé en lumières étales tirant vers le gris et en couleurs mates comme celles du silence. Suspens, stase, apnée. En une dizaine de grands formats, Guinand aimante notre regard sur des choses qui a priori ne nous passionnent guère : un moteur de voiture sur une chaîne de montage, des tireurs à la carabine dans leur stand, un poulain anesthésié couché dans un renfoncement sombre... Mais la densité de ses images anesthésie justement le regard, envoûte, méduse. Du lierre envahit un coin de forêt et ce paysage devient un monochrome vert enveloppant, un espace fantomatique où l'on prend plaisir à se perdre. Même si la mort rôde parmi les feuillages, tout comme elle rôde dans les autres photographies où le temps, en quelque sorte, meurt (temps mort disent les sportifs). Le poulain s'endort. Les tireurs s'évadent dans un lieu mental dont ils détiennent seuls le secret. La mort ou le vide aiguisent ici la vie, la sculptent, la mettent sous tension, la pétrifient et

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