Sauvage innocence aux Halles du Faubourg

Art | Réunissant plusieurs structures artistiques et des plasticiens de tous horizons, Les Nouveaux Sauvages investissent les Halles du Faubourg, une ancienne usine lyonnaise. Retour sur la soirée d'inauguration et notre regard sur l'expo.

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 8 octobre 2018

Photo : © DR


Vendredi 5 octobre dans le septième arrondissement, 19h30. L'atmosphère est douce, presque estivale, sereine et bon enfant... Une longue file d'indiennes et d'indiens lyonnais s'étend depuis l'Impasse des Chalets pour déboucher dans le grand tipi de 1200 m² des Halles du Faubourg qui accueille l'exposition-événement Les Nouveaux sauvages. Avant de pouvoir y pénétrer, deux cow-boys sympathiques et bonhommes, en des gestes aujourd'hui ritualisés, fouillent les sacs des peaux rouges amateurs d'art.

Si l'on avait laissé chez soi flèches et tomahawks, il devenait alors possible de découvrir une ancienne usine retoquée avec goût par quelques jeunes architectes d'intérieur et scénographes, espace rythmé par des éléments métalliques repeints en bleu. Au sein de ce beau volume, voué à une existence artistique éphémère avant projet immobilier, d'autres tipis sont dressés : une grande tente d'aspect militaire où le collectif lyonnais Frigo&Co présente une installation vidéo démultipliant des yeux borgnes autour du spectateur ; et une cabane-tipi hérissée de phallus roses où une artiste a tissé, à l'intérieur, de vieilles bandes magnétiques du 20e siècle... Ailleurs encore, dans un antre obscur, une jument est bien présente et en train d'être lavée, mais en vidéo !

Un parfum poivré de pays inconnus

L'atmosphère intérieure s'avère elle-aussi être des plus sympathiques, et l'on s'autorise même à fumer en toute quiétude notre calumet électronique, cheminant de tipi en tipi, puis, autour, de photographies en peintures, ou en graffs imposants et multicolores.

Ce vendredi-là c'est soir d'inauguration, les dieux sont couchés et tout est permis ou presque, entre membres de la tribu. Il est écrit en lettres de sang sur la feuille de salle : « Les Nouveaux Sauvages c'est une tribu éphémère, une société sans état ni hiérarchie verticale. Une tribu d'artistes et une tribu de structures partageant un même territoire et quelques intentions fortes : expérimenter de nouvelles formes d'exposition, rendre plus accessible au public l'art contemporain, briser ses frontières et ses clans. Ouvrir à sa diversité. »

Il y aurait bien des nuances à apporter pour relier cette déclaration d'intention à une réalité beaucoup plus civilisée (pendant les discours officiels, on s'attendait par exemple à ce que le mouvement punk soit cité, mais c'est Aznavour qui le fut, Aznavour ce sauvage selon le Fisc français), mais passons. Passons par exemple au joli film de Guillaume Robert en split-screen, montrant avec simplicité, frontalité, sans commentaire, la vie dans un coin de campagne française. La campagne avec ses loups qui hurlent, ses artisans aux gestes précis (qui font de la couture, du débroussaillage et d'autres choses), son savoir faire et son "care" des hommes et des lieux.

Une lande tondue devant soi

La nature de Guillaume Robert est douce et un peu brutale, humaine et un peu sauvage. Il n'y a pas d'indien dans le film de l'artiste comme il n'y en a guère dans les autres œuvres ou parmi le public. Heureusement peut-être, car comment aurait réagi un indien aux signaux de fumée lui annonçant que Col(l)omb re-débarque sur ses terres ? Et qu'il sera de toute façon techniquement difficile d'obtenir son scalp...

On l'aura compris, ici, Les Nouveaux Sauvages, ce n'est pas une histoire de cris ni de corps, de hurlements ni de violence, mais de petits changements discrets d'état d'esprit : une organisation jeune pour un lieu cool et des gens sympas ayant soif d'artistes hétéroclites (et il y a un bar aussi). Et s'il fallait résumer ce projet d'un coup de plume, c'est à celle de Kafka que l'on repense :

« si l'on pouvait être un Peau-Rouge, toujours paré, et, sur son cheval fougueux, dressé sur les pattes de derrière, sans cesse vibrer sur le sol vibrant, jusqu'à ce qu'on quitte les éperons, car il n'y avait pas d'éperons, jusqu'à ce qu'on jette les rênes, car il n'y avait pas de rênes, et qu'on voie le pays devant soi comme une lande tondue, déjà sans encolure et sans tête de cheval. »

Les Nouveaux Sauvages
Aux Halles du Faubourg ​jusqu'au 11 novembre


Les nouveaux sauvages


Les Halles du Faubourg 10 Impasse des Chalets Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Livres et destins

ARTS | Le Musée de l'Imprimerie nous invite à une BibliOdyssée, avec l'exposition de cinquante histoires de livres sauvés. Une odyssée à travers les livres, comme à travers l'Histoire et la géographie.

