L'oeil de Glass

MUSIQUES | Aux Nuits de Fourvière, Philip Glass jouera pour la première fois en France la partition qu'il a composée pour le dernier volet de la trilogie Qatsi de Godfrey Reggio. L'occasion de revenir sur les rapports que Glass entretient avec l'image en général et le cinéma en particulier. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 juillet 2005

Quand Philip Glass accepte en 1976 de travailler avec Godfrey Reggio sur Koyaanisqatsi, ce n'est pas sans réticence. L'idée de créer une partition pour un film ne l'enthousiasme guère, et c'est vraiment la spécificité du projet qui lui donne envie de franchir le pas. 20 ans plus tard, Glass est désormais un des musiciens incontournables en matière de bande originale de films, ses services étant loués aussi bien pour des films indépendants que pour des productions plus ambitieuses commercialement. Un renversement de situation qui est aussi le reflet de l'itinéraire personnel de Glass, parti de la musique "savante" pour se rapprocher ensuite de formes plus populaires, refusant de se laisser enfermer dans un ghetto élitiste de "music snobs" (comme il nous le déclarait en l'an 2000).

70 : Reggio, un après-Wilson

L'expérience cinématographique de Glass avec Koyaanisqatsi découle pourtant logiquement de son travail antérieur avec Bob Wilson. Le metteur en scène, à l'époque, invente un théâtre bâti sur le visuel, l'image, la lumière, et l'association avec Philip Glass pour l'opéra Einstein on the Beach marquera l'aboutissement de cette première manière. Il faudra attendre que le cinéma lui propose un projet du même ordre, où sa musique n'est pas qu'illustrative mais où elle participe à l'esthétique générale du film, pour que Philip Glass mette son talent au service d'une industrie qu'il regarde avec suspicion. Or, Koyaanisqatsi est loin de toute tentation commerciale : film-rêve empreint de spiritualité et de métaphysique, il se présente comme une symphonie d'images dans laquelle la musique vient apporter une dimension supplémentaire. La partition de Glass n'est pas très éloignée de ses compositions personnelles de l'époque ; au contraire, elle est typique du style Glass, celui qui a fait sa renommée internationale. Mais elle prend, grâce aux visions époustouflantes de Reggio, une ampleur étonnante. Et on sent que le discours du cinéaste concernant l'emprise grandissante de la technologie sur l'humanité touche profondément le compositeur, dont une partie de l'apprentissage s'est faite en Inde aux côtés de Ravi Shankar.

80 : l'apprentissage des studios

Après trois ans de travail pour terminer Koyaanisqatsi, Glass reprend les chemins du concert et de l'opéra. C'est Paul Schrader qui le poussera à composer à nouveau pour le cinéma, et cela donnera la musique magnifique de Mishima. Le thème créé par Glass, absolument somptueux, est digne de figurer au panthéon des plus grandes musiques de films. Hollywood voit alors tout ce que la musique de Glass possède de "cinématique", et il va devenir au fil du temps un "nom" qui compte pour les executives. Glass n'est cependant pas dupe de cet engouement ; il sait que rares sont les projets où il peut être intégré au processus de création, et que la plupart du temps on lui demande surtout de "faire du Philip Glass". Ce qu'il fera brillamment d'ailleurs pour des objets aussi mineurs qu'Hamburger Hill, film de guerre signé John Irvin surfant sur l'après-Platoon, ou Candyman, shocker chiadé s'engouffrant dans la brèche ouverte par Wes Craven avec sa série Freddy Krueger. Au milieu de ces séries B, Glass poursuit la trilogie Qatsi avec Powaqatsi, douteux catalogue de "belles" images sur le tiers-monde façon Benetton, que le compositeur va relever en livrant une musique puissante et singulière.

90 : ciné-concerts et aventures

Les années 90 sont pour Glass une occasion d'ajouter d'autres cordes à son arc : d'abord en créant un opéra très largement inspiré de La Belle et la Bête de Jean Cocteau ; puis en en enregistrant une nouvelle partition pour le Dracula de Tod Brownning. Challenge complexe car il s'agit d'un film parlant, et pas comme souvent pour les ciné-concerts de l'époque un classique du muet. Glass fera ensuite une tournée pour jouer live sa musique de Dracula avec le Kronos Quartet, dans un dispositif où les musiciens apparaissent en transparence derrière l'écran, entrant dans le cadre comme un commentaire visuel et sonore des images. À la même période, il compose ce qui reste sa plus marquante participation à un long-métrage : la musique de Kundun de Martin Scorsese, projet ambitieux et généralement mésestimé autour du Dalai Lama. Comme avec Reggio, mais à l'échelle d'un film de studio, Glass travaille avec Scorsese à toutes les étapes de fabrication, mais plus spécialement pendant le montage. Le résultat, saisissant, retrouve l'esprit de Koyaanisqatsi, à la fois onirique et spirituel, entre trip narcotique et méditation bouddhiste. Les sublimes fondus enchaînés notamment, réalisent magnifiquement cette fusion entre la grammaire cinématographique, l'approche musicale et le sujet même du film.

