Guignol et les Zonzons : l'âge de l'émancipation

Théâtre de Guignol | Après 18 ans de bons et loyaux services, la compagnie des Zonzons quitte la direction du Théâtre de Guignol, faute de réponse claire de la mairie quant à son avenir, mais avec des souvenirs et des projets plein les poches.

Nadja Pobel | Mardi 22 novembre 2016

Photo : © DR


Elle a bon dos la petite marionnette de bois : adulée quand il faut en vendre à la pelle dans les boutiques touristiques, oubliée quand il s'agit de perpétuer son destin derrière un castelet, Gérard Collomb lui-même y étant allergique – élu maire, il fit supprimer les panneaux aux entrées de la ville mentionnant Guignol.

Si différents lieux de Lyon en débitent des spectacles au kilomètre, c'est bien le Guignol de Lyon, rue Louis Carrand dans le 5e, qui délivrait son essence même : caustique et fondamentalement ironique, amusant les enfants comme les parents avec différents niveaux de compréhension. Ce travail a été mené à bien par la compagnie des Zonzons depuis 1998, quand elle a été appelée par Denis Trouxe, alors adjoint à la culture de Raymond Barre, pour succéder à Christian Capezzone qui venait de créer un trou d'un million de francs dans le budget. Autre temps ; autres mœurs.

"C'est encore très actuel : c'est l'histoire d'un mec qui n'a plus de boulot."

Cette équipe venue du théâtre (scénographe, comédien...) s'empare alors de ce mythe local et décide, par ce personnage connu dans le monde entier, de rendre visible la marionnette contemporaine au sens le plus large, comme le rappelle Stéphanie Lefort, directrice et auteur de la compagnie. En sortant Guignol de la poussière, ils l'ont considéré. Car de qui s'agit-il ? Stéphanie Lefort lui rend justice précisant qu'il n'est pas né à Lyon par hasard :

« Laurent Mourguet a vingt ans quand commence la Révolution et perd son travail de canut. Il fait alors le marchand ambulant, l'arracheur de dents et agite un petit Polichinelle et, en croisant le Père Thomas, il crée une autre marionnette à l'image de ce dernier : ce sera Gnafron. Voilà que naît le théâtre social sur la place publique et Guignol pour lui donner la réplique. Le terreau historique de Guignol est populaire. C'est encore très actuel : c'est l'histoire d'un mec qui n'a plus de boulot. »

Quel Guignol pour le XXIe siècle ?

Si aucun des membres des Zonzons n'est lyonnais, ils puisent, notamment dans le Journal de Guignol (1914-1970) et les éditos de la Mère Cottivet le phrasé d'ici. Et distillent, grâce à cette marionnette qui s'insurge contre l'autorité, des discours engagés. Dans Crasse paperasse, il était question d'un couple de Roms sommé de repartir dans son pays, de l'administration trop rigide et de policiers stupides : bref, de remettre l'humanité au cœur du propos. Les grands jubilaient, les enfants riaient aux éclats.

Cette aventure s'arrêtera le 31 décembre. Depuis 2013, le palais Bondy subit des travaux d'obligation légale de remise aux normes (installation d'un ascenseur...) et le Théâtre de Guignol niché dans la cave à charbon (!) a dû jouer hors les murs. Don't act. Fini les conventions triennales. Aujourd'hui, les travaux sont terminés mais la Ville est « aux abonnés absent depuis des mois avec un mépris hallucinant, comme si nous étions des hologrammes » tempête Stéphanie Lefort dans un éclat de rire.

Faute de perspective, la compagnie prend les devants et quitte Lyon pour mener à bien d'autres projets, notamment dans l'Océan Indien. Comprenant aisément qu'elle a fait son temps, elle aurait simplement souhaité assurer la passation de savoir avec une prochaine équipe. Mais il n'y a pas pour l'instant de cahier des charges, ni d'appel à candidature.

