Espace en voie de réapparition

ARTS | Que sculpture et peinture soient par définition liées à des problèmes d'espace paraît une évidence. Que l'art contemporain reprenne la question à nouveaux frais est plus excitant et essentiel. Quelques-unes des expositions de la saison 2013-14 entament le sujet... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 13 septembre 2013

C'est en général lorsqu'on perd quelque chose qu'on lui reconnaît sa pleine importance... Ainsi de l'espace qui, avec l'accélération et la vitesse chez Paul Virilio et le simulacre chez Jean Baudrillard, se serait, sous nos yeux contemporains, réduit à la portion congrue du pixel à la surface d'un écran. À l'heure de cette disparition problématique, l'Institut d'Art Contemporain axe toutes ses expositions et événements sur l'espace : Fabricateurs d'espaces, une exposition récente, son Laboratoire Espace Cerveau, la prochaine exposition consacrée à Manfred Pernice du 6 décembre au 16 février, artiste allemand interrogeant l'espace urbain.

L'occasion de saisir les enjeux du travail philosophique de Peter Sloterdijk, qui ne pose plus les traditionnelles questions «Qui  ? Comment  ?  Quand  ?» mais se demande «Où ?» se trouve l'individu humain. Et traque dans sa trilogie Sphères les espaces relationnels, les résonances, les lieux, les contacts, les espaces fragiles et poreux. Qui nous sont essentiels.

 

Poétique de l'espace

Qu'un responsable du programme Culture à l'hôpital se réjouisse que les expositions au sein des espaces de soin permettent de donner au cadre hospitalier une «meilleure image» a quelque chose d'inquiétant. Si l'art ne donne que dans l'effet de surface pour gommer les aspérités réelles des lieux, cela relève au pire de l'hypocrisie communicative, au mieux du décoratif et de l'enjolivement. Au mot d'ordre «avoir une meilleure image de soi», les artistes répondent normalement par : dissoudre, décaler, complexifier l'image de soi et du monde. A minima, l'art permet de percevoir l'espace autrement, voire de s'en emparer ou d'en réinventer les configurations socio-politiques.

 

C'est par exemple le travail de Laurent Mulot avec ses «Centres d'art contemporain fantômes» sans existence physique mais réduits à la pose d'une plaque et de deux gardiens dans les coins les plus reculés de la planète (au Plateau jusqu'au 5 janvier 2014). C'est aussi l'œuvre photographique d'un Georges Rousse imaginant des peintures en trompe-l'œil parmi des ruines de lieux désertés. C'est également la future exposition Motopoétique au Musée d'Art Contemporain, qui devrait entremêler vitesse, grands espaces et rapports de l'homme à la machine. Ou encore la prometteuse visite d'exposition menée par l'auteur de L'Homme spatial, le géographe Michel Lussault, au sein même de ce que Michel Foucault désignait comme un «contre-espace» : l'hôpital psychiatrique Le Vinatier.


Laurent Mulot

"Les Fantômes de la liberté"
Le Plateau - Hôtel de Région 1 esplanade François Mitterrand Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Anthropocène : à l’école de la vie

Penser | La croissance, le réchauffement climatique, le féminisme, la biodiversité, l’urbanisme… À l’École de l’Anthropocène nous invite à repenser ces notions pour construire un avenir meilleur.

Lisa Dumoulin | Mardi 22 janvier 2019

Anthropocène : à l’école de la vie

L’ère de l’Humain : c’est la définition littérale de l’anthropocène. Un terme de chronologie géologique partant du principe que « L'Homme est devenu une force telle qu'il modifie la planète ». Ce sont les mots de Catherine Jeandel, directrice de recherche au Laboratoire d'études en géophysique et océanographie spatiales au CNRS, membre des experts réunis au Congrès géologique international de 2016 qui a reconnu officiellement le terme “Anthropocène”... L’École Urbaine de Lyon, dirigée par le géographe Michel Lussault, tente de répondre aux questions posées par ces enjeux avec ce premier rendez-vous intitulé À l’école de l’Anthropocène qui prend place aux Halles du Faubourg. Au travers des nombreux rendez-vous prévus tout au long de la semaine, tout un chacun est invité à découvrir, réfléchir, échanger avec des scientifiques, des penseurs, des artistes, des associations, pour tenter de dessiner ensemble les pistes d’un futur possible. Parmi les invités, notons la présence de l'ancienne ministre Delphine Batho (le vendredi 25) pour une rencontre intitulée "vers une nouvelle Terr

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La ville anthropocène, exploration

Réflexion | Toute une soirée et même un peu plus pour « entrevoir les possibles », comme l'écrit le géographe Michel Lussault dans la présentation de cette Nuit des Idées (...)

