Livres et destins

ARTS | Le Musée de l'Imprimerie nous invite à une BibliOdyssée, avec l'exposition de cinquante histoires de livres sauvés. Une odyssée à travers les livres, comme à travers l'Histoire et la géographie.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 23 avril 2019

Depuis trois ans qu'ils travaillaient sur leur projet d'exposition, Joseph Belletante (directeur du Musée de l'Imprimerie) et son équipe n'ont cessé de découvrir des histoires, cocasses ou dramatiques, de livres qui disparaissent, et de livres retrouvés ou sauvés... Plus d'une centaine d'histoires au total que, pour l'exposition au musée et le livre qui l'accompagne, ils ont choisi de réduire à une cinquantaine de récits concernant un manuscrit en particulier, une personne "sauveuse", une bibliothèque entière, etc. Certains sont très connus, tel celui de Max Brod, l'ami de Kafka, qui refusa finalement d'accéder à sa demande testamentaire de brûler ses manuscrits. Mais l'exposition et le livre poussent plus loin les ramifications du cas Max Brod avec des démêlées ultérieures avec les héritiers de Max Brod à propos du fonds Kafka...

« Le défi était d'abord de ne pas se cantonner à une période ou un pays, de faire appel aux mémoires sans pour autant composer une atmosphère trop sombre ou seulement historique, mais aussi de fêter le geste de "porter secours" dans une civilisation où celui-ci interroge, fait débat. Nous avons ainsi rassemblé cinquante ouvrages et documents, évoquant chacun de nombreux personnages, des intrigues étonnantes, souvent méconnues, de véritables Odyssées à découvrir » précise Joseph Belletante.

Les anges de la boue

Divisée en quatre grands chapitres, l'exposition se penche successivement sur les catastrophes naturelles ou humaines (guerres notamment) ayant entraîné la disparition de livres, la censure et la mise à l'index, les conséquences de l'exil, et, dans une sorte de pirouette, les livres qui sauvent leurs auteurs et leurs lecteurs, ou qui se sauvent entre eux.

La circulation au sein des salles est très agréable et aérée et si, évidemment, beaucoup de livres sont présentés, l'exposition est agrémentée de nombreuses photographies d'archives, de vidéos (interviews), d'illustrations signées Yann Damezin et réalisées pour l'occasion. On picore ici quantité d'anecdotes et l'on voyage dans l'espace et dans le temps : de la première encyclopédie écrite par une femme au XIIe siècle (Le Jardin des délices de l'abbesse Herrade de Hohenbourg) au manuscrit de Vie et destin de Vassili Grossman arrêté par le KGB en 1961 (c'est véritablement le manuscrit qui est arrêté, car son auteur, lui, ne l'a pas été), de la bibliothèque de Florence sauvée des eaux et de la boue par des centaines de volontaires (qu'on dénommera "les anges de la boue") aux manuscrits de Mossoul arrachés à Daech par un prêtre, le Père Najeeb...

L'éboueur-bibliothécaire

L'histoire la plus cocasse et la plus inattendue se passe à Bogota à la fin des années 1990... José Alberto Gutierrez, éboueur de son métier, sauve un jour des poubelles un exemplaire d'Anna Karénine de Tolstoï, puis deux, puis trois, puis... quelque 25 000 ouvrages qu'il entasse chez lui pour constituer une véritable bibliothèque publique. Ses compatriotes colombiens peuvent venir y lire et y emporter des livres, et d'innombrables donations viennent maintenant enrichir ce fonds constitué par un conservateur improvisé. Celui qu'on appelle en Colombie "Le Seigneur des Livres" est devenu une figure médiatique et populaire dans son pays. Et il aurait vraisemblablement inspiré en 2018 les 700 éboueurs de la ville de Cankaya en Turquie qui ont rassemblé quelque 4000 livres dans une usine désaffectée, aujourd'hui bibliothèque publique. Au-delà de la générosité et de la beauté du geste, on peut voir dans ces deux histoires une certaine force de résistance de l'objet livre à l'heure de la dématérialisation du texte et du tout numérique.

L'odyssée des livres sauvés
Au Musée de l'Imprimerie et de la Communication Graphique jusqu'au 22 septembre

BibliOdyssées, 50 histoires de livres sauvés (Éditions Imprimerie Nationale)


L'Odyssée des livres sauvés


Musée de l'Imprimerie et de la communication graphique 13 rue de la Poulaillerie Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Sauvage innocence aux Halles du Faubourg

Art | Réunissant plusieurs structures artistiques et des plasticiens de tous horizons, Les Nouveaux Sauvages investissent les Halles du Faubourg, une ancienne usine lyonnaise. Retour sur la soirée d'inauguration et notre regard sur l'expo.

