«Fuck off Charles!»

ARTS | Après des œuvres de Poussin et de Soulages, le Musée des Beaux-Arts vient d’acquérir L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint de Jean Auguste Dominique Ingres. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 14 février 2013

Photo : Jean Auguste Dominique Ingres L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint, 1848, Huile sur toile, 41, 5 x 32, 5 cm


On dirait presque un rappeur ou un punk, rebelle avachi sur son fauteuil et envoyant balader un émissaire politique d'un (presque) grand doigt d'honneur. Pierre l'Arétin, né en 1492 à Arezzo et mort en 1556 à Venise, en est sans doute l'ancêtre. Auteur de satires mordantes sur la société de son temps et de pièces comiques, cet ami de Titien écrivit aussi quelques œuvres pieuses à la fin de sa vie que l'on dit rocambolesque : au cours d'un repas, une plaisanterie particulièrement obscène aurait provoqué chez lui une grande crise de rire, au point qu'il tomba à la renverse et se fendit le crâne. Une trentaine d'années après l'avoir traité de manière plus sobre et raide, Ingres s'empare en 1848 d'un autre fait plus ou moins légendaire : l'Empereur Charles Quint envoyant à l'Aretin un messager afin de lui remettre une chaîne en or pour acheter le silence du redouté pamphlétaire. La "réponse" représentée par Ingres est signifiée dans le tableau par le visage de l'Arétin exprimant une stupéfiante morgue dédaigneuse.

S'opposer ou souscrire ?

Dans cette scène très éclairée, l'opposition entre la nonchalance de l'écrivain et la raideur outrée et belliqueuse de l'envoyé impérial se double d'une opposition tonale entre l'or de l'habit de ce dernier et le rouge-désir de l'intérieur de l'Arétin : nappe du bureau, tissus des fauteuils, tentures du lit… Mais le tableau prend encore un tout autre intérêt par une autre opposition, entre la lumière du premier plan et l'obscurité du second. On y perçoit quelques tableaux aux murs (dont un autoportrait de Titien) et, surtout, deux jeunes femmes nues observant la corruption refusée. Il y là tout un monde tapi dans l'ombre : celui de l'art, de la liberté, de la licence érotique… Le Musée des Beaux-Arts a dû verser l'équivalent de plusieurs chaînes en or - 750 000 euros dont 80 000 réunis grâce à une souscription publique à laquelle ont répondu 1500 donateurs - à une galerie afin que cette œuvre rejoigne ses collections. Sylvie Ramond, directrice du musée, légitime cet achat par le fait qu'«Ingres est un très grand artiste du XIXe Siècle, un néoclassique qui a influencé beaucoup de peintres comme Cézanne et qui est l'annonciateur d'une certaine modernité. Il fallait lui donner une place au Musée et compléter aussi notre collection de peinture troubadour». Terme inventé par les peintres lyonnais Pierre Revoil et Fleury Richard, la peinture troubadour s'émancipera dans la première moitié du XIXe siècle des motifs de la mythologie et de l'Antiquité pour représenter des scènes plus ou moins fictives du Moyen Âge ou de la Renaissance.

L'Arétin et l'envoyé de Charles Quint, par Ingres
au Musée des Beaux-Arts

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"Femme assise sur la plage", 1937, de Pablo Picasso

Une œuvre dans l'expo | C’est parfois sur la plage, là où tout devrait être clair et précis sous la lumière et dans le dénuement, que les choses paradoxalement peuvent se révéler (...)

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 9 juillet 2020

C’est parfois sur la plage, là où tout devrait être clair et précis sous la lumière et dans le dénuement, que les choses paradoxalement peuvent se révéler complexes, confuses, en devenir… Rappelons-nous, par exemple, le meurtre commis par Meursault dans un éclat de soleil, dans L'Étranger de Camus, ou bien la baignade en mer de Thomas l’obscur (Maurice Blanchot) où dedans et dehors s’inversent sans cesse. Esseulée dans une clarté sans ombre ou presque, la Femme assise sur la plage (1937) de Picasso se gratte un pied. C’est aussi simple et trivial que cela. Mais, plus avant, est-ce vraiment une femme ou est-ce un monstre quasi extra-terrestre, est-elle de profil ou est-elle de face, est-elle débordante de chair et de vie ou figée dans la pierre et la mort, est-elle en deux ou en trois dimensions ? Est-elle un peu simplette concentrée sur sa tâche triviale ou plongée dans une profonde boucle mélancolique ? Avec Picasso ce type d’alternatives semble s’ouvrir sur un rap

