Les Débuteuses, droites au but

Foot militant | Équipe de foot inclusive, militante et libre de ses mouvements, Les Débuteuses défendent l'idée d'une pratique ludique et ouverte à toutes, affranchie de toute compétition. Et une vision du football, notamment féminin, qui tend à s'éloigner des canons en vigueur de ce sport en développement. Rencontre avec Julie Fraioli, Louise Frionnet et Valentine Lopez : trois Débuteuses confirmées.

Stéphane Duchêne | Mardi 6 octobre 2020

Photo : © DR


Les spécialistes de football savent à quel point sa tactique repose avant tout sur une gestion optimale de l'espace. Avec le totaalvoetbal, le sorcier de l'Ajax, Rinus Michel, et son capitaine Johan Cruyff, avaient, à l'aube des années 1970, poussé l'affaire dans ses retranchements. On sait moins que le jeu initié alors s'inspirait entre autres de la réalité d'un pays, les Pays-Bas donc, qui pour se développer avait dû gagner du terrain sur la mer et élargir à coups de polder l'espace vital disponible. Le foot au fond, ce n'est que cela : une conquête de l'espace situé entre quatre lignes blanches. Or, lorsqu'on est une femme et que l'on souhaite jouer au foot, la question de l'espace est l'une des premières à se poser. Pour cultiver sa passion il faut un potager digne de ce nom et quand cela ne va pas de soi, dans une société où les petits garçons occupent le centre de la cour de récré avec un ballon et les filles ce qu'il en reste, cet espace ne se trouve pas sous la queue d'un cheval. Il faut aller le chercher avec les dents.

Féminisme intersectionnel

Ce fut la première motivation des Débuteuses, association de football inclusive et militante qui a choisi de calquer son modèle sur celui des Dégommeuses, grandes sœurs parisiennes. Car beaucoup de celles qui avaient pu pratiquer le football plus ou moins tôt dans leur jeunesse, ont été confrontées à ce problème. Et Valentine de nous raconter que lorsqu'elle a intégré une équipe de filles à l'âge de 16 ans, celle-ci n'était « pas considérée par le club : aux premiers entraînements on n'avait même pas de coach, il a fallu qu'on en trouve un nous-mêmes, on n'avait pas de maillot, on s'entraînait sur un champ de patates sans éclairage pendant que les mecs occupaient le terrain synthétique ».

Pour faire sa place, il faut en gagner le droit, note Louise qui a commencé le football à 13 ans, dans des équipes mixtes : « on commence à faire attention à toi quand tu gagnes des matches, là on te fait un peu de place. » C'est sur cette expérience, et celle, entre autres, de Julie, qui a tâté le ballon tardivement, notamment lors d'un séjour en Norvège où ce jeu est roi chez les filles, que les futures Débuteuses se sont retrouvées, à la fac, autour de l'idée de jouer au foot avec un prisme militant. « Notre premier acte militant, a été de trouver un terrain pour jouer, que les filles puissent le faire gratuitement, avoir du matériel glisse Louise, On essaie de créer un espace safe où personne n'est jugé sur sa personne, ni son jeu. »

Pour Julie il s'agit, aussi, de tenter de mettre à mal l'image ultra-genrée de la sportive, cette féminité obligatoire sur laquelle les clubs construisent leur communication, mais aussi « d'utiliser le foot pour lutter contre toutes les formes de discrimination inhérentes au sport : le sexisme, l'homophobie, le racisme et au-delà. » Les Débuteuses prônent ainsi un féminisme intersectionnel que Valentine nous décrit comme une manière de « non pas seulement combattre la domination masculine, mais de prendre en compte toutes les discriminations qui peuvent venir croiser la vie d'une femme » : le fait d'être racisée [le concept d'intersctionnalité fut inventé par l'universitaire afro-féministe américaine Kimberlé Crenshaw, NdlR], socialement déclassée, etc. « Ces discriminations ne s'ajoutent pas mais créent une dynamique particulière ». « L'idée, conclut Julie, c'est de dire que les dominations forment un tissu très complexe.» À leur niveau les Débuteuses organisent ou participent à des événements ou tournois comme celui joué à la Croix-Rousse pour sensibiliser à la situation des mineurs isolés du collège Maurice-Scève.

