Erró, artiste monstre

ARTS | Le Musée d'art contemporain consacre une grande rétrospective au peintre d'origine islandaise Erró. Un glouton d'images, un génie du montage et un témoin kaléidoscopique de son temps. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 4 novembre 2014

Photo : voir titres fichiers


Parmi les 550 œuvres de la rétrospective Erró (une goutte d'eau extraite d'un océan comptant aujourd'hui quelque 12 000 opus), prenons le tableau Foodscape de 1964, premier des grands tableaux-paysages (dits Scapes) composés par Erro à partir de collages d'images. Sur deux mètres de hauteur et trois de large, le regard s'y perd littéralement parmi une folle prolifération d'aliments et d'emballages, étagés en perspective infinie. Pas la moindre parcelle de vide sur cette toile, pas le moindre espace de "respiration optique", mais une saturation étouffante de bouffe et de couleurs, de signes et de marques. «J'éprouve, déclarait Erró, un vif plaisir devant la quantité. Cela me rappelle quand en Islande, les bateaux rentraient au port regorgeant de harengs». L'artiste aurait-il une certaine peur du vide, dont il se défendrait alors par une boulimie iconographique et picturale, une potomanie de flux d'images et d'accumulation visuelle ?

On pourrait du coup s'amuser à établir toute une psychopathologie sauvage de l'artiste se déclinant en angoisse du vide ainsi qu'en difficulté à établir des limites entre l'autre et soi, en difficulté même à établir des limites à son corps propre. Pathologie sublimée en la géniale "indistinction" opérée par Erro entre culture populaire et haute culture, références picturales historiques et bande dessinée, représentations du réel et imagerie fantasmagorique. Les toiles gigognes de Erró sont une sorte de folie visuelle, qui affole le regard autant qu'elle rend compte de celle du monde.

A perte de vue

Cette démesure s'accompagne cependant d'un soin très précis apporté à la composition. Erró a un sens inouï de la couleur, du mouvement, du montage, du télescopage des images. Et ce jusqu'à la provocation, parfois aussi simple qu'efficace : par exemple avec ses tableaux érotiques, où des estampes pornographiques japonaises côtoient de violentes représentations de guerre. Clash des significations et clash des images qui électrifient les toiles, quand ils ne provoquent pas ces véritables hallucinations où l'œil ne peut que s'égarer parmi l'infini des détails.

Avant d'évoquer trop rapidement et naïvement les flux d'images des médias télévisés et d'Internet (qu'Erro n'utilise d'ailleurs pas du tout), avant de crier à la saturation et au trop plein de sa rétrospective au Musée d'Art Contemporain (où l'accrochage chronologique et thématique s'avère au contraire très réussi), il faut rappeler les rapports assez directs qu'entretient Erró avec la peinture religieuse ou d'histoire, le baroque, voire les mosaïques du VIe siècle ornant la chapelle byzantine de Ravenne. Ces inspirations anciennes croisent celles de la société de consommation, de vitesse et d'abondance du XXe siècle, de la société du spectacle décriée par Guy Debord :

le déclencheur des Scapes au milieu des années 1960 a été cette société de consommation débordante... Le monde était en train de s'accélérer, nous vivions tous à 100 à l'heure... Les États-Unis représentaient alors l'archétype de cette société. Je me souviens d'une grande surface avec des tonnes de gâteaux, de friandises, de pièces de viande, de légumes. J'ai reçu ce signal de plein fouet».

Des corps-monstres aux images-monstres

Des années 1960 à aujourd'hui, les Scapes d'Erró dériveront peu à peu de la guerre du Vietnam aux guerres d'Irak en passant par celle des Malouines, leurs dimensions s'étireront jusqu'à une dizaine de mètres de long, tandis que les super-héros des comics américains demeureront présents, intemporels protagonistes d'une guerre des images perpétuelle.

