Quatre plasticiens à La Tourette

Couvent de La Tourette | Les formes du silence réunit quatre artistes contemporains au Couvent de La Tourette, et des œuvres qui, subtilement, dialoguent avec les espaces du Corbusier et en ouvrent, virtuellement, beaucoup d'autres...

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 18 octobre 2016

Photo : © Friederike von Rauch


Au Couvent de La Tourette, sur les murs de béton brut du Corbusier, d'œuvre en œuvre, les objets et les figures disparaissent peu à peu, les formes bien définies se dissolvent insensiblement, pour laisser place à de "pures" sensations mouvantes de couleurs et de lumières...

À partir des créations de quatre artistes contemporains de différentes générations, le frère Marc Chauveau tisse à travers les espaces du couvent un subtil labyrinthe à la fois imaginaire (on peut s'y projeter dans d'autres dimensions, ouvrir notre perception à d'autres espaces virtuels) et extrêmement concret (les œuvres, souvent abstraites, nous confrontent à leur matérialité, à leur factualité élémentaire).

Et toute l'exposition maintient cette tension, incessante et dynamique, entre présence brute des choses et glissement progressif des perceptions, entre répétition et différence, entre un "étant donné" et un "étant dérivé"... Les formes y deviennent vivantes et mouvantes, mais ne se figent jamais en images, ou en significations définitives. En cela, elles demeurent silencieuses.

Seuils

Ces glissements et cette tension sont évidents dans les installations lumineuses du plasticien français Michel Verjux (né en 1956). Au fond d'un petit couloir en pente, l'artiste a simplement projeté un carré de lumière qui joue en contrepoint avec une autre source de lumière "naturelle" et avec une perspective d'encastrements successifs. Avec une grande économie de moyens, Michel Verjux à la fois souligne et ajoute, s'intègre au réel des lieux et l'ouvre. Son carré blanc lumineux devient comme une "suite" spatiale, une note ajoutée à une partition déjà existante, une fugue... À partir d'éléments lumineux géométriques très simples (ellipses, cercles, carrés et rectangles), Michel Verjux "déplace" notre perception et notre déambulation, tout en finesse et en douceur.

Et c'est aussi ce que font, cette fois-ci dans l'espace même de leurs tableaux, les peintres Geneviève Asse (née en 1923 à Vannes) et Jaromir Novotny (né en 1974 en Tchéquie). Celui-ci fait insensiblement vaciller l'abstraction géométrique vers des formes un peu irrégulières, des décalages, voire des décadrages... Geneviève Asse fait se dissoudre couleurs et lumières sur ses toiles pour les ouvrir à d'autres possibles. C'est une peintre de "l'entre-deux" : « Je peins entre les choses... l'espace qui est entre une ligne et une autre ligne » a-t-elle pu déclarer. Ni dehors, ni dedans, mais une peinture de la vibration, des seuils, du devenir...

Fuites

Chose plus étonnante encore, l'exposition parvient à inclure aussi un médium, plus "lisse" et lisible, comme la photographie, pratiquée par Friederike von Rauch (née en 1967 en Allemagne). Son travail, influencé, sans doute, par l'École de Düsseldorf (les Becher et leurs héritiers), montre des architectures intérieures avec une frontalité et une précision géométrique ultra rigoureuses. En dépit de cet apparent "esprit de sérieux", quelque chose très vite se met à fuir dans ses images : vers la peinture, vers la sculpture, vers les autres œuvres présentées à côté, ou encore vers l'architecture de la Tourette...

Utilisant une chambre photographique, l'artiste ne modifie jamais ses tirages ni ses cadrages, et ne joue d'aucun artifice. Dans l'obscurité ou au contraire dans des lumières blanches intenses, les espaces, pourtant, se dissolvent eux-aussi peu à peu vers des topologies imaginaires et énigmatiques... « Les murs se referment, la route seule nous éclaire » écrivait le poète André du Bouchet.