Des modèles aux discours

De fait, si les Débuteuses adorent jouer, elles rejettent l'idée de le faire dans un cadre compétitif et pourraient souscrire à la maxime du roi Michel (Platini) : « J'éprouve toujours du plaisir à jouer dans un pré : là, il n'y a aucune obligation de victoire ». Mieux, un certain nombre d'entre elles ne suit le foot que de loin. D'abord parce que, plus jeunes, elles n'ont pas croulé sous les modèles : « s'il y avait eu une Megan Rapinoe quand j'étais petite, j'aurais eu quelqu'un à qui m'identifier » confie Valentine. Plus simplement, à une époque loin de remonter à Mathusalem s'agissant de jeunes femmes dans leur vingtaine, apercevoir un match féminin sur un écran était aussi probable que de croiser une licorne au coin de la rue. Mais il n'y a pas que ça, Julie ajoutant qu' « il s'agit aussi d'une question de positionnement. On n'est pas forcément d'accord avec la façon dont le foot est organisé : les transferts et les salaires aberrants chez les hommes, les insultes racistes, homophobes, c'est à l'opposé des valeurs qu'on défend. Du coup, c'est compliqué de s'y intéresser vraiment ». D'autant que les Débuteuses ne voient guère d'un bon œil la reproduction, lente mais en marche, du système masculin capitaliste dans le foot féminin : « on n'est pas dans l'optique de dire que les femmes doivent gagner autant que les gars, ce qu'il faudrait c'est que les hommes gagnent moins, les sommes en jeu n'ont pas de sens. »

Si un aspect du football féminin trouve grâce à leurs yeux, c'est bien d'avoir fait émerger des figures comme le couple d'internationales américaines Ali Krieger/Ashlyn Harris qui affichent leur amour sans fard, et surtout Megan Rapinoe, Ballon d'or 2019, en pôle sur nombre de causes politiques et sociales et outée depuis longtemps. Une avancée considérable dans le monde du sport, encore invisible en France, où discours féministes et éventuels coming-out ne dominent pas la partie : « l'équipe de France et l'OL sont très aseptisées, les joueuses, trop lisses, ne portent aucun discours à travers leur pratique », avance Louise. « Comme le foot féminin est très normé, explique Valentine, s'afficher en temps que lesbienne, ou même simplement féministe, c'est sortir du cadre hétéronormé ».

« Je pense qu'il y a une vraie pression du monde professionnel, ajoute Julie, d'où une certaine tendance à ne rien revendiquer, à se contenter de ce qui est là, de peur qu'on ne vous l'enlève. Et c'est tellement dur pour une joueuse d'arriver au très haut niveau, qu'on peut comprendre cette réticence à faire parler de soi sur des sujets sensibles. Curieusement, les pays qui sont en pointe sur ces questions sont ceux dans lesquels le foot est un sport secondaire chez les hommes, ou un sport de filles comme aux USA. Là où le sport n'est pas le dernier bastion de la virilité comme c'est le cas en France où le foot féminin s'est construit dans l'ombre de tout ça. ».

En attendant d'en sortir, il reste, pour aborder ces sujets, les associations telles que les Débuteuses qui font de plus en plus d'émules. Sur ce plan, les Lyonnaises sont même un peu victimes de leur succès : aujourd'hui rendues au nombre d'une trentaine de pratiquantes plus ou moins assidues, à répartir sur le demi-terrain alloué à la plaine des jeux de Gerland, elles apprécieraient qu'on leur en cède un entier. Car, on y revient toujours, elles commencent à manquer... d'espace. Ce qui, pour une fois, serait presque bon signe.

Les Débuteuses
Contact : lesdebuteuses@gmail.com

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