Theo Haggaï ou la solidarité sans faille

Street Art | Il est hypersensible, intuitif, utopiste (mais les pieds sur terre), indigné par les injustices, en colère. Son remède ? Dessiner, traiter de sujets graves en s’amusant (ou l’inverse) et délivrer un message de solidarité. Portrait.

Julie Hainaut | Jeudi 8 octobre 2020

Il ne se considère pas comme un street artist, mais comme un touche-à-tout, un artiste multidisciplinaire qui dessine partout, quand ça lui chante, peu importe le support. « J'ai du mal avec le terme de ‘'street art'' parce que je passe plus de temps chez moi que dehors, à créer, penser, imaginer. Je m'adapte à toutes les surfaces. Il faut juste que ça m'amuse et que ça ait un sens » explique Théo Haggaï. Il traite de sujets qu'ils considèrent « normaux » et qui devraient révolter « absolument tout le monde » : le racisme, l'homophobie, le réchauffement de la planète, la guerre, l'exil…

« Je suis constamment en colère. Il me paraît normal de s'indigner contre les discriminations. Quand je vois des gens s'opposer ou tempérer une cause, ça me tord le bide. » Alors il dessine. Des personnages (non genrés) qui essaient de sauver la terre par tous les moyens, d'autres qui pleurent la mort de Georges Floyd, d'autres qui, exilés de leur terre, cherchent la liberté (en vain). Des mains qui s'empoignent, aussi, preuve de la nécessité de la solidarité. Les traits sont simples, minimalistes, fins, ronds, profonds, dramatiques, poétiques. Tout est en noir et blanc. « J'ai du mal avec la couleur. Le noir et blanc est clairement un choix, il impacte visuellement plus. » Ses influences ? Jean-Michel Basquiat, Keith Haring et, plus récemment, Revok. Parfois, on l'interpelle dans la rue. Il y a les compliments. Les mots de haine, aussi. « Je n'ai jamais supporté cela. Mais plus je vieillis, plus j'ose dire. Nous n'avons plus le choix : si on veut que les valeurs d'humanité soient défendues, il faut l'ouvrir. »

Il a le vertige

Autodidacte, il commence à dessiner en 2012, à Aix-en-Provence. Essentiellement des personnages tristes, seuls. Un univers plutôt sombre. En 2013-2014, il s'installe à Lyon et commence à expérimenter la rue. C'est là que son message devient plus politique, qu'il réalise des fresques dénonçant les problématiques environnementales et sociétales. « Je dessinais à la craie par terre, pour embêter le moins de monde possible. Petit à petit, je m'en suis pris aux murs, dans des endroits où c'était toléré. » En témoigne sa fresque encore visible aujourd'hui, sur la façade de l'ancien collège Maurice-Scève à la Croix-Rousse, lieu où des mineurs isolés et des exilés ont trouvé refuge.

Aujourd'hui, il vit à Paris, dessine et s'est mis aux collages. « Paris est plus simple, les gens font moins attention, moins de remarques. » Il travaille seul, en musique. « Chez moi, j'écoute de tout, du rock anglo-saxon à la musique classique. Dans la rue, j'ai besoin de sons qui m'énervent, qui envoient : de la techno, du rap français. » C'est ce qu'il a choisi d'écouter pour monter dans une nacelle — il a le vertige – et peindre l'immense fresque circulaire pour le festival Peinture Fraîche. Un dessin aux valeurs de solidarité, forcément. « Pour certains, cela reste de l'ornementation, les problématiques que j'aborde ne sautent pas toujours aux yeux. Mais je préfère qu'on me dise que le message est clair, compris, plutôt que de soulever la beauté de l'œuvre. » explique l'artiste de 30 ans, enjoué à l'idée de participer pour la première fois au festival. « C'est fantastique qu'un événement d'une telle ampleur puisse avoir lieu à Lyon. Cette ville comprend un vivier artistique intéressant, et commence à avoir une certaine réputation en la matière. En seulement un an, ce festival s'est fait un véritable nom dans le milieu du street art ! »

Peinture Fraîche
À la Halle Debourg (Lyon 7e) jusqu'au 25 octobre
(Peinture Fraîche est co-organisé par Le Petit Bulletin)

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