«Faire des choix esthétiques»

MUSIQUES | Entretien / Cyrille Bonin, nouveau directeur du Transbordeur. Cet activiste des musiques actuelles, choisi par Eldorado pour diriger la salle lyonnaise, s'explique sur ses ambitions pour les cinq prochaines années, durée de la Délégation de Service Public. Propos recueillis par Dorotée Aznar et Stéphane Duchêne

Dorotée Aznar | Vendredi 17 septembre 2010

Petit Bulletin : Quand vous avez été choisi comme directeur du Transbordeur, on vous a présenté comme la caution culturelle du dossier présenté par Eldorado, un important producteur de spectacles…
Cyrille Bonin : Ce n'est pas tout à fait faux. Ce qui a fait beaucoup parler c'est qu'Eldorado et Alias sont actionnaires à 90% de la société Transmission, qui gère la salle. Vincent Carry (directeur du festival Nuits sonores, NdlR) et moi seulement à 5% chacun. Mais je suis bien le directeur du Transbordeur : c'est inscrit dans les statuts, mais c'est aussi comme ça que cela va se passer dans la réalité.Le fait qu'Arty Farty ait présenté un dossier qui a été rejeté, avant de se rallier à Eldorado, a contribué à brouiller les pistes...
Avec Arty Farty (association qui organise notamment le festival Nuits sonores, NdlR), dont je suis membre, nous avions effectivement présenté au premier tour un dossier qui a été retoqué pour des raisons purement administratives. Mais dans le cahier des charges de la Délégation de Service Public (DSP), rien n'interdisait à une personne physique, comme Vincent Carry et moi, de pouvoir se représenter à titre purement personnel dans un autre dossier.C'est Eldorado qui est venu vous chercher ?
On a surtout eu ensemble une réflexion globale sur le type d'alliage qu'on pouvait imaginer pour gagner et bénéficier d'une certaine solidité financière. Cela nous permettra de gérer le lieu en ayant les reins solides, afin d'éviter de se retrouver en porte-à-faux avec l'économie privée en faisant appel à de l'argent public. Le Transbordeur ne touchera pas de subvention ?
Non. Il n'y a pas de subvention de fonctionnement entre Transmission et une quelconque institution. La réalité économique du Transbordeur est totalement privée. Le postulat de base du Transbo (qui passe d'une jauge de 1499 places à 1799, NdlR) c'est d'être une salle dédiée à la location. En revanche, il existe depuis plusieurs années un dispositif de 70 000 euros, entre la Ville de Lyon et un certain nombre d'acteurs des musiques actuelles. Cela permet à des associations et producteurs locaux de pouvoir accéder à la salle à un tarif préférentiel voire quasi gratuitement.Vous avez fait des groupes locaux une de vos priorités ?
Oui. C'est un des grands projets qu'on a présentés, à destination des artistes émergents. Mais c'est de plus en plus compliqué et il va falloir qu'on étudie comment produire, ou co-produire avec des associations plus légères. En supportant les problématiques économiques ou administratives qu'elles ne peuvent pas assumer. C'est aussi comme ça qu'on pourra revenir à une programmation de «niche».Cette envie est-elle vraiment partagée par Eldorado et Alias ?
Forcément. Eldorado a besoin d'avoir dans son catalogue des artistes qui aujourd'hui font 58 personnes à Grrrnd Zero, mais pourront remplir un Transbo dans quelques années. Les relations avec les actionnaires ne me font pas peur. Je ne vois pas trop ce qui pourrait les inquiéter, s'ils investissent de l'argent, c'est bien qu'ils pensent s'y retrouver. Quels sont les changements notables dans la programmation de cet automne ?
La programmation actuelle procède encore de l'équipe précédente. Mais on essaie par exemple de trouver une solution pour le Riddim qui pourrait venir ici le 5 novembre. L'objectif est d'avoir une véritable main mise sur les choix de programmation, dès janvier 2011.Justement, quel genre de groupes pourrait-on voir en 2011 ?
Là, on vient de louper Jon Spencer Blues Explosion, Godspeed You Black Emperor et les Black Keys. Cela m'a filé un peu le cafard parce qu'à l'inverse on récupère Yannick Noah, André Rieu et Danakil… Mais je ne vais de toute façon pas refuser d'accueillir des producteurs tournés vers une économie plus grand public, c'est indispensable. Vous n'avez pas peur que la réalité ressemble davantage à Yannick Noah qu'à Jon Spencer ?
J'avoue que cet été, j'ai parfois flippé. Mais ce qui est positif, c'est qu'en quelques semaines, on puisse de nouveau avoir à accès à Godspeed ou Jon Spencer. Cela ne s'est pas fait uniquement pour des histoires de calendrier. Maintenant, nous allons acquérir de l'expérience, gérer nous-même l'agenda et faire des choix esthétiques rapidement. Je veux aussi qu'on puisse accueillir les festivals locaux. Comme les Invites, puisqu'on est à Villeurbanne, Y Salsa ou Nuits sonores. Le Transbordeur pourrait-il être le point de chute d'Arty Farty, toujours à la recherche d'une salle ?
Non. Aujourd'hui, si Arty Farty va à la Plateforme c'est parce qu'il y a une jauge de 700 personnes alors que le Transclub, c'est 450 personnes. Les 250 billets de plus à la Plateforme, c'est ce qui pérennise l'activité de l'association. On ne peut donc pas se contenter de dire qu'on va faire venir les potes, il faut tenir compte de la réalité économique. Un des enjeux pour le Transbordeur, ce sera d'être sans tabou sur notre relation à l'économie privée tout en étant présent pour le milieu de la musique locale. Mais je ne suis pas inquiet. Parce que le lieu en tant que tel se suffit à lui-même pour générer une économie qui relève d'une inertie incontournable : on est la seule salle locale de cette dimension et toutes les tournées nationales qui sont susceptibles de faire cette jauge sont «obligées» de venir au Transbordeur.

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