Caro Fabio

MUSIQUES | Entretien / Dessinateur, écrivain et chanteur, Fabio Viscogliosi sort un très beau deuxième album de folk-songs chantées en italien, langue mélancolique qu'il utilise pour communiquer une nostalgie d'un temps qui n'existe pas. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 juillet 2007

Photo : (c) Philippe Lebruman


Petit Bulletin : Qu'est-ce qui s'est passé pour toi entre le premier et le deuxième album ?
Fabio Viscogliosi : Beaucoup de choses, dans ma vie personnelle comme dans mon travail. Effectivement, on m'a fait remarquer qu'il s'est passé un certain nombre d'années entre Spazio et Fenomeno, mais en même temps je n'ai pas vu passer ce temps-là. D'ailleurs, il y a des morceaux de ce deuxième disque qui ont été enregistrés assez vite après le premier album, et logiquement, j'aurais déjà pu sortir un disque, il y a trois ans.Tu avais obtenu une bourse pour un roman, non ?
Oui, il est terminé, mais j'ai écrit un autre texte qui va probablement sortir l'année prochaine. Ça s'appelle La Grande Forme, c'est une autobiographie au sens très large, puisque je raconte ma vie à travers celle de tous mes pères spirituels, ceux qui m'ont influencé. Ça va de mon vrai père jusqu'à Bob Dylan. Sinon, une grosse partie de mon travail a été révélée récemment par des expositions, il s'agit de dessins et de sculptures. J'ai l'impression d'avoir œuvré pendant cinq ans en ermite et de me retrouver avec une somme de matériaux très divers.Tu chantes en italien, qui est la langue de tes parents ; mais tu n'as jamais parlé italien dans ta famille, tu l'as appris plus tard...
Disons qu'avec mon père, à la maison, on ne parlait pas italien ; en revanche, il parlait italien quand il s'énervait... Et on parlait italien dans les réunions de famille, enfin, un dialecte italien...Ce sont des Italiens du Nord ?
Non, plutôt du Sud, à mi-chemin entre Rome et Naples. C'est un dialecte qui se rapproche du napolitain, assez imagé, assez provocant. J'ai été très nourri par la musicalité et l'utilisation des images dans ce dialecte. Ensuite, j'ai voulu approfondir cette approche de l'italien, au-delà de l'usage dans une conversation familiale pour se raconter des blagues. Il y avait aussi des racines littéraires et philosophiques qui m'intéressaient, et ça m'a permis d'approcher une langue qui est à la fois totalement réelle et totalement rêvée. Elle est ancrée dans mon histoire et dans celle des Italiens, mais elle est aussi fantasmée à travers les souvenirs de mon père et de mon enfance. En France, ma génération a baigné dans une influence anglo-saxonne énorme, et la langue italienne m'a permis d'éclater ça. Pour moi, il n'a jamais été question de m'inscrire dans des genres musicaux, même ceux que j'ai adorés, et la langue m'a donné l'opportunité de casser ce moule. Ça m'a décalé, et ça me permet maintenant de repenser des éléments venus par exemple des Beach Boys, sans être dans une posture de soumission ou de copie. Mais il n'y a pas de revendication sociale ou identitaire, il ne s'agit pas de chanter en basque, en corse ou en breton.Le rapport à la chanson en Italie est très différent de celui qu'on a en France, avec des chansons très écrites et littéraires ; là-bas, c'est une tradition orale... Est-ce que toi tu écris les textes ?
Non, je note des fragments, des mots que je trouve dans des dictionnaires ou des livres scientifiques. Une expression ou une phrase va me trotter dans la tête pendant des jours et va me donner une idée de composition. Le français est une langue très littéraire que j'adore et avec laquelle j'adore écrire, c'est ma langue et je suis bien Français ; mais la musicalité de l'italien est indéniable, qui passe en effet par l'oralité. Ma grand-mère chantait des chansons, mais pas pour le sens, pour le ton, la mélodie. Une grande partie de la musique italienne est une sorte de blues, qui traduit la mélancolie des gens sur les chemins ou au travail.L'album est très complexe et parfois très sophistiqué quand on l'écoute attentivement, mais il peut aussi s'entendre sans effort, comme quelque chose de simple et d'accessible...
C'est ce que j'aime dans l'art et dans la nature. Un sentiment de simplicité mais avec une structure très complexe : en fait, c'est un labyrinthe où pas une virgule, pas un mot, pas une phrase n'a été pesé 14 fois. Mais je ne veux pas que cet effort ou cette maniaquerie n'apparaisse, j'aurais raté mon objectif et j'aurais fait quelque chose de pédant. Je compare ça à une ruche : en apparence, ça a l'air lisse, mais en s'approchant, on découvre un tissu beaucoup plus complexe avec des interconnexions à l'intérieur. De toute façon, pour l'écriture, la musique ou n'importe quelle forme plastique, la notion de plaisir est primordiale. Je ne pense pas que les choses intelligentes doivent être pénibles, et que les choses plaisantes sont forcément connes.Cela rejoint l'attitude de la nouvelle génération d'auteurs de BD : faire un art adulte avec un medium populaire...
On a des progrès à faire dans notre approche de ces genres-là, mais c'est fondamental. Il faut se souvenir du cinéma, ces films immenses, mais qu'on prend un plaisir jubilatoire à voir.C'est le cas de la comédie italienne...
Voilà, je ne me suis jamais forcé à regarder un film de Dino Risi. Ça ne veut pas dire qu'on ne va pas demander un effort au lecteur ou à l'auditeur, il faut complexifier cette relation. Même la chanson à texte peut produire ça, par exemple Dylan, que je rapproche de Brassens : dans Desolation row et dans La Supplique pour être enterré à la plage de Sète, qui ont été écrits à peu près à la même période, il y a une transe à travers les paroles qui va au-delà du sens. C'est un flot, et on est pris par la sensation du flot des paroles, l'intellect ne suit plus...

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Et l'âne vit l'ange

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| Mercredi 18 juillet 2007

Et l'âne vit l'ange

Musique / Sur la chouette pochette de ce deuxième album solo, Fabio Viscogliosi met en scène son alter ego fétiche : un âne à la coule en veston et pantalon de tweed, indifférent au tsunami (vaguement apparenté à Hokusaï) qui va l'engloutir. Et accessoirement éteindre sa cigarette. De quoi gloser, peut-être un peu bêtement, sur un artiste têtu comme une mule, bien décidé à faire son chemin contre vents, marées et tsunamis de toutes sortes. Quitte, ça le regarde, à choper un cancer des poumons et à se mouiller. Ou même à nous faire craindre le pire en chantant en italien : cette langue, musicale par excellence, qui ne nous avait offert jusqu'ici que des gondoliers rossignolant ou le romantisme quatre fromages d'un Toto Cutugno. En se glissant dans ce costume linguistique et atavique (comme sur le précédent Spazio ou avec The Married Monk), Viscogliosi a pourtant trouvé un moyen de se dégager d'influences nécessairement anglo-saxonnes et inévitablement pesantes : le Brian Eno d'Another Green World, Jonathan Richman (Astro di Gomma, très Modern (mais néanmoins latin) Lovers) ou encore Robert Wyatt. De ce dernier, il réchappe cette mélancolie étranglée, entre dissonance lo-fi et distin

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