Abraham Poincheval sur un nuage

Biennale d'Art Contemporain | Parmi les 56 artistes invités de la Biennale 2019, l'inénarrable Abraham Poincheval est sans doute l'un des plus singuliers et fantasques ! Mais il est aussi représentatif d'une Biennale qui cherche à traverser les frontières entre les règnes, les matériaux, les identités...

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 17 septembre 2019

Photo : Abraham Poincheval,


Il a couvé des œufs au Palais de Tokyo, vécu pendant plusieurs jours dans la peau d'un ours empaillé au Musée de la Chasse et dans une bouteille géante sur une place de Villeurbanne. Il a creusé des tunnels, traversé à pied la France en ligne droite, et la Bretagne en armure. Il a fait la vigie haut perché à la gare de Lyon à Paris et s'est envoyé lui-même dans un colis en carton à l'adresse d'un critique d'art... Abraham Poincheval présente cette fois-ci à la Biennale de Lyon une vidéo retraçant sa marche aérienne sur la crête de nuages au Gabon ! Rencontre avec cet artiste-performeur qui traverse les frontières et les idées.

Marcher sur les nuages, un rêve d'enfant ?
Abraham Poincheval : Toutes mes performances sont des réalisations de rêves d'enfants, et elles sont aussi des rêves que chacun d'entre nous, adultes, portons. L'idée de marcher sur les nuages (suspendu à dix mètres au-dessous d'une petite montgolfière) était aussi de passer une frontière, celle que symbolisent encore les nuages qui coupent visuellement le monde en deux. Les nuages constituent encore (même s'il existe des usines à nuages et des prétentions nationales sur eux) un espace de liberté où l'on ne laisse pas d'empreinte de pied, un espace vagabond.

Vagabonder, errer : c'est une dimension importante dans vos performances...
Oui, et même quand je me retrouve enfermé dans des espaces très contraints, c'est encore une errance. Mes voyages, intérieurs et extérieurs, sont allés au fil du temps du sous-sol vers la surface, puis vers le ciel.

À chaque fois il s'agit aussi de dépasser ou de titiller des limites physiques, psychiques ?
Aller jusqu'aux limites, c'est pour moi se colleter à la réalité. Je pose la question : est-ce que le monde dans lequel on vit tous est vraiment tel qu'on nous le décrit à travers nos codes sociétaux ? Je vais voir, vérifier la mécanique du réel. Mes performances sont de vrais voyages où je vais loin ; c'est le même monde qu'on partage tous, mais vu par d'autres fenêtres. Comme si je regardais notre société avec l'œil d'un ethnographe ou d'un anthropologue.

Vous observez notre monde depuis des endroits très étranges, mais en même temps vous offrez, vous risquez votre présence muette dans l'espace public.
Oui, l'idée c'est de me placer dans un lieu sous une forme étrange pour le public. Un endroit où potentiellement il pourra y avoir de la communication, des frictions... Je laisse l'espace vacant et je deviens comme une silhouette où chacun peut projeter son propre imaginaire, ses fantasmes, ses angoisses. Les réactions à mes pièces peuvent être très différentes : émotionnelles, agressives... À Villeurbanne, dans ma bouteille sur la place, c'est comme si j'avais passé un rite de passage aux yeux des usagers du quartier : je suis allé au bout de mon projet, et les gens m'ont alors adopté, ont validé mon rituel de passage.

Vous êtes souvent très seul et dans des espaces très confinés, mais la relation et l'échange paraissent très importants paradoxalement ?
Oui, j'entre en communication avec d'autres êtres humains dans l'espace public, mais dans certaines performances ce peut être aussi avec un scarabée, un rat, un lynx, un loup, voire avec l'humidité et les aspérités d'une pierre. À chaque fois (dans une pierre, un ours, un trou dans le sol...), il s'agit de se mettre dans un endroit où je laisse les choses aller, où j'accepte de m'adapter. Je suis très sensible aux échanges humains et aussi aux échanges entre les règnes (humain, animal, végétal, minéral). Je m'intéresse encore aux différences impressionnantes de durées entre les règnes : celle immémorable des minéraux, celles beaucoup plus brèves de l'Homme ou de l'animal. Il y a à chaque fois un échange avec les choses, un dialogue au-delà ou en-deçà des mots : même la pierre n'est pas un objet clos sur lui-même, mais c'est une chose ouverte, possiblement accueillante, avec laquelle il est possible d'avoir une relation, et ce, sans rentrer dans des délires ésotériques.

Abraham Poincheval
Aux Usines Fagor dans le cadre de la Biennale d'Art Contemporain jusqu'au 5 janvier 2020


15e Biennale d'art contemporain


Anciennes usines Fagor-Brandt 65 avenue Challemel-Lacour Lyon 7e
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