Sébastien Broquet | Mardi 23 janvier 2018

La ville anthropocène, exploration

Toute une soirée et même un peu plus pour « entrevoir les possibles », comme l'écrit le géographe Michel Lussault dans la présentation de cette Nuit des Idées conçue par l'École Urbaine de Lyon, dont il est le directeur : voici le programme, articulé autour de l'idée « d'imaginer la ville anthropocène ». On notera parmi les ateliers et rencontres celle entre le susnommé Michel Lussault et la philosophe Catherine Larrère, qui œuvre sur les questions de justice climatique, d'écologie politique et d'agentivité humaine. La crise migratoire sera au centre des attentions : par une rencontre (réunissant la photographe Anne A-R, François Gemenne, l'architecte Cyrille Hanappe et la juriste Claire Rodier) mais aussi l'intervention de deux plasticiens afghans, Kabir Mokamel et Omaid Sharifi. Un atelier d'écriture queer (animé par Émilie Notéris) et une rencontre "grand témoin" avec la journaliste Marie-Monique Robin, réceptrice du prix Albert-Londres en 1995, auteure du Monde selon Monsanto sont aussi prévus. On guettera aussi le lendemain les

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Je est un migrant : Patrick Chamoiseau dialogue avec Michel Lussault

Littérature | Le géographe Michel Lussault, dont nous vous avons parlé avec enthousiasme dans ces colonnes, s'entretiendra à Bron avec l'écrivain Patrick Chamoiseau qui vient de publier un essai revigorant, "Frères migrants".

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 mai 2017

Je est un migrant : Patrick Chamoiseau dialogue avec Michel Lussault

« L'Europe envisagée comme solitude au monde ! » Rien ne saurait plus indigner l'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau, penseur avec Édouard Glissant du concept de "Tout monde". Contre la mondialisation capitaliste et financière (la « barbarie » dit-il), Patrick Chamoiseau rappelle, dans Frères migrants, que « la planète n'est pas seulement globalisée par l'appétit capitaliste. Elle est par nature une. Un seul lieu où l'horizon ne s'ouvre que sur lui-même, où la perspective se renouvelle autour d'un cœur unique. Les mondes multiples se percevant autonomes et se croyant étanches n'existent que dans les stases de nos imaginaires. » Cette globalité des multitudes, cette humanité transversale faite de pluralité, Patrick Chamoiseau lui donne une figure, une existence concrète à travers la richesse, la beauté et la matérialité de sa langue. Celle-ci prend en écharpe lyrique (c'est-à-dire : en sonorités, en couleurs, en parfums) les rêves comme les cauchemars du monde contemporain.

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Remettre le monde à l'endroit

Villa Gillet | Michel Lussault vient débattre à la Villa Gillet de son regard de géographe singulier sur le monde contemporain et de son dernier ouvrage explorant en particulier les hyper-lieux.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 31 janvier 2017

Remettre le monde à l'endroit

Depuis le début des années 2000, Michel Lussault met au centre des sciences sociales la géographie, une géographie très humaine en l'occurrence. Après les philosophies de l'histoire du 19e siècle, l'objectivité anti-humaniste et structurale des sciences humaines au 20e siècle (psychanalyse, sociologie, anthropologie...), le géographe défend une approche du contemporain à partir des vécus physiques, de la subjectivité des expériences individuelles ou collectives au sein d'espaces et de lieux particuliers. « Avec l'anthropologue Tim Ingold, l'historien Patrick Boucheron, le philosophe Guillaume Leblanc, le sociologue Richard Sennett, Peter Sloterdijk et bien d'autres, on pense que l'espace n'est pas seulement un décor, un théâtre, mais une dimension explicative de la vie. Il y a là peut-être même un tournant spatial des sciences sociales. » nous confiait Michel Lussault dans un entretien.

