Jeunet & Caro en version majuscule

Exposition | C’est l’histoire chaque fois recommencée d’un tout petit musée qui ne cesse de grandir. Et qui après Wes Anderson ou Ma vie de Courgette s’offre Jeunet & Caro en expo temporaire…

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Photo : © Musée Miniature & Cinéma


Petit à petit, Le Musée Cinéma et Miniature de Lyon est devenu un géant. Au point de faire passer pour des succédanés les établissements thématiques comparables. Certains sont pourtant installés dans de grandes capitales ou à proximité immédiate, voire à l'intérieur, de studios leur offrant une forme de rente de situation. Conséquence : ils misent avec paresse sur une ou deux pièces d'exception ou des animations vaguement interactives en lien avec les effets spéciaux. À mille lieux du concept du Musée créé par Dan Ohlmann, dont le profil artistique — il est miniaturiste lui-même — et l'obstination viscérale pour la préservation d'un patrimoine en péril expliquent le succès.

Ohlmann et son équipe sauvent non seulement des éléments cinématographiques divers (décors, maquettes, maquillages, accessoires…) d'une inéluctable destruction, mais ils restaurent et valorisent ces objets trop longtemps réduits à leur fonction strictement utilitaire. Derrière des vitrines mais à portée de regard du public, sous une lumière savamment travaillée, ils atteignent alors la noblesse muséale sans abandonner leur essence populaire ni masquer leur essence artisanale.

Une longue carrière de fiançailles (artistiques)

Il y avait une logique à ce que Jeunet & Caro atterrissent un jour avec leurs merveilles entre les murs du musée lyonnais. Dès leurs débuts conjoints dans le court-métrage il y a quarante ans, le plasticien-directeur artistique Marc Caro et le réalisateur Jean-Pierre Jeunet ont manifesté un goût — jamais démenti depuis — pour les assemblages baroques, un collage visuel de références mêlant la patine d'une nostalgie mâtinée d'inquiétude au bricolage astucieux d'un cyber-steampunk. De l'animation où il effectue ses premières armes, le duo conserve ce plaisir d'artisan pour la fabrication manuelle et la modélisation composite. Il trouve d'ailleurs son équilibre avec le court-métrage à l'ambiance post apocalyptique Le Bunker de la dernière rafale (1981) fulgurance semi expérimentale, dont quelques vestiges ouvrent cette exposition.

Celle-ci parcourt leur double carrière, commune jusqu'à La Cité des enfants perdus (1995), film offrant la plus riche quantité de documents préparatoires (ah, la splendeur des croquis de Caro !), les costumes (par Gaultier), l'épais story-board et d'impressionnantes maquettes : on retrouve, avec émotion, le “personnage“ d'Irvin — un aquarium mécanique où baigne un cerveau — auquel Trintignant prêtait sa voix. Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain (2001) livre également son lot d'éléments totémiques : de l'album de photomatons au cartons du générique, en passant par le cochon de chevet ; même le nain globe-trotter a fait le voyage. Parenthèse américaine, la section Alien, la résurrection (1997) révèle comment l'imaginaire jeunettien parvient à s'exprimer à travers les filtres hollywoodiens ; elle voisine avec son pendant par Caro, Dante 01 (2008), un grand film malade plastique et métaphysique qu'il faut revoir.

À une époque où, pour de tristes raisons de coûts, la majorité des recherches, des ébauches et de la conception d'un film est dématérialisée ou numérique, découvrir les témoignages aussi tangibles d'œuvres cinématographiques a quelques chose d'inestimable voire de rassurant.

Caro / Jeunet
Au Musée Cinéma et Miniature de Lyon jusqu'au 5 mai


Caro & Jeunet


Musée des Miniatures et décors de cinéma 60 rue Saint-Jean Lyon 5e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Ma vie de Courgette : l'envers du décor

L'Expo | Après avoir dévoilé l’univers de Wes Anderson et son Grand Budapest Hotel, le Musée Miniature & Cinéma épluche celui de Courgette, tourné à quelques arrêts de bus de là. Quand on dit que le circuit court a du bon…

Vincent Raymond | Mardi 18 octobre 2016

Ma vie de Courgette : l'envers du décor

Dix années. C’est la durée qui s’est écoulée entre la découverte par Claude Barras du roman de Gilles Paris et la sortie du film qu’il lui a inspiré. Une décennie, quasiment une petite vie, pour concevoir et accomplir une œuvre dont chaque seconde aura nécessité d’être disséquée en une suite d’images minutieusement composées, photographiées, puis rassemblées pour donner l’harmonieuse illusion du mouvement… Un film en stop motion est, décidément, une drôle d’espèce cinématographique, ontologiquement contrariante : non seulement il dévore des quantités absurdes de temps pour en restituer une quintessence par la ruse, profitant de notre rémanence rétinienne ; mais en plus, il fait disparaître toutes les traces apparentes de sa chimérique création. Résultat ? Après la phase de tournage, poupées-marionnettes et décors sont rendus à leur état d’objets inanimés… c’est-à-dire inutiles, et promis à la destruction. Les précieux éléments de Ma vie de courgette auraient connu ce funeste destin si l’un des producteurs Marc Bonny, en voisin lyonnais du Musée Miniature & Cinéma, n’avai

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Fantastique Maître Ohlmann

ARTS | On le rencontre dans un de ses ateliers aux murs tapissés d’outils, en train de recouvrir un cadre de bois ouvragé par petites touches de peinture orangée, (...)

