Le Dj Scorsese se met au contemporain…

Christophe Chabert | Mardi 16 février 2010

Musique / Lors des premiers plans de Shutter Island, on entend un bruit de cornes de brume assourdies accompagnant l'arrivée du bateau sur l'île. Ce n'est pas du sound design, mais les premières notes du thème d'ouverture de l'extraordinaire musique concoctée pour le film par Scorsese et son superviseur musical, Robbie Robertson, mythique guitariste de The Band. Plutôt que d'écrire un score traditionnel, Scorsese lui a demandé de rassembler plusieurs morceaux existants, d'en isoler certaines parties et de créer un nouveau morceau à partir de ces éléments. Un vaste copier-coller qui évoque le travail mené par 2Many Dj's, mais qui s'en éloigne aussi radicalement puisque les tubes en question sont ceux des grands compositeurs de musique contemporaine : John Adams, Giorgi Ligeti, Krzysztof Penderecki, Max Richter ou Nam June Paik. On voit ici un raccord supplémentaire entre Shutter island et Shining, qui piochait déjà dans le répertoire contemporain pour créer sa bande-son tétanisante. Mais Scorsese utilise aussi la musique comme un commentaire parfois très fin de l'action. On ne s'en rend pleinement compte qu'à l'écoute de la bande originale du film, qui «déplie» les collages de Robertson et restitue les morceaux dans leur intégralité. Ce double disque remarquable permet ainsi d'entendre le beau Lizard point de Brian Eno, ou l'hallucinante Symphonie n°3 d'Antonio Wit, qui ressemble à du Bernard Hermann paroxystique, ce qui n'a pas dû déplaire à Scorsese — Bernard Hermann a composé sa dernière BO pour Taxi Driver… Deux titres sont tout simplement essentiels : Christian Zeal and activity de John Adams, où des cordes célestes accompagnent le discours d'un prêcheur illuminé. Et surtout le morceau qu'on entend pendant le générique de fin du film : sur une musique de Max Richter, On the nature of daylight, Scorsese et Robertson ont mixé la voix de Dinah Washington chantant This bitter earth. Pendant six minutes sublimes, toute la mélancolie qui imbibait le film se répand dans un lamento déchirant, propre à tirer des larmes même au mélomane le plus insensible. CC

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