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A l'ombre des tableaux : les expos de l'été

ARTS | Dans les musées comme dans les galeries, l'amateur d'art contemporain aura la chance de pouvoir découvrir cet été à Lyon un grand nombre d'expositions de haute tenue. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 15 juillet 2014

A l'ombre des tableaux : les expos de l'été

Depuis le début de sa longue carrière, le photographe Georges Rousse réalise d'étonnants trompe-l’œil en investissant des lieux déshérités, les transformant, les repeignant, en redéfinissant leur structure pour composer ses images. Celles-ci entremêlent abstraction et architecture, poésie et réalité concrète. L'exposition qui lui est consacrée au Plateau (jusqu'au 26 juillet) rassemble une quarantaine d'images à travers un bel accrochage retraçant les grandes lignes de son œuvre.   Le plus jeune plasticien Guillaume Leblon s'empare lui des espaces de l'Institut d'Art Contemporain (jusqu'au 24 août) pour inviter le visiteur à «une promenade visuelle» donnant de nouvelles perspectives sur l'architecture et les objets. Les premières salles sont les plus réussies, avec un immense cube d'argile frais ouvert à toutes les figures possibles, des fantômes d'anima

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L'espace d'une image

ARTS | A travers une quarantaine d'images, l'exposition Georges Rousse donne un très bel aperçu d'une œuvre singulière, transformant artisanalement des espaces pour obtenir des photographies mêlant abstraction, poésie et utopie. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 15 avril 2014

L'espace d'une image

Cercles, disques, carrés, grilles, étoiles... Les motifs de couleur de Georges Rousse s'inscrivent dans des espaces éphémères, invitant et réinventant la peinture abstraite parmi des lieux à l'abandon. Le photographe réunit ainsi Malevitch ou Kandinsky avec l'esthétique des ruines, l'anamorphose et le trompe-l’œil, ou encore la peinture, l'installation-sculpture et la photographie. Chaque image exige une semaine de travail durant laquelle Georges Rousse redécoupe, repeint, redessine les perspectives d'un lieu pour obtenir, suspendue, une apparition géométrique virtuelle sur le papier photographique. «J'ai été confronté à des lieux quelconques, sans qualité architecturale particulière, lisses, presque sans matière, souvent immenses. La transformation devait alors suggérer un collage d'espaces antinomiques, parfois incongrus, rassemblés en une seule et unique image. Il s'agissait pour moi de faire surgir dans cette image une structure rendue virtuelle par sa forme, sa couleur ou sa matière» écrit Georges Rousse. De son premier travail à Villeurbanne en 1982 à ses très récentes interventions dans un bidonville de Mumbai, ou ailleurs aux quatre coins du monde, le photograph

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Pas de repos pour les expos

ARTS | Ludiques, émouvantes ou impressionnantes, ces expositions ont, à l'instar de celle du CHRD, rythmé notre automne. La trêve hivernale est l'occasion (la dernière pour certaines) de les revoir ou de les découvrir. Jean-Emmanuel Denave et Nadja Pobel

Benjamin Mialot | Vendredi 20 décembre 2013

Pas de repos pour les expos

Joseph Cornell et les surréalistes à New York  C'est l'événement artistique de ce début de saison à Lyon. Le Musée des Beaux-Arts nous invite à découvrir Joseph Cornell (1903-1972), drôle d'artiste américain n'ayant jamais ni peint ni sculpté. Proche des surréalistes émigrés à New York dans les années 30-40, Cornell est un fabuleux "fabricateur" d'images usant de techniques aussi diverses que le collage, des montages personnels d'images filmées ou l'assemblage poétique d'objets dans de petites boîtes ou de mini-théâtres. Un univers très émouvant et inventif qui est présenté au milieu d’œuvres d'artistes surréalistes importants (Max Ernst, Salvador Dali, Yves Tanguy, René Magritte...). A noter aussi, la sortie récente d'un beau catalogue sur l'exposition aux éditions Hazan. Au Musée des Beaux-Arts, jusqu'au lundi 10 février   Tony Cragg et Sigmar Polke 

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Une modernité en ruines

ARTS | L'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne consacre au méconnu Manfred Pernice sa première grande exposition monographique en France. Son parcours s'avère pour le moins déconcertant. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 11 décembre 2013

Une modernité en ruines

Dans une première salle de l'IAC, Manfred Pernice (né en 1963 en Allemagne, vivant à Berlin) présente une grande installation nommée Fiat Lux. Un «Que la lumière soit» qui convient fort mal à l'aune d'une exposition pour le moins déconcertante et floue, où l'on ne sait jamais trop ce qui relève de l'art, de l'objet, du déchet, du matériel urbain récupéré... Ce n'est pas la première fois qu'un artiste brouille ainsi les pistes, mais, ici, l'aspect bric-à-brac ou "bordel" vaguement organisé crève littéralement les yeux - Fiat Lux est aussi un mauvais jeu de mot en référence au constructeur auto, dont le toit-terrasse d'une des usines est ici reproduit à une échelle un peu réduite et que le visiteur peut arpenter à sa guise.  Ensuite, on découvre une soixantaine d’œuvres, dont beaucoup fonctionnent sur le mode de l'accumulation d'objets usités. Ainsi de ces grands socles posés au sol, dits Cassette, où l'on trouve des canettes rouillées, de vieux jouets, des emballages, des fragments d'on ne sait quoi, des chiffons... Chacun aurait un sens précis pour l'artiste, que nous serion