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Depuis trois ans qu'ils travaillaient sur leur projet d'exposition, Joseph Belletante (directeur du Musée de l'Imprimerie) et son équipe n'ont cessé de découvrir des histoires, cocasses ou dramatiques, de livres qui disparaissent, et de livres retrouvés ou sauvés... Plus d'une centaine d'histoires au total que, pour l'exposition au musée et le livre qui l'accompagne, ils ont choisi de réduire à une cinquantaine de récits concernant un manuscrit en particulier, une personne "sauveuse", une bibliothèque entière, etc. Certains sont très connus, tel celui de Max Brod, l'ami de Kafka, qui refusa finalement d'accéder à sa demande testamentaire de brûler ses manuscrits. Mais l'exposition et le livre poussent plus loin les ramifications du cas Max Brod avec des démêlées ultérieures avec les héritiers de Max Brod à propos du fonds Kafka... « Le défi était d'abord de ne pas se cantonner à une période ou un pays, de faire appel aux mémoires sans pour autant composer une atmosphère trop sombre ou seulement historique, mais aussi de fêter le geste de "porter secours" dans une civilisation où celui-ci interroge, fait débat. Nous avons ainsi rass

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C'est peut-être bien le rendez-vous le plus attendu de la rentrée côté arts : l'exposition Les Nouveaux Sauvages, en un lieu encore inconnu nommé Halles du Faubourg, excite assurément en réunissant au cœur d'une friche industrielle du 7e arrondissement de Lyon quelques activistes aux talents variés pour concocter un espace immersif qui risque fort d'être aussi festif. Décloisonner, surprendre et fédérer : on pourrait résumer ainsi l'initiative de la Taverne Gutenberg, qui conçoit cette expo, et de Intermèdes, qui gère ce lieu provisoire. Reprenons. Sont réunis à partir du 5 octobre, jour de vernissage, et jusqu'au 11 novembre, plusieurs co-commissaires pour une exposition commune : la galerie Françoise Besson pour la peinture contemporaine, le spot dédié au street art Sitio, les punks numériques de Frigo&co relancés après quelques années de sommeil, cultes dès 1978. Côté photographie, c'est le Bleu du Ciel qui prend les choses en main. Le Mirage Festival amène son expertise de l'art numérique. Et bien entendu, la Taverne Gutenberg intervient aussi dans ce commissariat. Côté artistes et intervenants, sont cités Shab, les graffeurs Mr Sphinx et

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Le Bleu du Ciel présente, jusqu'au 1er septembre, une sorte de kaléidoscope d'images, en réunissant pas moins de dix-sept artistes de la région Auvergne-Rhône-Alpes. On peut y picorer des photographies, de petites installations, des vidéos, et goûter à des univers esthétiques hétérogènes : des paysages méditatifs de Julien Guinand aux no man's land inquiétants de Karim Kal, en passant par les portraits en grand format d'Olivier Chabanis, par exemple... La plupart des artistes, quel que soit leur style, interrogent la réalité contemporaine, en sondent les signes, les normes, les conflits et les points de fuite. Et ce jusqu'à une certaine poésie visuelle, comme dans le film de Guillaume Robert suivant, pas à pas, ces drôles de funambules-ouvriers construisant en Espagne d'immenses serres agricoles. Last but not least, les amateurs de musique underground seront heureux de retrouver Éric Hurtado

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Livraisons : Les mille et un visages de la revue

Festival | Le festival "Livraisons" poursuit son cheminement parmi le monde prolifique et hétéroclite des revues. Sa troisième édition nous emmène en Suisse, sur les rives du Danube ou encore au plus proche d'expérimentations artistiques singulières.