Mais le plus passionnant de l'oeuvre d'Erró n'est pas là. Il est dans ses débuts (à la fin des années 1950), lorsqu'il croisait les influences du surréalisme, de Roberto Matta et de l'expressionnisme allemand. Erró s'emparait alors d'une thématique forte (le devenir machine de l'être humain) qu'il déclina en sculptures, performances, films (ne pas rater le formidable Concerto mécanique pour la folie filmé par Eric Duvivier), collages, peintures... L'artiste y compose des portraits où les visages humains sont rongés, prolongés par des éléments mécaniques, formidables tableaux aux confins du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley et des Temps modernes de Chralie Chaplin. Soit, par exemple, un intérieur d'usine où des singes déments sélectionnent et montent des corps humains à la chaîne. Avant l'atrocité de l'actualité, Erró explorait celle d'une époque biopolitique où taylorisme, reproduction industrielle et biotechnologies règnent en croisant leurs puissances désastreuses et effrayantes.

Avec le temps, il est ainsi passé du corps à l'image, mais en conservant une même passion pour la reproduction et la prolifération industrielles, l'hybridation, la métamorphose et, surtout, le monstrueux.

Erró
Au Musée d'Art Contemporain jusqu'au 22 mai


Erró


Musée d'Art Contemporain Cité Internationale, 81 quai Charles de Gaulle Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Baru & Laurent Verron en dédicace à La BD

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 Baru & Laurent Verron en dédicace à La BD

Vous pestez de ne plus pouvoir sortir la nuit d’Halloween ? Rassurez-vous, il reste l’après-midi pour l’occuper puisque ce vendredi 31 octobre de 14h30 à 18h30, deux illustrateurs d’exception s’en viennent faire un tour à la Librairie La BD — ils en profiteront pour découvrir sa nouvelle adresse au 50 grande rue de la Croix-Rousse —, Baru et Laurent Verron. L’auteur des Années Sputnik, Grand Prix d’Angoulême, présentera Bella Ciao (Uno), premier volet comme son nom l’indique d’un nouveau cycle consacré à l’immigration italienne et à la classe ouvrière, sujets chers à son cœur. Quant au second, bien connu pour avoir un temps repris la série Boule & Bill, il retrouve Yves Sente (avec qui il avait signé un Spirou) pour le deuxième tome de Mademoiselle J : Je ne me marierai jamais.

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Un Herrou très peu discret :

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Paumé dans la Grosse Pomme : "Nobody's Watching"

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Paumé dans la Grosse Pomme :

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Andy Warhol : sa philosophie de A à W

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Andy Warhol : sa philosophie de A à W

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Pacte à la guatémaltèque : "Las Marimbas del infierno"

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Pacte à la guatémaltèque :

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À l’ombre du deuil :

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"Pierrot le Fou" : Puisqu’il vous dit qu’il s’appelle Ferdinand !

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La récente disparition du chef-opérateur Raoul Coutard, deux ans après celle du vénérable compositeur Antoine Duhamel, poursuit l’inexorable dépeuplement de l’affiche de Pierrot le Fou. Un paradoxe pour ce film dont l’une des incommensurables particularités est d’arracher au néant primitif pour son générique de début les noms de sa distribution, lettre après lettre et dans l’ordre alphabétique. Fantaisiste, bohème, contestataire et désinvolte, comme seuls peuvent se le permettre les fils de famille, Godard s’offre ici sa dernière récréation digeste, son ultime moment d’enfance véritable et de poésie colorée. Son regard est encore celui d’un bébé admiratif des dinosaures (ici, Sam Fuller), d’un homme amoureux de son actrice et ex-épouse (ici, Anna Karina). L’appel de la politique se fait plus pressant, mais l’heure n’est pas encore à la dialectique maoïste : il manifeste une ironie distante (OAS est maquillé en OASIS), succombe aux charmes de l’aventure comme à la tentation de la comédie musicale : trois ans avant Mai-68, et deux avant La Chinoise, JLG se défend de s’i

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BD Webtrip : “Chers correspondants…“

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Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

