Frantz Metzger peint les mystères de l'existence

Peinture | Dans un grand souffle atmosphérique, les figures peintes par Frantz Metzger naissent et disparaissent dans des paysages. L'artiste revient sur ce devenir tragique et déchirant de ses figures, ainsi que sur sa conception de la peinture.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 14 février 2017

Photo : Cycle, 2014 © Frantz Metzger


Qu'est-ce qui vous a amené à la peinture, quelles sont les grandes œuvres qui ont pu vous marquer à un moment ou à un autre de votre parcours ?
Frantz Metzger : Pour évoquer les circonstances qui m'ont amené à la peinture, il faut, je crois, plutôt parler de processus ou de maturation que de parcours. J'ai toujours eu recours à l'imagination, et peut être qu'une certaine nécessité m'a conduit à des tentatives et à des balbutiements artistiques qui m'ont lentement fait découvrir la peinture et ses possibilités. Il y a eu simultanément les premiers chocs artistiques : Francis Bacon, Florence et la rencontre avec la peinture italienne, Titien surtout. Et Rembrandt. Tout cela m'a laissé entrevoir des possibilités de réconciliation d'avec la réalité, ainsi qu'une certaine façon de composer son existence, et cela s'est cristallisé dans l'acte de peindre quotidiennement.

Qu'est-ce qui déclenche chez vous la composition d'un tableau : de quelles images, lectures, esquisses ou autre partez-vous ?
La question est difficile car elle sous-entend de connaître les désirs, les obsessions ou les nécessités qui déclenchent la réalisation d'un tableau... Tout ce que je peux dire c'est qu'il faut que ces éléments soient assez intenses pour pouvoir s'investir à nouveau dans une image. De manière générale, tout ceci se passe naturellement : un tableau en appelle un autre et le travail recommence. Peut être s'agit-il simplement de variations, je ne sais pas ?

En ce qui concerne mes sources, c'est très variable : j'utilise toutes sortes de documents, dessins, photographies, et plus généralement tout ce qui peut suggérer en moi quelque chose en rapport avec cette obsession décrite plus haut. En fait, tout ce qui me nourrit intellectuellement ou spirituellement peut être digéré et réinvesti dans une toile sous telle ou telle forme.

Comment travaillez-vous concrètement à votre atelier ?
À l'atelier, je travaille en général deux toiles simultanément. Je peins quotidiennement, jusqu'à arriver à une intensité dans le tableau. Il faut de plus en plus de temps pour cela, comme un levain qui monte après avoir été colonisé par toutes sortes de levures. J'espère que ma peinture montera jusqu'à cette intensité.

Vous semblez être particulièrement sensible à l'idée de "cycle" vital ?
L'expression "cycle vital" me gêne un peu, on dirait du Nietzsche quand il est douteux ! Vous parlez de sensibilité, et peut-être faut-il oser une définition de ce qu'elle est, à savoir : la rencontre entre une intériorité et une extériorité. Cette rencontre peut s'effectuer devant une œuvre d'art, ou au contact de la nature dans certains moments privilégiés. Quelque chose passe : c'est l'émotion, une confiance renouvelée dans l'existence, le sentiment d'être au monde. Je me demande si cela ne pourrait pas également être une proposition simple pour définir le sacré. Je n'arrive pas à concevoir une œuvre d'art qui ne rende pas possible ce genre d'expérience, qui ne soit pas habitée par quelque sentiment religieux ou exprimant les mystères liés à l'existence.

L'idée de cycle c'est : naître, croître, mourir et pourrir. C'est un peu trivial dit comme ça, et là aussi je pourrai citer l'Ecclésiaste : « poussière tu retourneras à la poussière » (je précise que je n'ai pas de religion). Ce genre de considération a son importance dans ma peinture et je crois que c'est dans les tentatives de mouvements que cela s'exprime le plus. J'aimerais pouvoir peindre une figure qui contiendrait tout cela : un début, une croissance et une fin mais qui, dans un sens, continuerait dans le tableau, comme la chair pourrissante continue dans la vie.

Qu'est-ce qui vous intéresse dans la reprise de mythes ou de motifs célèbres comme Adam et Eve, Actéon, la déposition du Christ ?
Le mythe m'intéresse parce que je crois en son actualité, c'est-à-dire que je ne le considère pas comme quelque chose d'historique, mais comme une image en devenir et pouvant être réinvestie à chaque époque. Dans un sens, je ne crois pas en une "histoire de l'art", et encore moins en une idée progressiste de l'art. Je pense plutôt en termes de liens, et c'est en tout cas ainsi que je conçois ce qu'on appelle la culture. J'essaie à travers ma peinture de réinvestir certaines des images que celle-ci a produites.


Une oeuvre, une histoire : Annonciation

Les peintures de Frantz Metzger tentent d'exprimer quelques mystères existentiels et l'intensité du sensible. Son Annonciation nous semble particulièrement emblématique de cette quête artistique.

Dans un champ baigné de brume, deux corps nus se devinent, que l'œil "arrache" avec difficulté de la matière. Il en distingue davantage les volumes de chair que les traits anatomiques... Comme dans d'autres tableaux, Frantz Metzger suggère dans son Annonciation des figures, des présences au sein d'un souffle de matière picturale qui, à la fois, leur donne consistance d'image et semble concomittament les déchirer, les emporter avec lui, les faire disparaître. Un effet de souffle dans tous les sens du terme.

Le titre de l'œuvre, Annonciation, nous amène à l'hypothèse, certes floue, que le corps de gauche pourrait être Marie, et celui de droite l'Ange Gabriel. Mais ici, contrairement aux tableaux célèbres de Fra Filippo Lippi, Fra Angelico ou Piero della Francesca, il n'y a plus ni cloître ou loggia, ni colonne, ni habits hiératiques, ni visages... Rien que l'humus, l'herbe, la chair, le souffle des éléments... Rien que la peinture en fait, aux lisières de l'abstraction.

« L'Annonciation, nous dit Frantz Metzger, est pour moi une sorte de métaphore ou d'allégorie de ce qu'est la peinture. Ce thème représente l'incarnation du Verbe (le verbe s'est fait chair), en d'autres termes il s'agit de l'apparition de l'invisible dans le visible. Pour pousser grossièrement la métaphore, la peinture est la chair, le verbe le mystère ou d'autres émotions. »

La peau de peinture

On comprend dès lors que cette Annonciation réalisée en 2015 n'est pas une représentation du récit de Luc, une énième glose sur l'Incarnation christique (mais peut-être que, déjà, les Annonciations peintes à la Renaissance dépassaient ce problème, regardaient ailleurs).

L'Annonciation de Metzger est une résurgence, une rémanence, une reprise contemporaine d'un problème qui nous colle à la peau : qu'est-ce qu'avoir un corps, quels liens tisse-t-il avec son environnement, comment représenter cette condition psycho-somatique tout à la fois si dérisoire, tragique et poignante ?

De grands historiens de l'art ont été fascinés par la représentation de l'Annonciation, comme Daniel Arasse ou encore Louis Marin qui écrit dans son texte Énoncer une mystérieuse figure en 1987 : « Mon discours voudrait montrer sur quelques œuvres de peinture que la figuration est toujours le mystère d'une incarnation dont l'énonciation se présente toujours comme l'annonciation d'un secret ; ou encore que la figuration de peinture est la "mystérieuse" exposition au regard du secret "annoncé" de l'énonciation de langage. » Propos qui résonnent particulièrement avec l'œuvre de Frantz Metzger.


Frantz Metzger

Acte 4 "Un souffle..."
Galerie Anne-Marie et Roland Pallade 35 rue Burdeau Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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