Martin Luther King à Lyon : une visite historique

I had a dream | À l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Martin Luther King, la bibliothèque municipale de la Part-Dieu rend hommage à ses combats, à travers une exposition à la documentation inédite plongeant le spectateur dans les divers contextes de la lutte pour l’égalité entre Noirs et Blancs, avec comme point d’orgue une visite lyonnaise bien trop méconnue.

Sarah Fouassier | Mardi 6 février 2018

Photo : © Martin Luther King à la bourse du Travail, Fond Georges Vermard, Collection BM Lyon


« C'est un grand réconfort pour moi d'être en France, berceau des libertés et des idéaux, pour réfléchir avec vous aux problèmes que nous affrontons. Nous sommes réunis ce soir, motivés par le souci de faire disparaître les barrières. »

Ainsi débute le discours tant attendu de Martin Luther King. En ce jour de mars 1966, la Bourse du Travail est bondée. Environ 5 000 personnes ont fait le déplacement pour saluer l'apôtre de la non-violence. La salle est plongée dans une obscurité dense. Seuls les flashs des appareils photo éclairent les visages de Martin Luther King et du pasteur Paul Eberhard qui traduit simultanément son discours devant un public jeune et enthousiaste.

Lyon, une ville ouverte sur le monde

Pendant les années soixante, Lyon est en ébullition sur le plan des idées. De nombreuses associations sont créées et aspirent à réfléchir à un nouveau vivre ensemble, à ouvrir la ville sur le monde. Pour preuve, vingt-sept associations dont Le Cercle pour la liberté de la culture, présidé par Robert Vial, ont pris l'initiative, indépendamment des pouvoirs publics, d'inviter le plus jeune prix Nobel de la paix à l'occasion d'une tournée européenne. Des associations plutôt de gauche, démocrates et chrétiennes. La personnalité de Martin Luther King fait l'unanimité auprès de ces instances représentatives des différents mouvements de pensée et des trois principaux courants religieux de la ville.

Après un long discours qui mit la foule en émoi, à tel point qu'elle ne voulut pas quitter la salle, MLK et ses hôtes se dirigent vers les locaux du journal Le Progrès, une visite alors obligée pour toutes les personnalités de passage en ville. Mais en ce jour historique, l'absence des partis politiques et des autorités publiques - notamment celle de Louis Pradel alors maire - interpelle. Et elle interpelle toujours aujourd'hui : comment ont-elles pu manquer ce rendez-vous ?

Certes, la Foire de Lyon battait son plein, mais cette visite historique aurait mérité un accueil particulier. Heureusement que les Lyonnais, eux, étaient au rendez-vous pour assister à un discours qui restera longtemps gravé dans la mémoire collective et qui suscitera des vocations.

L'absence du consul américain est quant à elle assumée, puisque dans le contexte de la guerre du Vietnam, l'appel de MLK au gouvernement à la stopper a fait de lui un personnage controversé, bien loin de celui qui rassembla derrière lui le président et le gouvernement près de deux ans plus tôt, lors de la célèbre marche sur Washington.

La nécessaire collection du Père Delorme

Dans un coin de la salle, sur l'un des balcons, un jeune garçon de quinze ans assiste à ce moment historique. Christian Delorme, le futur prêtre qui initiera la marche des beurs en 1983, s'est retrouvé transformé en ce jour de mars 1966. C'est à partir de ce moment décisif pour sa carrière religieuse et militante, qu'il se met à découper des articles de journaux, et à collectionner des imprimés et objets relatifs à la lutte des Afro-Américains, depuis la période esclavagiste jusqu'aux luttes contemporaines. Une importante collection que l'on retrouve aujourd'hui à la bibliothèque de la Part-Dieu, accompagnée de documents issus du fonds Michel Chomarat, commissaire de l'exposition. La BM n'a que peu de documents concernant l'histoire des Noirs américains.

Dans une scénographie particulièrement contextualisée, tant au niveau de l'ambiance sonore que visuelle, la visite réactive notre mémoire et notre conscience du monde. De la période esclavagiste, à la marche sur Washington, le rêve toujours en mouvement de Martin Luther King fait réfléchir à la postérité de ses discours. Leur pertinence ne nous contraint pas seulement à admirer sa personnalité, mais aussi à méditer sur la poursuite de son action.

Martin Luther King : Le rêve brisé ?
À la Bibliothèque municipale de la Part-Dieu ​jusqu'au 28 avril


Martin Luther King : Le rêve brisé ?


