Vivienne et le punk : art cynique et vieilles dentelles

Musée des Tissus | En habillant la génération No future de t-shirts à trous et de futals dégénérés, de fripes clochardisées et d'objets du quotidien, Vivienne Westwood n'a pas seulement fourni un costume au punk. Elle a donné un coup de Doc Martens dans la mode contemporaine qui ne tarda pas à en faire une reine.

Stéphane Duchêne | Mardi 8 septembre 2020

Photo : © DR


Tout aurait donc commencé dans un bouclard du fin fond de King's Road, échoppe de fringues branchouilles montée par Vivienne Westwood et un agent provocateur crypto-situationniste du nom de Malcolm McLaren. L'endroit s'est appelé Let it Rock, puis Too Fast to Live Too Young to Die selon qu'il vendait des bricoles pour Teddy Boys ou des déguisements de blousons noirs. En 1974, il devient SEX et promeut essentiellement du matériel extraconjugal et de l'outillage de bondage. C'est qu'ambitieux et opportuniste, McLaren hume les tendances à la recherche d'un moyen de marquer l'Histoire. Et si possible de lui faire les poches.

C'est en rencontrant, dans sa boutique US, puis manageant un court laps de temps, les New York Dolls, un groupe de types attifés en drag, « brillants d'être si mauvais », que McLaren a l'idée des Sex Pistols. Or, ce type aux cheveux verts qui traîne chez SEX – où travaille le futur guitariste du groupe , se fait appeler "Johnny le Pourri" et porte un t-shirt "I Hate Pink Floyd" pourrait bien incarner son idée d'abolir l'ennui en détruisant le rock'n'roll et en faisant sauter la caisse, de l'industrie musicale ou, au pire, de SEX. La fée Vivienne s'occupera de l'emballage, panoplie qui fera de la laideur un moment du beau, célébrera la fin du monde en s'habillant comme si elle avait déjà eu lieu, croisant esthétique SM et DIY – inspiré des sacs poubelles portés par les punkettes ou des t-shirts déchirés du punk américain Richard Hell. Et le concept révolutionnaire d'embrasser à pleine langue le marketing.

Le dictateur et le dindon

De la styliste, Johnny Rotten dit, dans ses mémoires*, qu'elle était « une commerçante née [les Pistols paient les vêtements dont ils font la promo, NdlR], de la trempe de Margaret Thatcher, un dictateur absolu (…) ridicule mais d'une créativité passionnante ». Mais surtout une femme qui, consciente que la mode ne va pas tarder à consister à se dire « fuck » à elle-même, lui applique les thèses du déconstructivisme et de l'auto-référence post-moderniste : "No future" nourri de l'art sisyphéen du recyclage. Inventant sans le savoir l'obsolescence programmée – « les cols de ses t-shirts vous pendaient entre les seins au premier lavage » écrit Rotten –, elle renvoie ainsi au pragmatisme le plus trivial les exégètes de l'épingle à nourrice : « une trousse à outils d'urgence pour les fois où les fringues de Viv' partaient en lambeaux ». Entrent alors dans l'Histoire pantalons sanglés entre les jambes, t-shirts taillés dans deux carrés cousus, tartans renvoyant à l'insoumis William Wallace, et ces fermetures éclairs qui cisaillaient les bollocks de Rotten. Soit le bondage comme préfiguration de cette idée que l'esthétique importe davantage que la réalité du corps humain – que la mode adaptera à l'esthétique et non l'inverse.

Adoubée par la fashion dans les 80's, annoblie par cette Queen que les Pistols traitaient de monstre, Westwood entre au musée en 2013 (le Met' de NY) et ses t-shirts s'arrachent mais, cette fois, aux enchères. Sur la créatrice de vêtements qui pouvaient vous conduire au poste dans les 70's, on lit aujourd'hui des articles dithyrambiques dans Marie-Claire célèbrant sa pittoresque décadence. Si bien qu'en 2016, son fils d'avec McLaren, Joe Corré, prend sur lui en 2016, année anniversaire du punk, de brûler, en signe de protestation sa collection de clichés punk estimée à 5 millions de Livres. Toujours un peu situ, Westwood se présente, elle, sur le tapis rouge du Met' en brandissant une photo de Bradley Manning, lanceuse d'alerte de Wikileaks condamnée pour trahison, décrochant au passage quelques mâchoires. « Ever get the feeling you've been cheated ? » ironisait Rotten lors du dernier concert des Pistols. Le plus drôle avec le punk, c'est qu'on trouve toujours un dindon pour s'étrangler avec la farce. Et ce n'est jamais celui qu'on croît.

* La Rage est mon énergie (Seuil)


Vivienne Westwood. Art, mode et subversion


Musée des Tissus et des Arts Décoratifs 34 rue de la Charité Lyon 2e
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Visite Guidée | Quatre pièces iconiques du vestiaire Westwood : explications.

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1 - Corset Boucher En 1990, la créatrice s’inspire d’un tableau de François Boucher lors de sa collection Portrait. Elle fait légèrement pivoter le tableau. Le Musée expose en miroir une œuvre du peintre français issu de ses réserves : Le Petit Jardinier. 2 - Super elevated Gillie En 1994/95, Naomie Campbell se vautre avec ces chaussures (version violette) et fait rire l’assemblée du catwalk pour le défilé de la collection Anglomania. L’expo du musée met en avant de nombreuses paires de chaussures que Westwood s’est toujours ingéniée à imaginer. 3 - Squiggle « Gribouillis ». Ce motif emblématique de son travail depuis sa première collection, Pirate en 1981/82, est reproduit sur chemise, pantalon, bottes. Il évoque la corde, tant celle de la navigation que de la pendaison du pirate. 4 - Pourpoint

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Il était une fois une Anglaise sur son continent. Miss Swire voit le jour en 1941, dans le Derbyshire et grandit en banlieue londonienne avec sa modeste famille. Instit’, elle épouse — pour peu de temps— Mister Westwood puis rencontre en 1965 Malcolm McLaren. L’aventure sur King’s Road commence. Reset. Elle reprend sa vie à zéro. Voici qu’en bonne enfant de la guerre, elle rafistole, customise, dissèque tee-shirt, maille, symbole — y compris une croix gammée pour affirmer son refus des valeurs dominantes et des tabous. En deux vitrines (sur une quinzaine), voici cette histoire du punk soldée. Car Vivienne Westwood ne peut se résumer à cette époque qui pour elle prend fin au début des années 80 quand elle se sépare de son mentor et présente son premier défilé avec la collection Pirate. Dans une scénographie sobre signée par des anciennes étudiantes de l’ENSATT et leur agence S-cédille, les pièces textiles de Lee Price, collectionneur, collabor

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