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Nouvelles espèces d'espaces

ARTS | Alors que la peinture (classique), la photographie (dès ses origines) et le cinéma (récemment) tentent par tous les moyens de donner l'illusion de la 3D sur (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 4 décembre 2013

Nouvelles espèces d'espaces

Alors que la peinture (classique), la photographie (dès ses origines) et le cinéma (récemment) tentent par tous les moyens de donner l'illusion de la 3D sur une surface plane, Georges Rousse semble, dans son travail, prendre tout le monde à rebrousse-poil. Depuis 1981, l'artiste (né en 1947) investit des lieux souvent désaffectés (friches industrielles, bâtiments en ruines...) qu'il "sculpte", "découpe", peint, afin d'obtenir dans ses photographies un irréel motif abstrait en deux dimensions. A partir d'un long processus préparatoire, il photographie donc des "visions" subjectives émanant de sa sensibilité à la lumière, à l'architecture des lieux, à la poésie de l'espace...  «Je ne suis pas intéressé, dit Georges Rousse dans un entretien, par l'idée de créer un effet visuel, une combinaison d'effets qui n'est pas un travail d'artiste. Pour moi, le travail d'artiste, c'est utiliser l'espace. J'interviens en le divisant en fonction de problèmes spécifiques à la lumière, ou à la peinture, ou à la photographie». Au-delà de la réussite esthétique de ses photographies, l'artiste met en jeu les rela

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De la suite dans les idées

CONNAITRE | Nuire à la bêtise. Tel est le stimulant projet du festival Mode d'emploi. Sa deuxième édition réunit philosophes et spécialistes des sciences sociales internationaux, afin de débattre, dans le cadre de tables rondes et de spectacles, du monde contemporain dans toute sa complexité. Michel Lussault, géographe et directeur adjoint du festival, nous éclaire sur ses grands axes et revient sur les fondamentaux de sa propre pensée singulière. Propos recueillis par Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 7 novembre 2013

De la suite dans les idées

A quelle(s) nécessité(s) répond le «festival des idées» Mode d'emploi ? 
Michel Lussault : Avec Guy Walter, nous avons voulu trouver les moyens de redonner de l'ampleur aux débats en sciences sociales et en philosophie. Il existe une grande tradition française dans ce domaine avec de grands noms - dans les années 1970, tout le monde lisait Barthes, Lacan, Foucault, Bourdieu... Mais depuis une quinzaine d'années, on observe un repli des sciences humaines, alors même que l'activité universitaire n'a jamais été aussi riche ! En tant qu'universitaire, je cherche à ce que les sciences sociales soient présentes dans l'espace public. J'écris pour une part des ouvrages un peu "chiants" et académiques - attention, je précise que le jargon est aussi une nécessité des sciences sociales - et pour une autre part des livres plus écrits et ouverts avec ma trilogie L'Homme spatial, De la lutte des classes à la lutte des places, L'Avènement du Monde. On ne s'intéresserait donc plus aux sciences sociales ?

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Collection 2013/2014

ARTS | Dix expositions à ne pas rater cette saison. Où l'on apprendra que les artistes figent l'eau de la Saône, passent le permis moto, trompent l'oeil parmi des friches, lisent Virginia Woolf, retournent angoissés en enfance ou bien encore résument en quelques images toute (ou presque) la philosophie de Peter Sloterdijk ! Jean-Emmanuel Denave

Benjamin Mialot | Lundi 16 septembre 2013

Collection 2013/2014

Anna et Bernhard Blume Les époux Anna et Bernhard Blume ont l'air de bien s'amuser chez eux. Ils se mettent en scène et se photographient dans des perspectives baroques, avec des objets ou de la nourriture qui voltigent, des regards hallucinés, des corps presque contorsionnés... Au-delà de cet aspect comique, les deux photographes interrogent autant qu'ils se réfèrent à l'abstraction géométrique, au Bauhaus et à la grande histoire de la photographie.   Au Centre d'Arts Plastiques de Saint-Fons, jusqu'au 31 octobre   Myriam Mechita Née en 1974, vivant à Berlin, Myriam Mechita surprend par l'hétérogénéité des moyens plastiques qu'elle emploie, autant que par la diversité des formes qu'elle déploie. On verra à l'URDLA de grands dessins inte

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