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Bibliothèque de la Part-Dieu, Musée Gadagne, Musée d'art contemporain... La nouvelle édition du festival de la revue Livraisons diversifie ses lieux d'implantations, en écho à ce drôle d'objet qui, selon les mots de Gwilherm Perthuis et Paul Ruellan (responsables de l'événement), « s'incarne de mille manières : le papier, bien sûr ; la toile numérique, plus que jamais ; l’enregistrement sous toutes ses formes ; les recherches graphiques les plus abouties ; les regroupements, les mises en commun, les délibérations de toutes sortes. Livraisons s'en fait l’écho : littérature, art et pensée sont à l'honneur par l'écriture et la parole, l'affiche et la radio, le livre d'artiste, la performance. » C'est au Musée des Beaux-Arts que s'ouvrira, comme à l'accoutumée, Livraisons, avec un grand témoin du monde des revues, Michel Cré

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Frigo : complètement givrés !

Avant-Garde | Le Musée d'art contemporain ouvre ses cimaises au collectif d'artistes Frigo, qui officia à Lyon de 1978 jusqu'au début des années 1990. Une exposition réussie où l'on retrouve, presque palpable, l'électricité de ce groupe avant-gardiste.

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Le rock au Frigo : dans le sillage d'Electric Callas

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C'est une époque que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître et à vrai dire les moins de 60 ans non plus. Il fallait sans doute avoir 20 ans en 1978 pour avoir vécu la chose autrement que par la légende. À savoir l'ébullition musicale qui secoua Lyon dans les années 70 et 80, avant et pendant l'ère Frigo. Ainsi lorsque Libération titre : "Lyon Capitale du rock en 1978", le quotidien ne croit pas si bien dire. Depuis quelques années, s'y ébat rageusement une poignée de groupes qui connaîtront leur heure de gloire une nuit de juillet 78, lors d'un concert baptisé New Wave French Connection à Fourvière qui verra se produire, outre Téléphone, Bijou ou Au bonheur des Dames, les Lyonnais de Starshooter (menés par Kent), Electric Callas, Ganafoul et Marie et les Garçons. Ces derniers viennent d'enregistrer à New York avec John Cale et se sont produits en première partie des Talking Heads et de Patti Smith. Opérant alors un léger virage disco, Marie et ses boys reçoivent ce soir là non pas une pluie de coussins mais de canettes. C'est le point culminant de cette

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Alain Garlan, l'initiateur

Portrait | Cet homme a participé au culte collectif Frigo, à l'honneur en ce moment au Musée d'Art Contemporain. Mais aussi aux lancements, dans le désordre, de : TLM, Radio Bellevue, Symposium d'Art Performance, Zap FM, Couleur 3, le Truck et bien plus encore. Mais il faudrait un livre pour tout raconter. Ça tombe bien, il existe et se nomme Rois de la forêt, tout juste paru. Voici (une partie de) l'histoire d'Alain Garlan.

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Fracassant, le retour ! Il faut croire que les vieux rebelles ont le cuir épais. Oh, pas tous... Mais Alain Garlan, l'œil toujours alerte, le regard un brin taquin, oui, c'est certain. L'homme a déjà marqué en profondeur l'underground lyonnais, il y a bien longtemps. Et a continué à naviguer dans l'overground, les années suivantes. Laissant infuser dans la ville un feeling mödern qui aujourd'hui porte son empreinte : pas pour rien que Christophe Mahé, le boss de Radio Espace, accueille de nouveau Garlan et sa bande dans son groupe audiovisuel avec Radio Bellevue Web. Que Vincent Carry, directeur de Arty Farty, les suit de près et pense encore à eux pour son futur incubateur, les renommant « la start-up de vieux »... Comme Cyrille Bonin le boss du Transbordeur, ils ont tous grandi en écoutant Bellevue ou Zap sur leur transistor dans les années 80 ! Et Thierry Rasp

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Radio Bellevue Web, start-up de vieux (punks)

Des radios libres à la webradio | « Les webradios sont les nouvelles radios libres ! » Pour apprécier la pertinence du propos, signé Alain Garlan et Robert Lapassade, il faut remonter aux (...)