Bibliothèque de la Part-Dieu 30 boulevard Vivier Merle Lyon 3e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Peines à voir : "Des hommes"

Documentaire | Après trois ans d'attente, les cinéastes ont obtenu de pouvoir filmer le quotidien des personnes incarcérées à la prison des Baumettes de Marseille — établissement tristement réputé pour sa vétusté et ses conditions d'accueil indignes. Images et paroles de condamnés…

Vincent Raymond | Mardi 18 février 2020

Peines à voir :

C’est à un étrange parloir que Jean-Robert Viallet & Alice Odiot nous convient, cheminant dans des travées décrépites, ouvrant les portes de cellules surchargées d’un autre âge, assistant à des entretiens entre le personnel pénitentiaire et des détenus parfois psychologiquement dérangés voire à des auditions/procès à distance (!)… Il y a ce qu’on voit, et puis ce que l’on comprend de la violence crue ordinaire que le confinement provoque : ces règlements de comptes imposés par la loi du plus fort, souvent fatals et déclenchés par une œillade mauvaise, un malentendu ou le remboursement d’un “service“. Quand la privation de liberté se transforme en déshumanisation et condamnation à mort putative. La galerie de portrait de Des hommes rappelle le tragi-comique de Ni juge, ni soumise de Libon & Hinant ou le chaud et froid de Délits Flagrants de Depardon ; ce hiatus permanent entre la Loi d’un côté et des justiciables à côté de la plaque, de la société… Bien sûr, certains avouent avoir compris le sens de la peine qu’

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Michel Chomarat : « On est militant toute une vie et pas seulement un jour ! »

Expo Martin Luther King | Bien connu des Lyonnais, Michel Chomarat a œuvré pendant 12 ans auprès de Gérard Collomb pour la défense de la mémoire de la ville. Éditeur, militant LGBT, grand collectionneur, il est un homme ressource et le commissaire de cette exposition.

Sarah Fouassier | Mardi 6 février 2018

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Quels sont les enjeux du travail de mémoire aujourd’hui ? Michel Chomarat : C’est à la fois transmettre et se nourrir des combats, comme ceux portés par Martin Luther King, et les faire vivre au quotidien dans la cité. Qu’il n’y ait toujours pas de rue Martin Luther King à Lyon est tout à fait significatif de ce qui reste à faire. Comment voulez-vous faire du lien entre les citoyens si les noms de rues à Lyon continuent de porter des noms bien franco-français comme Vendôme, Rabelais, Saxe, Lafayette, Créqui ? Faisons une large place dans l'espace public aux Noirs, aux Arabes, aux femmes, aux homosexuels, etc. Car avec ce manque de reconnaissance de la diversité, on encourage le communautarisme et le repli sur soi. Ne pas accepter ces différences est d’une grande hypocrisie, car elles existent et elles finissent toujours par s'organiser en dehors du cadre républicain. Vous dites qu’il y a encore plus de combats à mener aujourd’hui qu’au temps de Martin Luther King, quels sont les risques engendrés par ce qu’on pourrait appeler le militantisme Facebook ou virtuel ? Le monde me paraît de plus en plus indifférent aux autre

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20 ans en 68

MUSIQUES | Entretien / Michel Chomarat est chargé de mission «Mémoire» à la Ville de Lyon, fondateur des Assises de la mémoire Gay et Lesbienne et du Centre de ressources documentaires gays et lesbiennes à la Bibliothèque Municipale de Lyon. En 1968, il avait 20 ans. Il a accepté d'évoquer ses souvenirs de vie nocturne. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Mercredi 21 mai 2008

20 ans en 68

Petit Bulletin : Vous aviez 20 ans en 1968. À quoi ressemblait la vie nocturne à cette époque ?Michel Chomarat : Il y avait un côté provincial absolument terrifiant à Lyon, donc pas de vie la nuit. Lyon était une ville ouvrière, qui n'avait ni le temps ni l'esprit à la fête. Les années 60, c'est l'époque du travail aux cadences infernales, mon père qui était ouvrier faisait des semaines hallucinantes ! Et c'est d'ailleurs l'une des racines du mouvement de 68... On ne faisait pas la fête et cela n'était pas propre à la classe ouvrière. La bourgeoisie était très discrète et ne s'affichait pas. Éventuellement, elle s'encanaillait à la Foire de Lyon, mais rien de plus... En fait, c'était la préhistoire ! Les femmes ne travaillaient pas, la majorité était fixée à 21 ans, il n'y avait qu'une seule chaîne de télévision aux allures soviétiques et en sortant la nuit on avait toujours peur de croiser son voisin, son patron, de perdre son travail... On ne peut donc pas parler d'une nuit structurée, la nuit était d'une pauvreté qui explique que beaucoup de jeunes, et de jeunes gays surtout passaient par l'étape du voyage à Paris où l'offre de lieux était un peu plus impor

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