Formes du silence
Au Couvent de La Tourette à Eveux jusqu'au 11 décembre

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Et de la gare, rejoindre la verdure

Patrimoine | Une gare, c'est un point de départ. Une promesse. Voici trois destinations vers lesquelles prendre un billet.

Nadja Pobel | Mardi 11 avril 2017

Et de la gare, rejoindre la verdure

Lac de Villerest (Loire) Envie d'aller se baigner ou se balader le long de la Loire ? Hop, direction le lac de Villerest. 1h18 (au plus court) de TER entre Perrache et Roanne, puis un bus (le n°10) durant vingt minutes et vous voilà, sans voiture, sur cette plage aménagée comprenant des activités nautiques, une baignade surveillée l'été et des aires de jeux : elle est particulièrement prisée par les familles. Autre possibilité de cette journée : entrer dans le village qui comprend une chapelle (Saint-Sulpice) fondée au IXe siècle par les moines de Cluny et achevée au XIe. Elle a été édifiée sur l'emplacement d'une villa gallo-romaine. Un amusant musée de l'Heure et du Feu raconte l'histoire du feu, de la préhistoire à nos jours. Sur le chemin du retour, passez prendre une praluline chez Pralus : la famille de confiseurs-pâtissiers est roannaise et, à prix équivalent, mieux vaut acheter la célèbre brioche ici que rue de Brest ou à la Croix-Rousse... Circuit court ! La Dombes et Châtillon-sur-Chalaronne (Ain) Il vous faut seulement 38 minutes et 8, 40€ pour rallier

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Les spectres de Greet Billet

La BF15 | La lumière est un matériau de création en soi, depuis au moins les impressionnistes, et jusqu'à des artistes plus contemporains comme Dan Flavin, James (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 14 février 2017

Les spectres de Greet Billet

La lumière est un matériau de création en soi, depuis au moins les impressionnistes, et jusqu'à des artistes plus contemporains comme Dan Flavin, James Turrell, Anthony McCall, Michel Verjux... Née en 1973, vivant à Bruxelles, l'artiste belge Greet Billet s'inscrit sans doute dans leur sillage et présente à Lyon un ensemble d’œuvres autour de ce médium, de facture plutôt minimaliste. Elle montre à la galerie Snap plusieurs cercles lumineux, à la luminosité plus ou moins intense, qui se reflètent sur un folio réfléchissant, ainsi que sur plusieurs autres de ses œuvres : deux monochromes, l'un blanc l'autre noir, qui sont des "pièges à lumière" ; une superposition de trois calques de couleurs primaires (rouge, vert, bleu)... Plus loin, deux petits miroirs se faisant face dessinent virtuellement le mot "here". Tout ici est réduit à des gestes artistiques simples et primordiaux, jouant à exposer, à matérialiser cet immatériel qu'est l'onde lumineuse et ses déclinaisons colorées. L'impalpable se dépose ici ("here"), se reflète là, est absorbé ailleurs ou bie

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Notre cabinet de curiosités : sélection d'expositions singulières

Hors des sentiers battus | Parcourez ces chemins de traverse en suivant de sobres hashtags ; et découvrez des artistes singuliers, parfois exposés dans des lieux inattendus : un couvent, un théâtre ou un hôpital psychiatrique...

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 13 septembre 2016

Notre cabinet de curiosités : sélection d'expositions singulières

#Effacement « Dans l’acte de peindre, il y aura comme dans l’acte d’écrire, une série de soustractions, de gommages. La nécessité de nettoyer la toile... la nécessité de nettoyer la toile pour empêcher les clichés de prendre. » affirmait le philosophe Gilles Deleuze. Depuis ses débuts, l'artiste lyonnais Jean-Luc Blanchet répond parfaitement à cette conception de la peinture : il crée par effacement, par soustraction de matière, par libération d'images fantômes sous-jacentes à nos représentations habituelles... Il présente dans sa galerie deux nouvelles séries : des "ectoplasmes" d’œuvres d'art connues (signées Rembrandt, Warhol, Manet...) et des photographies effacées à l'acétone. À noter : Après Jean-Luc Blanchet, la galerie Domi Nostrae présentera des œuvres récentes d'un autre artiste lyonnais aimant lui-aussi les fantômes et l'évanescence, Christian Lhopital (du 5 novembre au 17

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Le couvent de la Tourette, sacrément moderne

Patrimoine | Religion et modernité ne sont pas incompatibles. Les Frères Dominicains en ont apporté la preuve en demandant à un architecte renommé de construire le couvent de la Tourette : Le Corbusier. Grâce à lui, le moderne a renoué avec le sacré.

