Rouault, un électron libre

ARTS | Le Musée de Fourvière présente une centaine d'oeuvres de Georges Rouault. Un peintre qui, les pieds et les mains dans le cambouis, arrachent des toiles une rare et émouvante puissance. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 30 octobre 2013

Photo : Georges Rouault, Ecce Dolor, 1939


Le 27 mai 1871, les Versaillais bombardent sans vergogne les Communards. Dans une cave parisienne, le petit Georges Rouault pousse ses tout premiers vagissements. L'entrée en scène du peintre est aussi une entrée en matière : sous terre et dans le bruit et la fureur d'une guerre civile. On peut y percevoir en pointillés les coordonnées artistiques d'un homme, fervent catholique, qui toujours fera des allers et retours entre le bas et le haut, la matière et l'esprit, le matériau pictural le plus lourd et la forme la plus touchante. «Quand ça sent la merde, ça sent l'être» dira plus tard, dans la même veine, Antonin Artaud.

 

En attendant, Rouault se forme au sein du célèbre atelier de Gustave Moreau, admire Cézanne, est fasciné par Goya et commence par peindre artisanalement sur verre. Il est le contemporain de Matisse et de Picasso, mais en regardant sa peinture, on a l'impression qu'il n'a eu cure des avant-gardes et de leurs "ismes" : cubisme, surréalisme, futurisme... Rouault, ce sont des clowns, des femmes nues, des acrobates, des pauvres, des Christ qui vous sautent à la figure et vous plantent dans les yeux, frontalement, la densité de leurs traits épais, la boue sanglante et compacte de leurs huiles, leur force tellurique.

 

«Toujours la même salope»

 

Participant en 1907 au Salon des Indépendants aux côtés des Fauves, il y glane à la fois la risée du public et une satanée critique de la part de son ami Léon Bloy (ils le resteront ensuite tout en évitant d'échanger sur l'art !). Le fameux polémiste et écrivain mystique écrivit : «J'ai vu naturellement votre unique et sempiternelle toile, toujours la même salope ou le même pitre, avec cette seule et lamentable différence que le déchet, chaque fois, paraît plus grand... J'ai aujourd'hui deux paroles pour vous, après quoi vous ne serez plus pour moi qu'une viande amie. Primo : vous êtes attiré par le laid exclusivement, vous avez le vertige de la hideur. Secundo : si vous êtiez un homme de prière, un eucharistique, un obéissant, vous ne pourriez pas peindre ces horribles toiles. Un Rouault capable de profondeur sentirait un peu d'épouvante».

 

A la fois libre et aveugle à l'air du temps, Rouault peint donc, envers et contre tout, toujours le même tableau mais en variant ses matériaux (huile, aquarelle, gravure, gouache...) et en cherchant sans cesse à le dépouiller de toute hypocrisie sociale ou stylistique. Avec des moyens modestes, le Musée de Fourvière tente de retracer, en une centaine d'œuvres, le parcours de cet écorché vif qui n'a pas peint que des chefs-d'œuvre. Mais alors quels chefs-d'œuvre !

 

 

Georges Rouault
Au Musée d'Art Religieux de Fourvière, jusqu'au dimanche 5 janvier


Georges Rouault

Cycle de "La Passion". Toiles, vitraux et dessins
Musée d'Art religieux de Fourvière 8 place Fourvière Lyon 5e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Collection 2013/2014

ARTS | Dix expositions à ne pas rater cette saison. Où l'on apprendra que les artistes figent l'eau de la Saône, passent le permis moto, trompent l'oeil parmi des friches, lisent Virginia Woolf, retournent angoissés en enfance ou bien encore résument en quelques images toute (ou presque) la philosophie de Peter Sloterdijk ! Jean-Emmanuel Denave

Benjamin Mialot | Lundi 16 septembre 2013

Collection 2013/2014

Anna et Bernhard Blume Les époux Anna et Bernhard Blume ont l'air de bien s'amuser chez eux. Ils se mettent en scène et se photographient dans des perspectives baroques, avec des objets ou de la nourriture qui voltigent, des regards hallucinés, des corps presque contorsionnés... Au-delà de cet aspect comique, les deux photographes interrogent autant qu'ils se réfèrent à l'abstraction géométrique, au Bauhaus et à la grande histoire de la photographie.   Au Centre d'Arts Plastiques de Saint-Fons, jusqu'au 31 octobre   Myriam Mechita Née en 1974, vivant à Berlin, Myriam Mechita surprend par l'hétérogénéité des moyens plastiques qu'elle emploie, autant que par la diversité des formes qu'elle déploie. On verra à l'URDLA de grands dessins inte

Continuer à lire