La beauté de l'éphémère

MUSIQUES | Musique / Sébastien Tellier déroute avec son nouvel album «Sexuality». Nanar ou chef-d’œuvre ? Génie ou escroc ? Satire cinglante ou coup commercial ? Réponses de l’artiste, au-delà des oppositions binaires de la critique et du business de la musique… Christophe Chabert & Damien Grimbert.

Christophe Chabert | Jeudi 17 avril 2008

Photo : © L. Brancowitz


À la première écoute du nouvel album de Sébastien Tellier, Sexuality, on s'est demandé pourquoi l'auteur de L'Incroyable vérité et de Politics, disques très différents mais également attachants, avait commis pareille daube musicale. Surfant sur un retour aux années 80, citant l'incitable Moroder et ses claviers atroces, choisissant comme arrangements des cris de plaisir féminins, alignant les textes grotesques («Je rêve de caresses en été, je vois les filles changer de couleur de peau»), l'affaire ressemble au gag d'un musicien doué pris d'un accès de rage commerciale le poussant à se vautrer dans la vulgarité. Quelques jours plus tard, on remet le disque, et on se surprend à l'écouter jusqu'au bout, avec même un certain plaisir. Coupable ? Honteux ? On cherche, mais on ne comprend toujours pas d'où vient l'envie irrépressible d'aimer cet album-là alors qu'on a détesté, par exemple, celui de Teki Latex qui pourtant visait aussi cette nostalgie pour une époque où le mauvais goût faisait la loi. Jusqu'à ce que Sébastien Tellier nous donne lui-même la réponse…«Mon Starship Troopers»
«Paul Verhoeven, c'est un réalisateur que j'adore. Ce que j'aime chez lui, c'est que justement, il a commencé avec une période hyper underground, des films comme Turkish Delights, et au fur et à mesure, de films en films, il a gardé le même message, mais en s'ouvrant de plus en plus au grand public, avec en point d'orgue Starship Troopers. Et moi, c'est ce que j'aimerais bien faire, que mes albums soient de plus en plus faciles à écouter, à consommer, mais qu'en même temps, le message soit toujours là. Ensuite, c'est vrai que Starship Troopers est, au final, assez incompris, et peut être que Sexuality le sera aussi, parce qu'il est quand même bourré de codes, de références et de clins d'œil. Mais c'est justement là le talent de Verhoeven aussi, d'être toujours à mi-chemin entre deux trucs…». Starship Troopers, Tellier le citait déjà explicitement dans un morceau de Politics. D'ailleurs, sans vouloir contredire l'artiste, on trouve plutôt que Sexuality ressemble à un autre film de Verhoeven, tout aussi détesté et incompris à sa sortie : Showgirls. Un film vulgaire sur la vulgarité, un pamphlet où le discours est inscrit dans les gènes de l'image, dans sa chair jusqu'à la nausée… Ce qui est important donc pour Tellier, c'est que «le message soit toujours là».
Quel est donc le message qui, de ses premiers essais façon Robert Wyatt jusqu'à cette trouble bande-son d'un porno imaginaire, en passant par un album concept autour des questions politiques, a été préservé ? Osons une hypothèse : Tellier cherche à avaler un système formaté et sclérosé, le faire imploser en lui renvoyant le reflet monstrueux de ses obsessions du moment (faire un album engagé, faire un disque facile avec des sujets faciles), et l'incarner à travers son personnage improbable de barbu à cheveux longs et lunettes yeux de mouche, personnage qu'il promène partout, du club hype à l'Eurovision, des plateaux télé aux journaux branchés. Lard ou cochon ? Grosse farce ou premier degré ? Le génie de Tellier est d'être au-delà de ces oppositions binaires, partout et nulle part en même temps, les deux pieds dans le marché et la tête dans un projet artistique dont le dessin se révèle lentement, mais sûrement.Super-héros de la société de consommation
Car, après tout, Sexuality ne parle que de cul, avec une franchise désarmante, dans une période plutôt conservatrice en la matière, où l'on montre beaucoup mais où l'on n'assume plus du tout les acquis de la liberté sexuelle. «J'essaye d'incarner ma musique, d'en être le meilleur représentant possible. Avant, quand je parlais de politique avec Politics, j'étais prêt à sortir de grandes théories sur le monde, sur la façon d'organiser la société… Et maintenant que j'ai fait Sexuality, je ne parle plus du tout de ça, je parle uniquement de comment j'aime faire l'amour, quel disque je mets quand je fais l'amour…».
Tellier, super-héros de la société de consommation, invente ainsi des modes sur-mesure qu'il rend dérisoires par sa capacité à les prendre à contre-pied deux ans après. «Une musique qui ne serait tournée que vers le présent, ou même le futur, manquerait selon moi d'assise, et d'une certaine façon de noblesse, elle serait un peu stérile. Pour moi, une musique, ça doit imaginer l'avenir, ça doit s'écouter au présent, mais ça ne doit aussi pas oublier le passé. En même temps, pour Sexuality, je voulais utiliser ce que j'appelle “la beauté de l'éphémère”, un truc qui puisse être consommable, là, tout de suite, et qui dans cinq ans n'a plus de sens. Bien sûr, la musique la plus respectable, c'est la musique intemporelle, mais après, ça devient aussi une sorte de facilité… Ce qui est intéressant, c'est d'essayer de faire avancer le son, de faire évoluer la production, et de découvrir de nouvelles émotions, même si elles ne dureront que trois semaines…»
Sincère, Tellier l'est évidemment quand il donne une date de péremption à sa musique, même si on ne peut s'empêcher de penser que c'est l'inverse qui va se produire. Tous ceux qui ont assisté à ses concerts sur la tournée Sexuality en témoignent : il s'y passe quelque chose d'inoubliable, de fascinant et d'émouvant. Cette «beauté de l'éphémère» est peut-être, en fin de compte, le plus bel accès à l'éternité qui soit !
Sébastien Tellier - Vendredi 25 avril, à la Plateforme - “Sexuality” (Record Makers/Discograph)

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