2000 : la fin d'un cycle

Aujourd'hui, le nom de Philip Glass se retrouve au générique de films en tout genre. Simple reprise de ses "tubes" (comme la semaine prochaine dans La Moustache d'Emmanuel Carrère), variations peu surprenantes autour de son répertoire (avec l'acclamé The Hours, décalque à peine déguisé de sa musique de Mishima, qui lui vaut une nomination à l'oscar), piochant sans complexe dans le "catalogue Glass" (comme avec The Truman Show), jusqu'à la boucle bouclée de la trilogie Qatsi avec le dernier volet, Naqoyqatsi, et son interprétation live à travers le monde. Mais Philip Glass utilise aussi cette popularité pour soutenir des projets alternatifs, comme une caution supplémentaire apportée à des films indépendants. Ainsi du très beau L'Autre rive de David Gordon Green, où son nom voisine pour la première fois celui de Terrence Mallick, producteur du film. Une association qu'on rêve de voir s'épanouir pleinement dans le futur Nouveau monde réalisé par Mallick, tant le metteur en scène de La Ligne rouge partage de points communs avec le compositeur. Le dialogue entre Glass et le cinéma est loin d'être fini...

Naqoyqatsi
De Godfrey Reggio, musique de Philip Glass interprété live avec le Philip Glass ensemble Aux Nuits de Fourvière le mercredi 5 juillet.

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L'âge de Glass à l'Opéra Underground

Contemporain | Lyon et ses différentes scènes n'ont jamais été avares de Philip Glass, sans doute l'un des compositeurs qui y est le plus joué (mais cela vaut pour toutes (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 18 janvier 2022

L'âge de Glass à l'Opéra Underground

Lyon et ses différentes scènes n'ont jamais été avares de Philip Glass, sans doute l'un des compositeurs qui y est le plus joué (mais cela vaut pour toutes les villes). Et voilà l'Opéra Underground (et Superspectives) pour en remettre une magnifique couche à la rencontre du pape de la musique minimaliste mais pas que (on lui doit des concertos, des symphonies, des musiques de film et même des opéras). Et c'est même un véritable marathon que promet l'OU aux mélomanes les plus résistants/motivés/amoureux et ce pendant cinq jours. Ça démarre avec François Mardirossian, pianiste et co-directeur de Superspectives, qui livre trois soirs de suite une quasi intégrale au piano. On y retrouve évidemment les plus grandes pièces "Glassées" : Metamorphosis et Mad Rush (mardi 25 janvier à 18h30)

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Stravinsky et Mahler au menu

Rentrée Classique | La musique dite savante ne s’arrête pas à Mahler ni même à Stravinsky (que nous serons heureux de réécouter cette année), et son cœur bat toujours aujourd’hui. Ce que nous rappellent notamment la Biennale des Musiques Exploratoires et la structure Superspectives.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 4 janvier 2022

Stravinsky et Mahler au menu

Commençons par la fin et donc par ce que les salles de concert proposeront de plus contemporain à nos oreilles ! 2022 est notamment une année de la Biennale des Musiques Exploratoires (du 10 au 27 mars) avec quarante compositeurs contemporains et 17 créations mondiales à son programme. Elle se déroulera aussi bien au Sucre (Ryoji Ikeda) qu’aux Subs (Clément Vercelletto, Florentin Ginot) ou au Théâtre de la Renaissance à Oullins (Marc Monnet, Fernando Fiszbein…) et dans bien d’autres lieux encore… L’Auditorium participe à l’événement avec un week-end sur le thème "musique, espaces et architecture" (les 26 et 27 mars). On pourra y découvrir notamment plusieurs œuvres du compositeur Gérard Grisey (1946-1998). Gris

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Avec le nouveau festival Superspectives, la musique contemporaine au pluriel

Musique Contemporaine | Nouveau festival dédié aux musiques contemporaines, Superspectives entremêle musiques savantes et musiques populaires dans un cadre idyllique sur la colline de Fourvière.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 28 mai 2019