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Sous l’égide des Entretiens Jacques-Cartier — qui favorisent les brassages d’idées entre le Canada et la France — deux festivals majeurs de bande dessinée ont noué depuis cinq ans de fructueuses relations : le festival de la BD francophone de Québec et le LyonBD festival. Ce jumelage fraternel a donné naissance à des résidence d’artistes, des invitations mutuelles, ainsi qu’à d’intenses sessions de réflexions sur les métiers de l’illustration et les particularismes vécus de chaque côté de l’Atlantique. Mais également à des projets éditoriaux dont le dernier en date, Correspondances, sort de presse. Il compile six mois d’échanges entre quatre auteurs de la Belle Province et quatre ressortissants de l’Hexagone ; six mois de découvertes réciproques, de comparaisons et d’interrogations amusées. L’anodin flirte avec l’intime de la création, la description sociétale voisine avec la sociologie fine d’une profession, et la variété des styles proposés garantit une lecture captivante. La genèse de cet album sera dévoilée durant la première partie d’une journée d’étude à l’École Bellecour (10h30 à 12h), l’après

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Femmes minimales

ARTS | Paul Raguenes a réuni au sein de sa galerie trois artistes féminines, héritières peu ou prou du minimalisme au sens large. Et autant d'univers éthérés à découvrir... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 27 janvier 2015

Femmes minimales

«Less is more» lâchait en une célèbre formule l'architecte Mies van der Rohe. «Moins c'est plus», donc, selon les minimalistes... A tel point qu'à la galerie Snap, on ne sait plus trop ce qui relève de l’œuvre, des lieux ou du hasard, tant les gestes artistiques se révèlent souvent discrets, jouant même sur l'idée de trace et d'absence ! Deux blocs de polystyrène se font face par exemple, creusés seulement de l'empreinte d'un os humain. «Ces pièces font partie d'une série en cours, explique Nadia Guerroui, et forment comme une archéologie du futur. Ces empreintes de clavicule et de fémur évoquent une époque fictive où les derniers os humains auraient disparu.» A proximité, la jeune artiste belge expose dans un coin de mur Beam Split, petite sculpture de papiers de couleur formant une sorte d'arc-en-ciel. Ailleurs, c'est un simple filet de pêche créé à partir d'un fil iridescent qui descend d'un plafond, à peine visible. «Je l'ai réalisé à la main comme une écriture cursive... C'est une sorte de référence à un objet insaisissable qui permet paradoxalement d'attraper d'autres objets, d'autres choses.» Mais où e

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Muse, David Guetta, Cerrone et Alt-J à Musilac

MUSIQUES | Premiers noms pour l'édition 2015 de Musilac (10, 11 et 12 juillet, toujours à Aix-les-Bains), et c'est du lourd (vous le prenez comme bon vous semble) : (...)

Benjamin Mialot | Mardi 25 novembre 2014

Muse, David Guetta, Cerrone et Alt-J à Musilac

Premiers noms pour l'édition 2015 de Musilac (10, 11 et 12 juillet, toujours à Aix-les-Bains), et c'est du lourd (vous le prenez comme bon vous semble) : Muse, qu'on ne présente plus, David Guetta, qu'on présente encore moins, Cerrone (notre Moroder à nous, en quelque sorte) et surtout nos chouchous d'Alt-J, fers de lance de cette pop arty et néanmoins charnelle dont l'Angleterre est féconde depuis le début du siècle.

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Erró : «Je suis un témoin de mon époque»

ARTS | En amont de la rétrospective que lui consacre le MAC, Erró nous a reçu dans son atelier. L'occasion d'évoquer avec lui ses influences et sa méthode. Propos recueillis par Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 4 novembre 2014

Erró : «Je suis un témoin de mon époque»

Influences Mes premières influences sont des dessins médiévaux illustrant les grandes sagas islandaises. La bande dessinée m'a ensuite beaucoup intéressée, avec sa ligne de contours extérieurs et ses aplats. Aujourd'hui elle m'intéresse moins que celle des années 1950 et 1960. Je ne lis jamais les textes et le bon dessin a un peu disparu de la BD actuelle. La BD française par exemple, est très intellectuelle et je trouve les comics américains beaucoup plus vivants.  Procédés Je constitue des stocks d'images très variées (d'un coucher de soleil au portrait photo d'un dictateur, par exemple), provenant de bandes dessinées, de photographies, de coupures de journaux, etc. Je réalise ensuite des collages que je projette, sous formes de reproductions diapositives, sur de grandes toiles pour composer mes tableaux. Tous mes tableaux, depuis un certain temps, sont réalisés à partir de collages. Je réalise quinze à vingt collages par jour, sans jugement, sans hiérarc

