L'oeuvre et ce qui la cerne

ARTS | Peu passionnés par la vie des célébrités, nous profitons ici de l'exposition Jacqueline Delubac pour interroger le contexte de l'art en général et celui des œuvres en particulier : celui qui les rend indigestes ou donne envie d'y croquer à pleines dents. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 18 novembre 2014

Photo : Francis Bacon, Etude pour une corrida No2, 1969


Le Musée des Beaux-Arts consacre sa nouvelle exposition à l'actrice de théâtre et de cinéma Jacqueline Delubac (1907-1997), qui lui fit don d'une quarantaine de chefs-d'œuvre d'art moderne. Cette perspective biographique ne nous intéressant guère, on se rendait davantage sur place pour découvrir des œuvres. Toutes ou presque sont connues des visiteurs du musée, mais il n'est jamais désagréable de revoir La Femme assise à la plage de Picasso, les portraits primitifs et ciselés à la serpe de Wilfredo Lam ou quelques Rodin, Dubuffet, Bonnard ou Miro. Rien de neuf donc, aussi en profitons-nous pour nous interroger sur une double idée de contexte enveloppant cette exposition.

D'abord le contexte de l'actualité artistique. Tandis que la fondation privée François Pinault ouvre ses portes, les musées publics doivent, eux, se serrer la ceinture et trouver de nouvelles solutions pour monter des expositions et enrichir leurs collections. On ne compte plus, du coup, les événements rendant hommage à ces riches collectionneurs, morts ou vivants, qui, par générosité ou pour réduire le coût de droits de succession, donnent leurs œuvres aux musées. C'est Jacqueline Delubac à Lyon, c'était il y a peu la belle exposition de dessins des Guerlain au Centre Pompidou.

Du Bacon au menu

Le deuxième contexte qui nous intéresse ici est celui des œuvres elles-mêmes. La commissaire de l'exposition a choisi de reconstituer l'appartement de Jacqueline Delubac et d'accrocher ses œuvres comme l'actrice l'avait fait elle-même (en respectant les couleurs des tapisseries, le découpage des pièces, en restituant des éléments de mobilier...). Qu'est-ce qu'un Georges Braque ou un Fernand Léger dans le confort ultra bourgeois d'un appartement parisien ? Est-ce que ça tient, est-ce que c'est encore de l'art ou bien de la déco ?

En visitant dernièrement la FIAC (Foire Internationale d'Art Contemporain), nous avons été frappés par la "stérilisation" des œuvres, toutes mises au même niveau, dans des stands cliniques quasi identiques. Même des artistes à nos yeux aussi importants que Yannis Kounellis ou Giuseppe Penone y devenaient des marchandises insignifiantes.

A soixante-quinze ans, Jacqueline Delubac, elle, acquit la fascinante et très violente Etude pour corrida n°2 de Francis Bacon, et l'accrocha... dans sa salle à manger. Un retour ironique à "l'envoyeur" qui fut dans sa jeunesse décorateur d'intérieur et déclara, beaucoup plus tard, dans un entretien : «J'aime que les objets soient propres, je n'aime pas les assiettes ou les choses crasseuses, mais j'aime une atmosphère chaotique». L'art décidément peut s'approprier de bien des manières : par la vue bien sûr, mais aussi par la pensée, l'argent ou même... par la bouche. Cela s'appelle avoir du goût.

De Degas à Bacon, la collection Jacqueline Delubac
Jusqu'au 16 février au Musée des Beaux-Arts


Jacqueline Delubac, le choix de la modernité


Musée des Beaux-Arts 20 place des Terreaux Lyon 1er
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