Lisa Dumoulin | Mardi 13 décembre 2016

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« Les webradios sont les nouvelles radios libres ! » Pour apprécier la pertinence du propos, signé Alain Garlan et Robert Lapassade, il faut remonter aux sources de Radio Bellevue dans les années 1980, née radio pirate au sein du collectif Frigo. Pan essentiel de l’underground artistique des eighties, ce collectif d’artistes touche alors à tout : la musique et notamment le rock, la BD (deux disciplines encore peu respectées), la danse contemporaine, la performance, l’art vidéo. Frigo s'impose même leader de l’art vidéo : c’était le début des clips et « on montait des images sur la musique » soit tout le contraire de ce qui se faisait jusqu’alors côté cinéma. En passant, la paire a ressuscité Radio Bellevue qui devient RBW (Radio Bellevue Web)

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Les Nouveaux Sauvages

ECRANS | De Damián Szifron (Arg-Esp, 2h02) avec Ricardo Darin, Oscar Martinez…

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Les Nouveaux Sauvages

Prenant au pied de la lettre l’adage qui veut qu’un Argentin, c’est un Italien qui parle espagnol, Les Nouveaux Sauvages se veut hommage aux comédies italiennes à sketchs façon Les Monstres. Mais Damian Szifron, qui vient de la télévision et ça se sent, en offre en fait une caricature où le mélange d’empathie, de critique sociale et de mélancolie des Risi, Scola, Gassman et Tognazzi serait remplacé par une misanthropie ricanante face à un monde contemporain où violence, frustration et aigreur sont devenues des sentiments ordinaires. Passé le prologue, plutôt amusant, le film s’enfonce dans une laideur morale et un regard complaisant qui, au passage, ne gomme pas les réelles inspirations de Szifron, à la limite du plagiat : de Duel à Chute libre, chaque sketch semble piquer des idées à d’autres films pour les passer à la moulinette d’une réalisation clipesque qui renvoie aux formats courts façon Canal +. L’ultime segment où une femme fait payer, le jour de son mariage, ses infidélités à son époux volage, en dit long sur la

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Artiste du montage

ARTS | Expo / Guillaume Robert disjoint mots, images et sons pour trouver des chemins de traverse, de nouvelles fictions et émotions... Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 29 mai 2011

Artiste du montage

Dans son film Angola, Guillaume Robert fait circuler dans la bouche de différents personnages des bribes de textes aussi différents que le Journal de Goebbels, un témoignage de migrante africaine, des extraits de l'auteur de polars Flann O'Brien, des récits antiques... Les acteurs se trouvent dans des champs (des limbes ?) et prennent certaines postures picturales ou chorégraphiques. On assiste à une étrange circulation des corps, de quelques morceaux de musique et de fragments d'écrits hétérogènes, disparates... Né en 1975, formé à l'École d'arts de Brest, vivant à Lyon, Guillaume Robert est à la fois vidéaste, metteur en scène, plasticien. Il crée d'énigmatiques agencements de matériaux et de sens à travers ses dispositifs filmés, scénographiés ou exposés... «De l'image, des corps, du langage, de l'espace, du temps offrent à ce qui a été prélevé une recomposition, dessinant des narrations molles, ouvertes, elles-mêmes portées par ce à quoi sont réduits les éléments utilisés: des impressions de déjà vu, des amorces de signes jouant entre eux, luttant entre eux, se juxtaposant, exposant ce qui les joint et ce qui les disjoint, ce qui les distingue et ce qui les con

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Changement de métamorphose

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Dorotée Aznar | Lundi 11 janvier 2010

Changement de métamorphose

Théâtre / Quand le Théâtre Mu, spécialisé dans le théâtre d'objets et la marionnette, applique ses méthodes à «La Métamorphose» de Franz Kafka, on est en droit de s’attendre à un spectacle étonnant. Et on n’est pas déçu. D’abord, il a ces marionnettes géantes (aussi grandes voire plus grandes que des hommes) mais fragiles de part leur transparence, manipulées à vue et qui prennent pourtant vie sous les yeux du spectateur, oubliant bien vite ceux qui les manipulent. Mais ensuite et surtout, il y a cette idée originale d’envisager la nouvelle de Kafka sous un autre angle : ici Gregor Samsa n’est pas un employé et fils modèle qui se transforme un matin en un horrible insecte ; il est une fourmi qui se réveille dans un corps d’humain, au grand désarroi de sa famille (d’insectes) avec laquelle il vit. Tout le caractère ridicule ou artificiel que pourrait générer ce parti pris est évité ; on se laisse aisément emporter par l’histoire, d’autant plus que, comme l’auteur, le metteur en scène s’intéresse principalement aux transformations que cette métamorphose va provoquer sur les membres de la famille. La famille, le travail, tous les lieux où s’exerce le pouvoir sont mis en accusation lor