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Le corps dans tous ses états

ARTS | Des images du corps au corps des images, les expositions de la rentrée font vaciller, danser, se métamorphoser la figure humaine. Et certains artistes, comme Céline Duval ou Erro, vont jusqu'à insuffler une seconde vie aux images elles-mêmes... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 septembre 2014

Le corps dans tous ses états

En Avignon, dans une prison désaffectée, des œuvres d'art contemporain ont remplacé les corps dans les cellules et les couloirs (dans le cadre de l'exposition La Disparition des lucioles, jusqu'au 25 novembre). En 2010, au Musée d'art moderne de New York, Marina Abramovic est restée trois mois assise, silencieuse, face au public (le film sur Abramovic The Artist Is Present est projeté au Comoedia, ce dimanche 21 septembre à 11h15). Le corps d'Abramovic remplace cette fois-ci l’œuvre d'art. Comme si, dans ces deux exemples, l’œuvre et le corps étaient interchangeables, la première ne représentant pas seulement l'autre, mais l'un valant l'autre, l'un allant, à la limite, jusqu'à se confondre avec l'autre. On ne vous apprendra certainement pas grand chose en soulignant ici les liens serrés et essentiels entre le corps humain et l'œuvre d'art, mais cette proximité connue vaut la peine d'être rappelée à l'heure lyonnaise où la Biennale de la danse suit le fil de la performance, et où nombre d'expositions de la rentrée auront pour enjeu, d'une manière ou d'une autre, le corps. Le jeune arti

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Les trois font la Peyre

SCENES | Il ose tout, et c’est hilarant car très mal-pensant. Avec une ironie mordante, Florent Peyre ne fait pas dans la demi-mesure et sera l’artiste à ne pas (...)

Nadja Pobel | Mercredi 18 septembre 2013

Les trois font la Peyre

Il ose tout, et c’est hilarant car très mal-pensant. Avec une ironie mordante, Florent Peyre ne fait pas dans la demi-mesure et sera l’artiste à ne pas manquer au festival de l’Espace Gerson. Il n’y a d'ailleurs qu’à lire l’intitulé de ses sketches pour avoir une idée de son ton : À 34 ans, il est père de seize enfants, Un handicapé est allé voir Intouchables, Le Boom des cosmétiques pour enfants… Comme Monsieur Fraize (qui l’an dernier nous avait presque fait mourir de rire lors de ce même événement), Florent Peyre s'est fait connaître grâce au surpuissant tremplin télévisuel On ne demande qu'à en rire. Nicole Ferroni, qui ouvre ces trois jours, est passée par la même case. Seul le troisième larron, Willy Rovelli, n’a pas été noté par le jury de Laurent Ruquier. Il a cependant trusté tous les autres médias (France Inter, Europe 1, France 4, Canal + et même Gulli, où il présentera  en 2014 L’Ecole des fans). En première partie de ces trois comiques déjà établis, chaque soir, une triplette de jeunes talents tentera de s'attirer les faveurs de l'un des trois aréopages con

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Le café-théâtre veille au grain

SCENES | Une nouvelle salle l'an passé, un nouveau festival cette saison : bien que tous ses acteurs ne s'y retrouvent pas, le secteur du rire confirme sa vitalité. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Dimanche 8 septembre 2013

Le café-théâtre veille au grain

L'an passé, à cette période, le milieu du café-théâtre était en passe d'être bousculé par l'ouverture de la Comédie-Odéon. Cette rentrée, plus calme, est l'occasion d'en tirer un premier bilan. Il fait d'état d'une seule victime : le Complexe du Rire qui, à une poignée de lointaines reprises près (comme le solo sportif de Yoann Metay, du 19 mars au 5 avril), ne propose quasiment plus que de l'impro et des comédies mineures dont on doute que la Semaine de l'humour (du 5 au 20 octobre), ce dispositif visant, un peu comme Balises, à promouvoir et éclaircir les nombreuses programmations du secteur, suffira à nous les rendre amusantes. D'autant que l'Espace Gerson s'en est désolidarisé pour mieux «faire son festival» (du 26 au 28 septembre à la salle Rameau, où se produiront d'ailleurs le toujours frondeur Christophe Alevêque le 10 octobre et la pétillante Bérengère Krief le 21 décembre). On en reparlera le moment venu, pas seulement parce