Maïté Revy | Mercredi 6 juillet 2016

Le couvent de la Tourette, sacrément moderne

C'est près d'Éveux-sur-l'Arbresle, au milieu d'une étendue de verdure, que s'est implantée une touche d'art contemporain, en béton armé. Entièrement conceptualisé par Le Corbusier, le couvent Sainte-Marie de la Tourette a été construit entre 1956 et 1959, sur un projet élaboré dès 1953 sous l'impulsion du révérend père Couturier. Les dominicains avaient déjà joué un rôle majeur dans la modernisation architecturale religieuse avec le lancement la revue L'art sacré en 1969 ; le choix d'un architecte comme Le Corbusier, représentant du mouvement moderne, n'était pas une surprise. Rectangle de béton, lignes géométriques et droites : finies les formes arrondies, les éclairages multiples, et place à l'utilisation optimale de la lumière naturelle, l'une des signatures de Le Corbusier. Pas étonnant de retrouver des puits de lumière naturelle plus ou moins grands (très peu d'éclairage dans les couloirs, escaliers équipés de toutes petites lampes), sculptant l'espace, les volumes et faisant de cette lumière un matériau à part entière, l'un des points majeurs qui fait la particularité de ce lieu de culte. L'édifice, classé au titre des monuments historiques dep

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Les lumineuses abstractions de Geneviève Asse

ARTS | Après son exposition en 2013 au Centre Pompidou, le Musée des Beaux-Arts consacre une très belle petite rétrospective à la trop méconnue Geneviève Asse. Une œuvre très vite abstraite où quelques traits lumineux et pans de couleurs suffisent à nous bouleverser. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 16 juin 2015

Les lumineuses abstractions de Geneviève Asse

Il y eut d'abord, dans les années 1940, des objets peints (carafes, nappes, verres, bouteilles, vases...) avec l'aigu d'un Bernard Buffet et la palette pâle, parfois, d'un Giogio Morandi. Dans les années 1950, ces objets sont devenus de simples boîtes ou carrés indéterminés avant de se fondre parmi des pans de murs sous forme de quadrilatères de couleurs pâles, vibrant avec l'ensemble de l'atmosphère du tableau. Enfin, sous l'influence de Turner notamment, Geneviève Asse (née en 1923 à Vannes) abandonna toute semblance figurative et tout rapport, même très vague, à l'objet, pour peindre de grands paysages abstraits de lumière et de couleur... «Mes œuvres : des paysages, des paysages abstraits ? Je dis toujours qu'il n'y a pas de frontière déclarait l'artiste en 1997. Les gens voient des paysages. Moi, parfois, je vois tout autre chose... Cela ne compte pas beaucoup pour moi... C'est de la peinture pour la peinture. Mais je peins entre les choses... L'espace qui est entre une ligne et une autre ligne.» Dans un documentaire récent de Florence Camarroque, Geneviève Asse dit encore plus clairement : «Je

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L'architecture du sacré selon Le Corbusier

ACTUS | Juste à côte de l’Arbresle, entre Lyon et Roanne, Le Corbusier a implanté, en 1960 et à la demande directe des Frères dominicains, un couvent dédié à la prière mais aussi à la recherche. Toujours utilisé par une poignée d’entre eux, ce temple de béton est ouvert à tous. Visite. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 7 avril 2015