Que vont devenir les 300 marionnettes appartenant à la Ville ? Stéphanie Lefort craint qu'elles ne soient muséifiées, de même que les pans de décors entassés dans l'ancienne École des Beaux-Arts. Ce patrimoine reconnu dans le monde entier a tout à gagner à rester vivant. Alors qu'en France, des théâtres comme le Centre dramatique national de Strasbourg, ou Mouffetard à Paris, sont dédiés à la marionnette, que Charleville-Mézières abrite un institut international, Lyon est in fine à la traîne. Même Émilie Valantin qui essaime ses créations grandeurs nature chez Jean Lacornerie (Opéra de quat'sous) ou Denis Plassard (Albertine, Hector et Charles passé par la Biennale de la Danse) est basée en Ardèche.

« Il y a des passerelles à faire entre les arts numériques et les marionnettes » mais rien n'a été encouragé en ce sens, note Stéphanie Lefort qui aimerait garder à Lyon la biennale Moisson d'avril dédiée à la marionnette, qu'elle avait initiée avec son équipe, tant il y a des ponts à faire avec cet art dans le monde.

Peut-être que, pour une fois, l'aspect soi-disant désuet et folklorique de Guignol pourrait lui rendre service du côté de la Région !

Guignol de Lyon
2 Rue Louis Carrand, Lyon 5e

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Nadja Pobel | Mercredi 17 janvier 2018

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Guignol, Gnafron et le bâton. Si ce triptyque est à la base de l'enfance de tout gone depuis deux siècles, il n'est pas enfermé dans la naphtaline. En confiant, après la réception de neuf candidatures, la gestion du Théâtre de Guignol de Lyon à la compagnie M.A., Loïc Graber, adjoint à la culture de Képénékian, dit à la fois vouloir « respecter le patrimoine et la tradition lyonnaise » et ouvrir la marionnette « à la création contemporaine et l'expérimentation de nouvelles formes ». Ainsi, dans un palais de Bondy fraîchement rénové, c'est la troupe qui a assuré l'intérim avec la compagnie des Zonzons qui s'installe durant trois années. Emma Utgès, à la tête de cette aventure collective, est venue à cet art en 2003 en rencontrant précisément les Zonzons et a acquis depuis des formations à la technique et à l'esprit de Guig

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C'était un secret de polichinelle officialisé par la Ville de Lyon en ce début d'année : la compagnie M.A. reprend la gestion du Théâtre de Guignol de Lyon qui vient de réintégrer son emplacement dans un palais de Bondy rénové. À sa tête : Emma Utgès, comédienne, acolyte d'Emmanuel Meirieu dans les années 2000 et tournée vers la marionnette depuis 2003. Membre de l'ancienne troupe directrice, les Zonzons, elle s'installe dans ses nouvelles fonctions et appartiendra à un "réseau marionnette" avec le TNG et les musées Gadagne qui depuis avril dernier ont réouvert partiellement et transformé l'espace dédié à cet art dans la partie "Musée des arts de la marionnette".

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Nadja Pobel | Mardi 22 août 2017

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Parmi les quelques théâtres Guignols de Lyon, il en est un, celui de la Tête d'Or, qui remonte aux calendes de Laurent Mourguet lui-même. Ou presque. Joseph Moritz (1886-1954) l'a installé là, puis son fils Antoine Moritz (1912-1980) et enfin la veuve de celui-ci, Yvonne Moritz, l'ont fait fonctionner. À 92 ans, elle était encore récemment à la tête de cet établissement adossé au parc aux daims. Son époux, dans les années 40, avait décidé de s'implanter dans le parc fétiche des gones. Ce fut chose faite en 1948, quand fut abolie la loi votée durant la guerre qui interdisait les rassemblements. Longtemps à ciel ouvert, le théâtre s'est peu à peu amélioré avec notamment l'installation de la sonorisation, de bancs fixes extérieurs, de barrières et du toit en 1985. Dans ces murs de bois, c'est le véritable répertoire de Guignol qui est joué chaque jour où l'école fait relâche. Yvonne était encore présente cet été auprès des jeunes spectateurs. Ce sont ses petits-enfants, Florence et Rémy Vallin qui assureront la continuité de ce lieu. Le maire de Lyon, Georges Képénékian, a tenu a souli