Vincent Raymond | Mardi 22 décembre 2015

Fantastique Maître Ohlmann

On le rencontre dans un de ses ateliers aux murs tapissés d’outils, en train de recouvrir un cadre de bois ouvragé par petites touches de peinture orangée, histoire de lui donner une apparence patinée «un peu broc’». «Celui-là ? Je l’ai sculpté ce matin. Avec les dents» lance-t-il en guettant la réaction de ses interlocuteurs. Avant d’éclater de rire. Son éternel chapeau vissé sur le crâne, Dan Ohlmann a tout de l’authentique showman. Musicien autrefois, ébéniste et décorateur ensuite, il est le créateur du Musée Miniature & Cinéma et son âme depuis près de 30 ans. «Je reçois même des courriers à l’entête de “Monsieur le Conservateur” » s’amuse-t-il. Son amour pour le cinéma, son admiration respectueuse pour les artisans et son sens du contact, voire son bagou — «quand je parle de ma passion, c’est comme si je vendais des moulinettes» — en ont fait un haut lieu en Europe. S’il confie «ne pas [être] toujours très fort» sur les noms des comédiens, il est intarissable sur les décorateurs, costumiers, concepteurs d’effets spéciaux, maquilleurs… «Dans l’ombre il y a des artistes incroyable

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Lumière 2014 : Alien, une histoire de cinéastes

ECRANS | La saga Alien proposée pendant toute une nuit à la Halle Tony Garnier est non seulement l’occasion de revoir une des franchises les plus stimulantes du cinéma de SF américain, mais aussi la possibilité de constater les premiers pas de quatre cinéastes importants, tous représentatifs des évolutions récentes du style hollywoodien.

Christophe Chabert | Lundi 13 octobre 2014

Lumière 2014 : Alien, une histoire de cinéastes

1979 : Alien, Ridley Scott Alors que les golden boys du Nouvel Hollywood connaissent des fortunes diverses — gloire pour Spielberg et Lucas, temps difficiles pour Coppola et Cimino, vitesse de croisière pour De Palma — les studios découvrent les vertus d’une génération d’Anglais venus de la pub et du clip : Alan Parker, Adrian Lyne et enfin Ridley Scott, peu de temps avant son frère Tony, passent à la mise en scène de cinéma. Scott, remarqué pour le beau Duellistes, se retrouve aux manettes d’Alien et invente le film d’horreur galactique, à la direction artistique impeccable, misant sur le suspense et la suggestion, montrant des ouvriers de l’espace aux prises avec un monstre viscéral. Les inoubliables visions de ce premier film ont posé la mythologie Alien : les face huggers, l’accouchement abdominal de la bête et, moins horrible, Sigourney Weaver en survivante sexy et virile. 1986 : Aliens, le retour, James Cameron Cameron sort du succès surprise de Terminator et empoigne cette suite pour en faire un film raccord avec l’état d’esprit du cinéma américain des années 80 : un Vi

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Micmacs à tire-larigot

ECRANS | De Jean-Pierre Jeunet (Fr, 1h45) avec Dany Boon, Jean-Pierre Marielle, Dominique Pinon…

Christophe Chabert | Jeudi 22 octobre 2009

Micmacs à tire-larigot

Malgré ses évidentes qualités de fabrication, quelque chose ne tourne pas rond dans la mécanique bien huilée de Micmacs à tire-larigot. Faire une comédie des David artisans et semi-clodos contre les Goliath cravatés de l’armement n’est pas un mauvais point de départ. Le film a même, dans sa première partie, de bonnes idées visuelles, notamment dans son mélange baroque de décors allant de la ferraille rétro à la moderne boîte à cons de TF1, en passant par l’architecture soviétique et l’urbanisme vert d’un tramway contemporain. Mais tout cela donne surtout un sentiment de déjà-vu, chez Jeunet beaucoup, ailleurs un peu aussi. Le souffle romanesque qui portait 'Un long dimanche de fiançailles' (son meilleur film) laisse la place à une nouvelle galerie de trognes bricolant des inventions qui deviennent assez vite le seul carburant scénaristique du récit. Une scène pour poser les éléments et les participants à la farce à venir, une autre pour mettre le piège en place et une dernière pour le regarder se refermer ; et hop ! on recommence. Jeunet revient ainsi à la case départ, celle de Delicatessen, avec sa naïveté surjouée (Dany Boon, à ce niveau, est un pléonasme amb

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