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Jeune & jolie

ECRANS | Avec ce portrait d’une adolescente qui découvre le désir et brave les interdits, François Ozon prouve sa maîtrise actuelle de la mise en scène, mais ne parvient jamais à dépasser le regard moralisateur qu’il porte sur son héroïne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 10 juillet 2013

Jeune & jolie

Jeune & jolie : un titre qui est autant une référence au magazine pour adolescentes qu’une mise au point de la part de François Ozon. Il ferme ainsi sa longue parenthèse d’actrices vieillissantes et revient à la jeunesse érotisée de ses premières œuvres, courtes ou longues. L’introduction tient lieu d’énorme clin d’œil : sur une plage déserte, Isabelle, seize ans — prometteuse Marine Vacth, sorte de Lætitia Casta en moins voluptueuse — retire le haut de son maillot de bain, se pensant à l’abri des regards. En fait, la scène est vue depuis les jumelles de son petit frère et en deux plans, trois mouvements,  Ozon s’offre un digest de son premier âge de cinéaste : la plage comme lieu de fantasmes, ses alentours comme repaire des désirs troubles. Clin d’œil donc, mais trompe-l’œil aussi : ce voyeurisme-là n’est qu’une fausse piste et même si par la suite tous les regards se tourneront vers Isabelle pour percer son inexpliquée conversion à la prostitution, Ozon ne cherche jamais à créer de suspens malsain autour de ses activités : au contraire, c’est l’évidence

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Sotte en hauteur

SCENES | On connaissait la vraie-fausse nunuche façon Anne Roumanoff. On connaissait aussi la garçonne forte en gueule type Florence Foresti. Christine Berrou invente une troisième voie pour l'humour au féminin. Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Dimanche 17 mars 2013

Sotte en hauteur

Sur la fin de De l'importance de prendre de la hauteur, le one-woman-show qu'elle donne depuis un peu plus de deux semaines et jusqu'à la fin du mois au Boui-Boui, Christine Berrou fait étalage du pouvoir d'intimidation en sa possession en faisant mine de chercher un cobaye dans le public. Silence époumonant, sourires crispés, postures compassées : l'effet est saisissant. Il l'est d'autant plus qu'il ne tient pas simplement à la nature ambivalente de la relation artiste-public et à quelque crainte ancestrale du regard de l'autre. Il tient aussi au fait que, durant l'heure précédant l'expérience, cette journaliste reconvertie dans le stand-up a fait montre d'un sens de l'interactivité et d'un don pour la répartie cinglante assez phénoménaux. Le soir de notre présence, un bavard d'un certain âge et un trentenaire à l'air rigide, sans cesse pris à partie sous les sobriquets respectifs de Père Fouras et Hitler, l'auront constaté à leurs dépens. It-girl next door Le hic, c'est que dès qu'elle interrompt cet impitoyable et néanmoins bienv

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Les pitres et jeunes acteurs

SCENES | Les demi-saisons café-théâtrales se suivent et ne se ressemblent pas : là où le premier semestre de l'année 2012 se résumait à des prolongations et des big names, (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 4 janvier 2013

Les pitres et jeunes acteurs

Les demi-saisons café-théâtrales se suivent et ne se ressemblent pas : là où le premier semestre de l'année 2012 se résumait à des prolongations et des big names, celui qui débute ces jours fait la part belle aux concepts inédits et aux futurs grands. Au Comédie-Odéon par exemple, deux rendez-vous réguliers peuvent valoir le détour. D'un côté La Revue de presse, sorte de Petit rapporteur

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Podcast / Entretien avec Gyan Panchal

ARTS | Le sculpteur Gyan Panchal expose jusqu’au 28 Avril 2012 à Lyon dans la vitrine Bikini.