Avec le nouveau festival Superspectives, la musique contemporaine au pluriel

L'étiquette "musique contemporaine" effraie, aujourd'hui encore, beaucoup (trop) de monde, et François Mardirossian (pianiste) et Camille Rhonat (professeur de philosophie) en sont conscients. Les deux anciens camardes de lycée ont mis cette année en sourdine leurs activités professionnelles pour lancer un festival de musique contemporaine qui ferait mentir les idées reçues et décloisonnerait le genre. « Pour nous, entonne le duo, la musique contemporaine n'est pas seulement la musique classique contemporaine, mais aussi bien le jazz, les musiques du monde, l'électro... Par goût personnel, nous avons voulu mettre en avant, pour cette première édition, les compositeurs issus du courant minimaliste, les œuvres et les héritiers de John Cage, Steve Reich, Philip Glass, Moondog... ». Dont acte : une nuit blanche minimaliste aura lieu le samedi 6 juillet de 20h30 à 8h du matin (!), Stefan Lakatos et Bengt Tribukait rendront hommage, la veille, à Mo

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«La musique de Glass : une invitation à contempler» - Interview de Bruce Brubaker

MUSIQUES | Reconnu comme l'un des meilleurs interprètes de Philip Glass, le pianiste new-yorkais Bruce Brubaker a publié chez Infiné "Glass Piano", où il reprend les incontournables pour piano solo du maître de la musique dite minimaliste. Il présentera la chose au Sucre à l'occasion du premier PB Live de la saison. Explication (et interprétation) avec l'intéressé.

Stéphane Duchêne | Samedi 10 octobre 2015

«La musique de Glass : une invitation à contempler» - Interview de Bruce Brubaker

Pourquoi cette fascination pour le travail de Philip Glass ? Que représente-t-il pour un musicien tel que vous ? Bruce Brubaker : Pour moi, certains des morceaux que Philip a écrit pour le piano ouvrent un territoire d'expérience et de temps musicaux qui ne seraient tout simplement pas accessibles autrement ! Bien sûr, il y a là de jolis sons et des harmonies qui nous comblent émotionnellement mais, plus que tout, leur qualité première et d'être dans l'instant, le présent et de nous y projeter – maintenant ! Reste qu'on peut légitimement se demander à quoi bon jouer les oeuvres de Philip Glass à sa place. C'est un peu, toute proportion gardée, comme jouer du Mozart avec Mozart regardant par-dessus votre épaule. Que peut-on apporter à ces œuvres de plus que leur auteur ? Pour moi, le circuit musical complet de la “musique écrite” se décline comme suit : l'auteur de la musique, l'interprête et ensuite l'auditeur. Chacune de ces composantes est nécessaire. Quand un auteur a terminé d'écrire, son texte peut-être lu de bien des manières différentes. Il est très intéressant d'entendre un compositeur jouer sa propre musique, mai

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Bruce Brubaker, San Fermin et Yael Naim ouvrent la saison 2015/2016 des PB Live

MUSIQUES | Philip Glass joué par Bruce Brubaker au Sucre, Yael Naim qui fricote pour la quasi première fois avec le Quatuor Debussy en la Chapelle de la Trinité et le retour de San Fermin au Marché Gare : cette saison, le PB Live voit triple.

Stéphane Duchêne | Mardi 22 septembre 2015

Bruce Brubaker, San Fermin et Yael Naim ouvrent la saison 2015/2016 des PB Live

On avait laissé les Petit Bulletin Live résonner sur les dernières notes du Songs of Time Lost de Piers Faccini et Vincent Segal au Temple Lanterne en novembre dernier – ces derniers y refaisant un passage le 10 décembre. Certes, le temps fut long, mais comme l'a chanté Francis Lalanne, «on se retrouvera», et ce dès le 21 octobre. Et pas avec Francis Lalanne, c'est dire si le public est gâté. Et pas que pour une seule date, mais trois. Cette année, le PB Live, après une remise en forme, s'est converti à la tactique bien connue de Jacques Anquetil et de notre précieux et enthousiaste partenaire Rain Dog Productions :«On part à fond, on accélère au milieu et on finit au sprint.» Donc on part à fond, avec du lourd et du pointu, un bon 53x12 en langage cycliste mais qui, une fois lancé, roule tout seul : Bruce Brubaker joue Glass. Au Sucre. Parce que personne ne joue mieux Glass que Brubaker, à part peut-être Glass lui-même. On y revient de toute façon très vite. Sachez simplement que, interprétées par un tel virtuose, les études pour piano solo de Philip Glass,

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Prochain PB Live : Philip Glass par Bruce Brubaker

MUSIQUES | Pianiste virtuose considéré comme l'un des maîtres actuels de la musique répétitive, c'est Bruce Brubaker qui ouvrira en grand la saison des Petit Bulletin (...)