L'architecture du sacré selon Le Corbusier

C’est un rectangle de béton posé en pleine nature, au bout d’une petite route qui monte légèrement. Le couvent de la Tourette n’est pas isolé du monde, mais semble le regarder vivre à ses pieds, du haut de son terrain en déclivité. Quand, à la fin des années 50, les frères dominicains font appel à Le Corbusier, ce dernier, agnostique mais fasciné par le sacré, a déjà livré, cinq ans plus tôt, la chapelle Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (Haute-Saône). Ici, dans le Lyonnais, il abandonne ses formes arrondies et reprend son modèle d’habitation : des formes géométriques et des lignes droites. Et une utilisation maximale de la lumière extérieure. Ainsi, dans les couloirs, il y a très peu d’éclairage. Á la place, des fenêtres, presque des fentes, guident le visiteur dans sa marche, même au plus sombre de la journée voire de la nuit. Au bout, pour amorcer un virage, des brise-soleil donnent le sens de la déambulation. De la même façon, les volées d’escaliers ne sont équipées que de toutes petites lampes coincées au bas des marches. Cité radieuse En plus de l’église, dotée d’un toit-terrasse accessible, deux types d’espaces aux formats et fonctions opposé

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Nouvelles boutures des Poirier

ARTS | Qu'un frère dominicain (Marc Chauveau, responsable des expositions au Couvent de la Tourette) ressuscite un couple d'artistes contemporains, on ne verra (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 16 octobre 2013

Nouvelles boutures des Poirier

Qu'un frère dominicain (Marc Chauveau, responsable des expositions au Couvent de la Tourette) ressuscite un couple d'artistes contemporains, on ne verra là que logique. Anne et Patrick Poirier ont en effet connu leur heure de gloire dans les années 1970 (expositions à Beaubourg, à Kassel, au MOMA de New York...) et ont été, depuis, un peu oubliés. Se définissant eux-mêmes comme architectes ou archéologues autant que plasticiens, ils explorent dans leurs œuvres la fragilité de l'existence humaine, de la mémoire, de l'histoire... Et usent d'autant de mediums différents que l'exige le questionnement qu'ils déploient dans leurs travaux.   Sensibles au couvent conçu par Le Corbusier, à la «peau des murs» et aux jeux de lumière, ils y présentent notamment d'émouvants bas-reliefs en papier Japon, empreintes fragiles des aspérités du béton et des menus accidents parsemant les cloisons. Ils y déploient aussi une très grande maquette d'une utopie nommée Amnesia, «sorte de grand bunker construit dans un imme

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Couvent de la Tourette – Éveux - 1960

CONNAITRE | Descendre à la gare de l’Arbresle et poursuivre à pied durant une bonne demi-heure au milieu des vallons des Côteaux du lyonnais. C’est dans ce coin de (...)

Nadja Pobel | Jeudi 5 juillet 2012

Couvent de la Tourette – Éveux - 1960

Descendre à la gare de l’Arbresle et poursuivre à pied durant une bonne demi-heure au milieu des vallons des Côteaux du lyonnais. C’est dans ce coin de verdure que le visiteur pourra s’aventurer au couvent de la Tourette et, pourquoi pas, y passer une nuit en «cellule» (35€ avec le petit-déjeuner). Ces "cellules" (dotée d’un bureau, d'un lavabo, d'un balcon et d'un lit simple) invitent au silence et au calme. Quand les frères Dominicains font appel à Le Corbusier en 1953, ils recherchent ce savant dosage entre espace collectif et individuel. Puis, en Mai 68, de nombreux frères désertent le lieu. Aujourd'hui, onze frères habitent au couvent et parlent avec passion du "Corbu", comment ils le nomment. Des expositions sont régulièrement organisées, l’église ouvrira après rénovation début 2013. Rien ici ne ressemble à un sanctuaire, mais tout invite au partage le plus impromptu comme avec des touristes architectes argentins qui passent par là lors d’un voyage d’études sur les traces de Le Corbusier. TER arrêt L’Arbresle (à 40 minutes de Lyon) + 30 minutes de marche

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