Dorotée Aznar | Mercredi 11 avril 2012

Podcast / Entretien avec Gyan Panchal

Date de première diffusion:  10 Avril 2012Emission n°105 Durée: 31’45 minInvité: Gyan Panchal, artisteContenu: Le sculpteur Gyan Panchal expose jusqu’au 28 Avril 2012 à Lyon dans la vitrine Bikini. Ce lieu d’art, aussi petit dans ses dimensions que grand dans sa programmation, nous propose une nouvelle fois de découvrir un artiste d’envergure. Entretien. Chroniques: Gwilherm Perthuis présente ‘Conversations’ de Manuel Fandat; Solenne Livolsi nous parle du photographe Malgache Pierrot Men. Retrouvez également : le blog des rendez-vous de la création contemporaine  Liens utiles : Le site de la galerie Frank Elbaz, galerie de Gyan Panchal

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Circonvolutions

SCENES | Entre cirque, danse, théâtre et musique, le nouveau spectacle de Zimmermann & De Perrot fait chavirer les identités et tourner les têtes avec humour, poésie et virtuosité Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 24 février 2012

Circonvolutions

«L'appel que nous venons d'entendre, c'est plutôt à l'humanité tout entière qu'il s'adresse. Mais à cet endroit, en ce moment, l'humanité c'est nous, que ça nous plaise ou non. Profitons-en, avant qu'il soit trop tard. Représentons dignement pour une fois l'engeance où le malheur nous a fourrés», dit Vladimir dans En attendant Godot de Beckett. Une tirade qui pourrait fort bien résumer les enjeux de la nouvelle pièce de l'inclassable duo suisse Zimmermann & De Perrot. Hans was Heiri (soit bonnet blanc et blanc bonnet) s'ouvre sur l'avancée hors de la pénombre de quelques individus-pantins munis de différents cadres en bois. Soit sept personnages en quête de hauteur, et une future micro-société miroir de la nôtre. «On s'est interrogé pour cette pièce sur l'intimité, le groupe, l'appartenance ou non au groupe, l'individualité. Sur la façon dont on est rassurés quand on appartient à une société, une famille. Ce sentiment peut aussi entrer en contradiction avec ce qu'on veut et peut faire soi-même, avec l'idée de solitude aussi. On a réfléchi sur le fait d'être dedans ou hors d'un groupe, sur la solitude au sein d'une foule...», nous confient

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Regardez-les !

SCENES | Toutes les paillettes se sont évaporées dans les feux d’artifices (somptueux) du 8 décembre. Les théâtres doivent donc trouver d’autres moyens pour vous séduire. Et à l’Iris comme aux Célestins, on ne lésine pas sur un travail appliqué. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 9 décembre 2011

Regardez-les !

Avant même que les spectateurs n’aient pris place dans la salle, les Célestins sont devenus un gymnase. Voire une salle de concours athlétique. Échauffement, musique électro façon quart-temps de basket. Ne manque plus que les pom pom girls pour accompagner les pyramides humaines des acrobates de Tanger. En dix minutes ils font étalage de leur indéniable talent athlétique. Fort heureusement, assez vite, Martin Zimmermann rattrape par le col son spectacle Chouf Ouchouf ("Regarde, regarde encore") créé avec son éternel acolyte Dimiti de Perrot. De magnifiques scènes de précision et d’équilibre trouvent un peu de la grâce qui caractérise ce duo et dont manquent indéniablement les Marocains pour qui tout geste se déploie en force. La suite de cette heure est à l’avenant : des numéros contrôlés par les Suisses avec parfois des parenthèses que l’on sent insufflées par les acrobates comme ces scènes assez déstabilisantes car d’une totale véracité : un souk ou un pas de danse esquissée par une femme voilée avec un partenaire masculin à califourchon sur ses épaules. Une sacrée audace et même une transgression qui, le temps d’un instant, rappelle que

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La Guerre est déclarée

ECRANS | De et avec Valérie Donzelli (Fr, 1h40) avec Jérémie Elkaïm, Frédéric Pierrot…