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Depuis que la compagnie des Zonzons avait annoncé son départ du théâtre de Guignol, faute de proposition suffisamment solide de leur point de vue en provenance de la mairie, le devenir de cette salle était en suspens. Et surtout Georges Képénékian, 1er adjoint du maire de Lyon, en charge de la culture, se devait de faire contre-feu. C'est fait depuis ce mardi 14 mars où il a souhaité donner « un second souffle » à la marionnette. Rien de bien nouveau in fine sinon la réaffirmation que le TNG (qui présente beaucoup de spectacles avec des marionnettes "modernes") et le musée Gadagne allaient travailler en bonne intelligence, sans moyens supplémentaires dédiés. Ainsi, le musée Gadagne soigne ses collections. Outre le fait qu'il expose l'histoire de la ville de Lyon, il accueille ce qui fut de 1950 jusqu'aux travaux de 1999-2009 le Musée international de la marionnette, devenu le Musée des marionnettes du monde il y a huit ans et qui, dès l

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Initié par Nino D’Introna lorsqu’il fut nommé à la tête du TNG, le festival Ré-génération vivra sa neuvième et dernière édition du 10 au 16 janvier. Avec lui s'évanouit une belle idée : celle de réunir, au moment où l’actualité culturelle redémarre tout juste, des spectacles jeune public produits par nos voisins européens (et québécois), à l'instar du Maduixa Teatro de Valencia, de retour avec Dot, où se croisent danse, vidéo et arts plastiques. La France ne sera pas en reste avec les circassiens de l’école de Ménival, les Zonzons pour une version guignolesque de Cyrano (créée en 1904 !) ou le très attendu Garçonne d'Elsa Imbert, fable sur l’identité et le genre dans laquelle la huitième fille d’un couple accepte de se faire appeler Simon pour contenter son père. Enfin, Nino d’Introna profitera de ce chant du cygne pour faire découvrir les "siens", notamment les Merendoni, deux vieux frères marionnettistes qui livre

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Comment réveillonner quand on est petit et que minuit, sans la perspective d'une descente du Père Noël, n’a plus le moindre espèce d’intérêt ? Les Célestins ont la réponse : il suffit de célébrer la nouvelle année à une heure décente, dans leur cas en programmant les circassiens de Solvo à 16h et 20h. Bien vous prendrait aussi d’emmener vos gones voir Guignol, le vrai de vrai, celui que Stéphanie Lefort et sa compagnie des Zonzons font revivre avec une vraie écriture comique à plusieurs niveaux de lectures — c'est-à-dire qui ne gâche pas le plaisir des enfants et éveille la curiosité des plus grands, comme dans Crasse paperasse qui évoquait très directement le sort des sans-papiers. Le Palais Bondy où est hébergé leur Théâtre de Guignol étant fermé pour travaux depuis mai 2013 et jusqu’en janvier 2016 — a minima — c’est pertinemment aux Musées Gadagne que leurs spectacles ont lieu depuis septembre. Les Couverts volés et

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SCENES | Si les discours des hommes politiques s’adressent aux adultes, leurs idées méritent parfois d’être transmises aux enfants. Avec "Crasse paperasse", les Zonzons poussent Guignol à aider des sans-papiers avec — réellement — humanité et cœur dans un spectacle toujours divertissant que ne renierait pas Jean-Luc Mélenchon. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 7 novembre 2012

Guignol d’abord

Lorsqu’en 1996, Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur, décide de faire évacuer par mille policiers (!) l’église Saint-Bernard où avaient trouvé refuge 300 sans-papiers, il affirme – sans rire - que ça se passe avec «humanité et cœur». Quinze ans plus tard, la situation n’a guère changé, les sans-papiers sont indésirables partout et la phrase du ministre pourrait être reprise au premier degré par la troupe des Zonzons. Depuis 1998 en effet, ce collectif s’ingénie à réveiller Guignol, tendre avec les enfants mais toujours aussi indocile avec l’autorité. C’est donc presque naturellement que l’idole des gones se glisse dans ce nouveau récit aux multiples sous-couches dans lequel un couple de Roms est sommé de repartir dans un pays qui ne veut pas de lui et où un enfant est retrouvé abandonné. Luttant contre l’administration trop rigide et des policiers stupides, Guignol tente de redonner place à l’humanité. Retour à l’envoyeur Dans ce spectacle, la dialectique ne serait rien sans un décor soigné et riche de petits accessoires, sans ces marionnettes rendues presque vivantes et sans l’utilisation de la vidéo pour une étourdissante montée des vira

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