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Kafka sur scène

SCENES | Avec peu de moyens, le chorégraphe Denis Plassard et la comédienne Natalie Boyer parviennent à donner vie au "Terrier" de Kafka à travers un mélange de théâtre et de danse saisissant et d'une grande intelligence. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

Kafka sur scène

À nos yeux, Kafka est un grand chorégraphe. Non pas parce qu'il ferait danser les mots : l'écrivain n'est pas un grand styliste à la Proust (longue valse de la phrase) ou à la Céline (pogo exclamatif), et développe plutôt une littérature dite «mineure». Mais parce que ça danse dans sa tête et que ses textes ne cessent de faire «danser» le sens, de le mettre en mouvement, nous entraînant par petits gestes répétitifs et bifurcations inattendues dans des mondes aux significations inouïes et ambiguës. Dans sa préface aux "Cahiers in-octavo" récemment parus, Pierre Deshusses écrit : «de petits déplacements en petits déplacements, on quitte un monde connu et bien délimité pour arriver insensiblement dans un autre univers qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau mais qui est pourtant totalement différent». Le chorégraphe et le danseur créent pareillement des lignes de fuite, un mouvement des formes, ouvrant au vent des postures et des intensités corporelles les pages figées du signifiant. Dans un texte magnifique (intitulé simplement "Franz Kafka"), dix ans après la mort de Kafka, Walter Benjamin constate déjà que «l'œuvre entière de Kafka est un catalogue de gestes qui, pour l'auteur,

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«Ne pas séparer le texte de la danse»

SCENES | Entretien / Denis Plassard, chorégraphe et metteur en scène du "Terrier", créé en 1998 et repris au théâtre Le Point du Jour. Propos recueillis par JED

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

«Ne pas séparer le texte de la danse»

Petit Bulletin : D'où est né ce désir d'adapter le Terrier de Kafka ?Denis Plassard : Ce texte m'a intéressé pour son côté monologue obsessionnel, métaphore d'un enfermement intérieur, et son mélange de quelque chose de très concret et de très abstrait. Les réflexions du narrateur relèvent même parfois de la stratégie militaire. De plus, le Terrier ne relève pas de la représentation : on ne sait jamais de quel animal il s'agit ni de quelle taille il est, d'où une ouverture de ce texte mental assez fascinante. Dès le départ, je ne voulais pas représenter d'animal, mais rester dans une certaine abstraction et liberté de représentation. C'est un texte traversé par la peur...La peur ici se rapporte à quelque chose qu'on ne connaît pas, qui ne peut être nommé, c'est une peur irrationnelle. Et cette peur-là me fait penser à quelque chose de très contemporain : les gens qui s'angoissent de ce qui se passe dans les banlieues alors qu'ils n'y ont jamais mis les pieds, les peurs un peu théoriques de l'après 11 septembre... On vit dans un monde qui se nourrit de ce type de peur. Vous avez dédoublé l'animal narrateur...Oui, c'est un parti

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Rafraichissement

SCENES | Théâtre / Le spectacle n'est même pas commencé qu'il a déjà absorbé le spectateur avec cette diva blonde platine parée de rouge et de lunettes façon Lolita de (...)

Nadja Pobel | Jeudi 11 juin 2009

Rafraichissement

Théâtre / Le spectacle n'est même pas commencé qu'il a déjà absorbé le spectateur avec cette diva blonde platine parée de rouge et de lunettes façon Lolita de Kubrick qui occupe la scène. Assise sur des cuvettes de WC avec classe et une certaine arrogance, elle rappelle en une fraction de seconde que pénétrer dans l'univers de Copi n'est pas anodin. L'écrivain argentin est réputé pour être déjanté, mais il est plus exactement un disséqueur du genre humain. Interrogeant constamment la sexualité, il joue avec les codes, à commencer par les plus évidents : l'apparence physique. Le jeune metteur scène grenoblois François Jaulin s'engouffre dans cet appel d'air en parvenant à garder une conduite. Les textes de Copi donnent parfois lieu à des mises en scène débridées et hallucinées et in fine peu communicatives. Ici, glissé dans des habits féminins taille 36, Fabien Albanese est à son aise pour transmettre le mal-être de son personnage. Il est L., mannequin homosexuel et aspirant écrivain qui enchaîne les viols dans les couloirs et les rails de coke à la farine. Le comédien endosse avec brio les rôles de sa majordome assassine, de son mère envahissante, de sa psy «Fraulein Freud» et de s

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