Christophe Chabert | Mercredi 24 août 2011

La Guerre est déclarée

Le premier film de Valérie Donzelli, La Reine des pommes, avait été couronné par nos soins "pire film de 2010" et comparé à un Ed Wood du cinéma d’auteur à la française. Comment expliquer que La Guerre est déclarée, sa deuxième réalisation, soit aujourd’hui un des événements de la rentrée, salué par des torrents d’applaudissements et de larmes à chaque projection depuis Cannes ? On y trouve pourtant des défauts rappelant le foirage précédent : un dialogue chanté musicalement désastreux, des affèteries de style et de dialogue, Jérémie Elkaïm (moins mauvais qu’à l’accoutumé, certes), des balourdises allégoriques (lui Roméo, elle Juliette, leur fils Adam), une reconstitution d’époque jamais assumée (le film se déroule au début de la guerre en Irak, d’où le titre), des scènes de fête hors sujet… Et pourtant, quelque chose résiste à cet auteurisme étouffant : le sujet, poignant et renforcé par sa dimension autobiographique, où un couple doit faire face au cancer qui menace leur enfant. Donzelli trouve la bonne distance entre émotion brute et pure observation, à l’image des deux personnages qui tentent de résister à leur douleur de parents pour faire bloc av

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La Horde

ECRANS | Fantasme de geek devenu réalité, le premier film de Yannick Dahan et Benjamin Rocher n’est pas la profession de foi attendue du cinéma de genre à la française, mais une série B (et parfois Z) hargneuse, suintant à grosses gouttes l’envie d’un cinéma différent. François Cau

Dorotée Aznar | Vendredi 5 février 2010

La Horde

Héraut par excellence d’un public souhaitant voir les acteurs français sortir de leurs huis clos intimes dans des deux pièces / cuisine pour régler leurs problèmes au fusil à pompe, Yannick Dahan, via ses pamphlets critiques dans l’émission Opération frisson ou dans les revues Mad Movies et Positif, a donc endossé, contraint et forcé, le statut de sauveur potentiel du cinéma de genre national. Une responsabilité pour le moins monumentale, La Horde étant depuis sa mise en branle attendu comme le messie, LA locomotive à même de relancer l’intérêt du public de notre beau pays et convaincre le landernau du 7e art de la légitimité de telles initiatives. Une pression accentuée par la décision, courageuse pour ne pas dire kamikaze, du distributeur de sortir le film sur 200 copies… Soyons francs, La Horde est un authentique film de sales gosses désireux d’en remontrer aux bien-pensants, un pet délicieusement odorant sur la toile cirée d’un cinéma français ripoliné jusqu’à l’abstraction. Un film en colère, avec tout ce que ça peut impliquer d’écarts bordéliques. Enculé of the dead Le montage qui éclaboussera les écrans est la deuxième

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Descentes dans l'arène

SCENES | Performances & cirque / Y'a pas de sot métier : c'est ce que doit se dire Steven Cohen lorsqu'il exécute certaines de ses performances un godemiché fiché dans (...)

| Mercredi 12 septembre 2007

Descentes dans l'arène

Performances & cirque / Y'a pas de sot métier : c'est ce que doit se dire Steven Cohen lorsqu'il exécute certaines de ses performances un godemiché fiché dans l'anus. Ce sud-africain, figure de proue (de poupe aussi, il est vrai) de la performance «politico-body-genders», sera aux Subsistances en janvier pour une nouvelle création. Auparavant, les Subs organisent trois jours de performances (les 27, 28, 29 septembre) avec les chorégraphes Alice Chauchat & Frédéric Gies, l'hurluberlu espagnol Oskar Gomez Mata et le jeune David Bobée, ancien assistant du metteur en scène Éric Lacascade. Il y aura aussi beaucoup de nouveau cirque cet hiver (forcément) aux Subsistances avec les retours de Zimmermann et De Perrot, artistes burlesques et kafkaïens capables du pire comme du meilleur (leur inoubliable première pièce Gopf) ; du jongleur tous terrains Philippe Ménard qui cette fois-ci fera valser des balles... en glace ; et de la contorsionniste québécoise Angela Laurier avec sa création Déversoir, aboutissement d'une longue exploration de son propre roman familial. En parlant de roman familial, vous savez peut-être que les psychanalystes aiment Fellini qui lui même aimait les clowns... Alor

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