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 8 octobre 2018

Sauvage innocence aux Halles du Faubourg

Vendredi 5 octobre dans le septième arrondissement, 19h30. L'atmosphère est douce, presque estivale, sereine et bon enfant... Une longue file d'indiennes et d'indiens lyonnais s'étend depuis l'Impasse des Chalets pour déboucher dans le grand tipi de 1200 m² des Halles du Faubourg qui accueille l'exposition-événement Les Nouveaux sauvages. Avant de pouvoir y pénétrer, deux cow-boys sympathiques et bonhommes, en des gestes aujourd'hui ritualisés, fouillent les sacs des peaux rouges amateurs d'art. Si l'on avait laissé chez soi flèches et tomahawks, il devenait alors possible de découvrir une ancienne usine retoquée avec goût par quelques jeunes architectes d'intérieur et scénographes, espace rythmé par des éléments métalliques repeints en bleu. Au sein de ce beau volume, voué à une existence artistique éphémère avant projet immobilier, d'autres tipis sont dressés : une grande tente d'aspect militaire où le collectif lyonnais Frigo&Co présente une installation vidéo démultipliant des yeux borgnes autour du spectateur ;

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Changement de métamorphose

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Dorotée Aznar | Lundi 11 janvier 2010

Changement de métamorphose

Théâtre / Quand le Théâtre Mu, spécialisé dans le théâtre d'objets et la marionnette, applique ses méthodes à «La Métamorphose» de Franz Kafka, on est en droit de s’attendre à un spectacle étonnant. Et on n’est pas déçu. D’abord, il a ces marionnettes géantes (aussi grandes voire plus grandes que des hommes) mais fragiles de part leur transparence, manipulées à vue et qui prennent pourtant vie sous les yeux du spectateur, oubliant bien vite ceux qui les manipulent. Mais ensuite et surtout, il y a cette idée originale d’envisager la nouvelle de Kafka sous un autre angle : ici Gregor Samsa n’est pas un employé et fils modèle qui se transforme un matin en un horrible insecte ; il est une fourmi qui se réveille dans un corps d’humain, au grand désarroi de sa famille (d’insectes) avec laquelle il vit. Tout le caractère ridicule ou artificiel que pourrait générer ce parti pris est évité ; on se laisse aisément emporter par l’histoire, d’autant plus que, comme l’auteur, le metteur en scène s’intéresse principalement aux transformations que cette métamorphose va provoquer sur les membres de la famille. La famille, le travail, tous les lieux où s’exerce le pouvoir sont mis en accusation lor

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Kafka sur scène

SCENES | Avec peu de moyens, le chorégraphe Denis Plassard et la comédienne Natalie Boyer parviennent à donner vie au "Terrier" de Kafka à travers un mélange de théâtre et de danse saisissant et d'une grande intelligence. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

Kafka sur scène

À nos yeux, Kafka est un grand chorégraphe. Non pas parce qu'il ferait danser les mots : l'écrivain n'est pas un grand styliste à la Proust (longue valse de la phrase) ou à la Céline (pogo exclamatif), et développe plutôt une littérature dite «mineure». Mais parce que ça danse dans sa tête et que ses textes ne cessent de faire «danser» le sens, de le mettre en mouvement, nous entraînant par petits gestes répétitifs et bifurcations inattendues dans des mondes aux significations inouïes et ambiguës. Dans sa préface aux "Cahiers in-octavo" récemment parus, Pierre Deshusses écrit : «de petits déplacements en petits déplacements, on quitte un monde connu et bien délimité pour arriver insensiblement dans un autre univers qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau mais qui est pourtant totalement différent». Le chorégraphe et le danseur créent pareillement des lignes de fuite, un mouvement des formes, ouvrant au vent des postures et des intensités corporelles les pages figées du signifiant. Dans un texte magnifique (intitulé simplement "Franz Kafka"), dix ans après la mort de Kafka, Walter Benjamin constate déjà que «l'œuvre entière de Kafka est un catalogue de gestes qui, pour l'auteur,

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«Ne pas séparer le texte de la danse»

SCENES | Entretien / Denis Plassard, chorégraphe et metteur en scène du "Terrier", créé en 1998 et repris au théâtre Le Point du Jour. Propos recueillis par JED

Jean-Emmanuel Denave | Samedi 9 janvier 2010

«Ne pas séparer le texte de la danse»

Petit Bulletin : D'où est né ce désir d'adapter le Terrier de Kafka ?Denis Plassard : Ce texte m'a intéressé pour son côté monologue obsessionnel, métaphore d'un enfermement intérieur, et son mélange de quelque chose de très concret et de très abstrait. Les réflexions du narrateur relèvent même parfois de la stratégie militaire. De plus, le Terrier ne relève pas de la représentation : on ne sait jamais de quel animal il s'agit ni de quelle taille il est, d'où une ouverture de ce texte mental assez fascinante. Dès le départ, je ne voulais pas représenter d'animal, mais rester dans une certaine abstraction et liberté de représentation. C'est un texte traversé par la peur...La peur ici se rapporte à quelque chose qu'on ne connaît pas, qui ne peut être nommé, c'est une peur irrationnelle. Et cette peur-là me fait penser à quelque chose de très contemporain : les gens qui s'angoissent de ce qui se passe dans les banlieues alors qu'ils n'y ont jamais mis les pieds, les peurs un peu théoriques de l'après 11 septembre... On vit dans un monde qui se nourrit de ce type de peur. Vous avez dédoublé l'animal narrateur...Oui, c'est un parti

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