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Passé recomposé

ARTS | Amateurs de sensations fortes et de belle peinture, vous serez comblés par la nouvelle exposition du Musée des Beaux-Arts, consacrée au retour sur le passé de peintres du début du XIXe Siècle. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 20 mai 2014

Passé recomposé

Le Musée des Beaux-Arts effectue un double rétropédalage dans le passé avec L'Invention du passé, une vaste exposition qui «s'intéresse à la représentation de l'histoire dans les arts figurés en Europe au XIXe siècle, et plus particulièrement au regard porté par les artistes sur le Moyen-Âge, la Renaissance et le XVIIe siècle». Elle réunit concrètement deux cents tableaux, dessins et sculptures signés Ingres, Delaroche, Delacroix, ou réalisés par des Lyonnais comme Fleury Richard et Pierre Révoil. Ce "genre historique" qui apparaît après la chute de l'Empire doit être replacé dans son contexte : l'intérêt pour l'histoire touche alors tous les arts (voir les romans de Walter Scott à la même époque) et, en France du moins, le retour aux grandes figures nationales semble panser les plaies de la défaite et s'inscrira plus tard (en faveur ou en opposition du reste) dans le sillage de la Restauration. Entre 1802 et 1850, les artistes ne se contentent donc pas de redécouvir l'Histoire, ils la réinterprètent, la tirent à hue et à dia selon leurs opinions politiques, mais toujour

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Un euro le tableau

ARTS | Pour la première fois de son histoire, et à l’instar du Louvre, le Musée des Beaux-Arts de Lyon ouvre une souscription publique pour acquérir un tableau. (...)

Nadja Pobel | Jeudi 27 septembre 2012

Un euro le tableau

Pour la première fois de son histoire, et à l’instar du Louvre, le Musée des Beaux-Arts de Lyon ouvre une souscription publique pour acquérir un tableau. L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint peint en 1848 par Ingres trouvera tout naturellement sa place dans la salle des troubadours du musée si 80 000 € manquant (sur une totalité de 750 000) sont récoltés auprès des particuliers d’ici le 15 décembre. Tous les dons (dès un euro !) sont déductibles des impôts à hauteur de 66%. Plus de renseignements sur www.donnerpouringres.fr et dans notre article sur www.petit-bulletin.fr/lyon.

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Ne soyez pas pingres avec Ingres

ARTS | Le Musée des Beaux-Arts lance une souscription publique afin d’acquérir une œuvre d’Ingres jamais exposée. En plus de l’argent récolté auprès de ses fidèles entreprises mécènes, le musée appelle chacun à contribuer l’achat final de ce tableau. Don minimum fixé à un euro ! Nadja Pobel

Christophe Chabert | Jeudi 27 septembre 2012

Ne soyez pas pingres avec Ingres

L’argent public manque, ce n’est un secret pour personne. L’arrivée de la gauche au pouvoir entérine une baisse du budget de la culture et même si la Ville de Lyon consacre toujours 20% de son fond à ce portefeuille, la culture a besoin de mécènes comme dans les pays anglo-saxons où cette pratique est depuis longtemps développée. La France commence tout juste à oser piocher dans cette manne financière. En 2008, le musée des Beaux-Arts de Lyon avait acquis La Fuite en Égypte de Poussin grâce aux dons des entreprises. L’an dernier trois œuvres de Soulages sont tombées dans son escarcelle, qui donneront lieu à une vaste exposition sur le peintre français incontournable à partir du 12 octobre. Et, ce mois-ci, pour la première fois, l’équipe du Musée a eu l’idée de faire appel au tout-venant. Outre, la somme d’argent à récolter, l’idée est aussi presque pédagogique : «il s’agit de s’approprier le musée et d’élargir le public» comme le disent de concert Sylvie Ramond, directrice du musée et Georges Képénékian, adjoint la culture et aux grands événements de la Ville de Lyon. Seuls les musées du Louvre (Les Trois Grâces de Lucas Cranach l’Ancie

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