Stéphane Duchêne | Lundi 1 juin 2015

Prochain PB Live : Philip Glass par Bruce Brubaker

Pianiste virtuose considéré comme l'un des maîtres actuels de la musique répétitive, c'est Bruce Brubaker qui ouvrira en grand la saison des Petit Bulletin Live pour un concert exceptionnel au Sucre le 21 octobre. Au menu, l'une de ses spécialités : la (ré)interprétation de l'oeuvre pour piano solo de Philip Glass. Mieux : dans l'esprit du Philip Glass Ensemble primordial qui squattait lofts et galeries, Brubaker évoluera devant un public qui aura tout loisir de choisir sa position d'écoute (debout, assis, couché) dans un rooftop laissé à nu et prêt à accueillir l'hypnose minimaliste. Billetterie : http://www.fnacspectacles.com/place-spectacle/manifestation/Musique-classique-BRUCE-BRUBAKER-PLAYS-PHILIP-GLASS-LYBRU.htm

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Philip Glass : de l'autre côté du miroir

MUSIQUES | En écho au festival stéphanois Nouveau Siècle, Philip Glass, 76 ans, investit pour un soir le théâtre de la Renaissance. Au programme, un récital des œuvres les plus marquantes pour piano solo de celui qui est présenté tantôt comme le plus populaire des minimalistes répétitifs, tantôt comme le plus répétitif des minimalistes populaires. Explications. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 10 janvier 2014

Philip Glass : de l'autre côté du miroir

A l'image du minimalisme dont il est issu et auquel on continue de le rattacher aujourd'hui, Philip Glass a fait l’objet de nombreux débats d'initiés, souffrant de la comparaison avec la musique savante plus complexe, mais aussi coupable d'avoir su trouver un public et connu un important rayonnement. En gros, de s'être fourvoyé, d'avoir vendu son âme à la pop, et le tout sans trop se fouler la couenne. De Glass, le violoniste David Harrington, fondateur du Kronos Quartet – complice régulier du compositeur – a ainsi dit en février 2012 dans le Village Voice : «Certains musiciens méprisent ouvertement sa musique, arguant qu’elle est simple, voire simpliste (…). Ils feraient mieux d’essayer d’en faire autant. La musique de Philip requiert la plus extrême clarté d’interprétation de sons, de tons, de rythmes que l’on puisse musicalement imaginer. Il développe une impulsion, une humeur et un type de texture uniques à travers le seul usage de la répétition». Sutra Bien sûr, on arguera qu’il n’y a pas de fumée sans feu et l’on aura sans doute raison, car le style, la méthode, le label Philip Glass, sa tendance à l’auto-citation – fruit de la répé

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Classic Pop

MUSIQUES | Kronos QuartetÀ l'origine ensemble de chambre, le Kronos Quartet est la formation la plus innovante du classique contemporain et même de la planète (...)

Stéphane Duchêne | Dimanche 7 octobre 2012

Classic Pop

Kronos QuartetÀ l'origine ensemble de chambre, le Kronos Quartet est la formation la plus innovante du classique contemporain et même de la planète musicale, ne reculant devant aucune barrière pour jouer, entre autres, les dévoreurs de musiques pop. La preuve avec ses adaptations de Jimi Hendrix, Sigur Ros, Television ou Bob Dylan. Francesco TristanoPianiste classique de formation formé à la Juillard School, également spécialiste de baroque (Frescobaldi, Bach), le Luxembourgeois, qui émarge sur le label créé par Agoria, InFiné, trempe régulièrement ses doigts dans l'électronique et la musique contemporaine : au sein du trio Aufgang ou lorsque, sur Not for Piano, il reprend des pièces électroniques de Jeff Mills, Derrick May ou Autechre. Philip GlassSymphonies tirées de Heroes et Low de David Bowie, collaborations avec Suzanne Vega et Mick Jagger, album avec Leonard Cohen (The Book of Longing), adaptation pour orchestre du Icct Hedral d'Aphex Twin ou pour piano du Sound of Silence de Paul Simon... Le compositeur contemporain d'opéras, de musiq

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