Katinka Bock, à rebours de l'élucidation du monde

Art Contemporain | Pour son quarantième anniversaire, l'Institut d'Art Contemporain présente deux expositions particulièrement réussies : une monographie consacrée à Katinka Bock et un florilège d’œuvres de ses collections qui résonne avec le parcours proposé par l'artiste allemande.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 11 décembre 2018

Photo : Exposition Katinka Bock à l'IAC © Blaise Adilon


Quand Katinka Bock (née en 1976 à Francfort-sur-le-Main en Allemagne) aborde un lieu d'exposition, elle réfléchit à son architecture, à ses dimensions spatiales, et à son contexte social et historique. À Villeurbanne, le quartier utopiste des Gratte-Ciel datant des années 1930, le passage de l'horizontalité à la verticalité, le passé ouvrier, la modernisation urbaine ont été des éléments sensibles à l'artiste. Mais ceux-ci se retrouvent comme encapsulés, enveloppés, dans des œuvres et un parcours sans signification évidente, sans dimension représentative directe. Quand nous découvrons la première salle de Tomorrow's sculpture, les mots qui nous viennent à l'esprit sont : ça pend, ça se plie, ça craquelle, ça se fend, ça s'entasse... Comme autant de « signifiants formels » (selon le concept du psychanalyste Didier Anzieu) qui effleurent le sens mais demeurent en deçà de toute narrativité claire, de toute figure rationnellement découpée, de toute trame temporelle. Un cylindre est suspendu au creux d'un filet, des céramiques à l'aspect mollement plié apparaissent ici et là, une sorte de sarcophage est couché sur un sol craquelé... Quelques photographies noir et blanc évoquent encore par fragments la présence du corps humain.

À l'insu du visiteur

Avec beaucoup de délicatesse et de simplicité, Katinka Bock suggère, déroute, ouvre : du sens, des perspectives, des liens. Ailleurs, de drôles de câbles surgissent des cloisons sans fonction évidente ; un radiateur incongru trône au milieu d'une salle et semble être au centre d'un curieux réseau de tuyaux en cuivre ; de véritables cactus mêlés de plâtre et de bronze s'érigent du sol, du plafond et des murs ; un nuage d'écorces mêlées de bronze s'étend au-dessus de nous... Ce sont autant de petits ou de plus grands événements plastiques faits de rencontres. Rencontres entre matériaux dissemblables, rencontres entre le haut et le bas, entre la forme et l'informe, entre une sensation et son contraire.

D'autres mini-événements ont lieu quasiment à l'insu du visiteur, comme de l'eau qui s'évapore d'un vase suspendu en hauteur, l'écoulement discret de gouttes d'eau entre deux grandes vitres posées contre une chaise, la circulation de chaleur entre plusieurs pièces du musée... Katinka Bock parvient ainsi à nous perdre dans l'espace, le sens, le temps (est-on en effet au milieu d'un processus, à son origine, ou bien devant des ruines ?). L'expérience vécue ici est fondamentalement matérielle, en-deçà des mots, des ressemblances, de toute forme de symbolisation.

Œuvres en résonances

Cette "dé-symbolisation" quasi régressive proposée par Katinka Bock redonne aux choses, à la matière, au réel une potentialité nouvelle de ré-agencement, de redécouverte et d'invention poétique.

Et pour compléter l'exposition de l'artiste allemande, l'Institut d'Art Contemporain a eu la très bonne idée de présenter plusieurs œuvres de sa collection résonnant avec cette régression matérielle, ce retour à l'inorganisé. Dove Allouche parle en ce sens de Désublimation à propos d'une série d'images de cascades où l'on ne perçoit plus concrètement qu'un flux matériel atmosphérique. Ailleurs, le corps nu de Pierre Minot se fond parmi des paysages et la glaise. Linda Sanchez retrace au crayon sur papier les trajectoires erratiques d'une goutte d'eau.

Anaëlle Vanel réinterroge l'histoire politique et culturelle à partir de photographies de lieux emblématiques rendues énigmatiques par tout un travail de surimpressions, de "bougés", de dissonances visuelles. Ses images sont accompagnées de phrases inscrites sur les cimaises, dont celle-ci, qui pourrait réunir l'ensemble des œuvres présentées par Katinka Bock et les autres artistes de l'IAC : « J'irai à rebours de l'élucidation du monde ».

Katinka Bock, Radio / Tomorrow's sculpture
À l'Institut d'Art Contemporain ​jusqu'au 20 janvier


Katinka Bock

Tomorrow's Sculpture Radio
Institut d'Art Contemporain 11 rue Docteur Dolard Villeurbanne
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Dans les musées... | La sculpture contemporaine et l'Antiquité seront les deux grandes "stars" des prochaines expositions temporaires des musées de la région. C'est une bonne nouvelle, tant ces événements sont prometteurs a priori !

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L'oublié Bernard Venet ? Ce nom d'artiste ne dit plus aujourd'hui grand chose à quiconque, hormis peut-être aux habitants de Nice, où beaucoup de ses œuvres monumentales occupent l'espace public. Très connu dans les années 1980, Bernard Venet (né en 1941) s'en est allé ensuite faire carrière aux États-Unis. Il revient en grand format au Musée d'Art Contemporain qui lui consacre une rétrospective (du 21 septembre au 6 janvier 2019) rassemblant pas moins de 170 œuvres ! Celui qui souhaitait, dès les années 1960, « retirer toute charge d'expression contenue dans l’œuvre pour la réduire à un fait matériel », est l'auteur d’œuvres minimalistes dans leurs formes (lignes, arcs, cercles, quadrilatères...) mais souvent "maximalistes" dans leurs dimensions et leurs poids. Il réservera même au MAC de Lyon la primeur de ses toutes récentes créations. L'antique Après l'assassinat de Caligula, Claude est désigné empereur de Rome contre toute attente en 41 après Jésus-Christ. La littérature antique en a dressé un portrait peu flat

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Elle déboule sur un plan bleu gris, accélère, bifurque, puis grossit, ralentit soudain, s'immobilise, palpite et respire comme un organisme vivant, repart de plus belle... Qui ? Une simple goutte d'eau. Linda Sanchez en a suivi les trajectoires et les mini-métamorphoses avec une caméra et propose à la Fondation Bullukian une vidéo composée de quatre séquences de vingt minutes environ. Tétralogie de l'infime, hypnose du peu, dramaturgie du rien et de ses multiples péripéties : refléter telle ou telle lumière, contourner une poussière, buter contre une mouche, s'engrosser de son alter ego, subir les aléas du vent... «A l'origine du projet, nous indique l'artiste, je voulais me concentrer sur un petit objet et une goutte d'eau me semblait à la fois ce qu'il y a de plus simple et insignifiant. Mais ça s'est avéré en réalité un gouffre de complexité !» A partir de cette vidéo, Linda Sanchez a décliné tout un travail autour de cette intrigante goutte d'eau : des photographies, de grands dessins où l'artiste a tracé les évolutions de la "robe" de la goutte en déplacement. Un dessin de 4, 50 mètres de long (Chronographie de robe de goutte d'eau) représ

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