Il n'y a que Miles qui Miles

MUSIQUES | La 31e édition de Jazz à Vienne se met sur son 31 pour commémorer les vingt ans qui se sont écoulés depuis la mort de Miles Davis et son ultime concert dans le théâtre antique. Un homme qui vaut bien deux soirées d’hommages. Un prénom qui évoque à lui seul l’épopée du jazz. Stéphanie Lopez

Dorotée Aznar | Vendredi 24 juin 2011

«L'année après ma naissance, une violente tornade a ravagé Saint-Louis. Peut-être suis-je encore animé par son souffle puissant. Il faut du souffle pour jouer de la trompette. Je crois au mystère et au surnaturel», peut-on lire dans Miles – The Autobiography. Croyait-il si bien dire ? Alors que l'on commémore cette année le vingtième anniversaire de sa mort, le souffle du maître est resté intact. Toujours aussi puissant, toujours aussi vivace. Pourtant son génie n'était a priori ni naturel, ni surnaturel – il était juste le fruit d'un amour inconditionnel pour la musique. Cultivé avec rigueur et persévérance tout au long de sa carrière, de son rang de simple trompette dans l'orchestre de Benny Carter au maestro accompli qu'il fut dans le Cool comme dans la fusion en Tutu. En ce sens, Miles Davis aurait pu paraphraser Simone De Beauvoir en affirmant qu'on ne naît pas génie : on le devient. Mais contrairement à l'écrivain pour qui le style, c'est généralement la musique, le Workin' jazzman n'a eu de cesse de proclamer l'inverse. «La musique, c'est le style», disait-il. Et le sien était intense, visionnaire, d'une incroyable inventivité. Le style Miles, en un mot, c'était la classe. Fraîcheur, rondeur du son, élégance du phrasé… Et surtout cette insatiable créativité. Plus que toute autre légende du groove, Miles n'a jamais cessé de se renouveler, de ses premiers souffles be-bop jusqu'à ses ultimes touches hip-hop, en passant par le jazz-rock et l'afro-funk. Autant de directions in music qui ont fait de lui le Phénix du jazz, capable de renaître d'albums en albums, de quintet en sextet…Kind Of Bitches
Parmi ces disques qui ont changé le cours de la musique, le révolutionnaire Bitches Brew marque un cap aussi décisif que Kind Of Blue. Parce qu'il est le premier (double) album en rupture complète avec les codes jazzy du XXe siècle, parce qu'il pose à lui seul toutes les bases de la fusion rock, ce disque-clé, enregistré l'été de Woodstock, reste un monument qui fera l'actu d'une reformation événement. Le 2 juillet à Vienne, la soirée Bitches Brew Beyond propose en effet la reconstitution live du brouet, en convoquant deux des hommes qui furent à l'origine de l'album : Wallace Roney (trompettiste qui assume l'écrasante hérédité du maître) et Bennie Maupin, ténor du sax et de la clarinette, rompu au hard-bop post-coltranien. Plusieurs autres compagnons de Miles (Al Foster à la batterie, Foley à la basse) reconstitueront Bitches Brew lors de cette soirée hommage, tandis qu'au fil des autres concerts, différentes légendes ayant concouru à ce Brew quadragénaire (Chick Corea, Dave Holland, Wayne Shorter…) rendront à Miles leur Tribute indirect.You Won't Forget Me
Le souffle de Miles règnera donc en maître cette année, le créateur de Jazz à Vienne, Jean-Paul Boutellier, rappelant combien l'artiste a marqué l'histoire du festival. Programmé à quatre reprises dans le théâtre antique, «Miles avait un impact incroyable sur le public. Il a donné des concerts inoubliables, notamment en 1984, sous la pluie. Plutôt que de se réfugier sous l'abri de scène, il a joué tout le concert sur le devant, en se mouillant comme les spectateurs…». Alors qu'au soir de l'été 1991, Miles s'éteint peu après avoir donné son ultime concert viennois, trois de ses anciens comparses seront à nouveau présents, cette année, pour lui rendre un dernier hommage. Le 12 juillet, la réunion au sommet de Marcus Miller (musicien phare de la période fusion, notamment producteur de Tutu), Wayne Shorter (saxophoniste pour Miles dès son second quintet) et Herbie Hancock (qu'on ne présente plus) sonne d'ores et déjà comme le point d'orgue du festival. Ce Tribute en forme de G3 devrait ressusciter sur scène la soul immortelle, l'essence spirituelle qui ont fait de Miles une étoile éternelle. Parce que ces musiciens font partie de son œuvre comme ils ont fait partie de sa vie, il suffit d'une communion live pour que son souffle revive, pour que son âme reVienne. Et parce que Miles lui-même l'a écrit, dans la dernière page de son autobiographie : «Je crois vraiment être de nature spirituelle, je crois aux esprits. (…) Quand vous travaillez avec de grands musiciens, ils font partie de vous pour toujours. (…) Ce que nous avons produit ensemble doit être quelque part dans l'air, parce que c'est là que nous l'avons soufflé». Et souffler chez Miles, c'est forcément jouer.TRIBUTE TO MILES
Au Théâtre antique de Vienne
Dans le cadre du festival Jazz à Vienne
Samedi 2 et mardi 12 juillet

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Au-dessous des volcans

MUSIQUES | Points culminants d'une édition d'A Vaulx Jazz centrée sur le piano et la voix, ce sont quatre volcans monumentaux de l'histoire musicale qui rendront A Vaulx Jazz visibles de très loin. Éruption imminente, dans un Centre Charlie Chaplin qui promet de bouillir. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 18 mars 2014

Au-dessous des volcans

«Un volcan s’éteint, un être s’éveille» dit le célèbre adage publicitaire. Il est pourtant des volcans qui ne s’éteignent jamais, ou plutôt continuent à faire jaillir boules de feu, laves et fumerolles bien longtemps après leur ultime éruption. C’est en tout cas ce que s’est dit cette année A Vaulx Jazz, au moment de s’atteler à une programmation qui, tout en faisant la part (très) belle aux pianistes (Craig Taborn, Robert Glasper, Sophia Domancich, Giovanni Mirabassi…) et aux voix (Sandra Nkaké, LaVelle et même Yasiin Bey/Mos Def !...) tout en continuant d’explorer des genres cousins ou non – folk, blues, funk, flamenco, électro – à coups de grands noms (Bill Frisell, Zombie Zombie, C. J. Chenier…) a décidé de se lancer dans la volcanologie musicale. Métaphoriquement s’entend. Encore que… Car les volcans en question sont bien entendu sonores – et d’ailleurs la plupart d’entre eux n’ont probablement jamais vu et encore moins bu une goutte de Volvic, de Quézac ou d'eau ferrugineuse de leur vie. Et ce sont à la fois leurs fantômes, leur souvenir et leurs ravages qu’on célébrera ici. Ils sont au nombre de quatre : Miles Davis, Nina Simone, Iggy Pop et John Zorn.

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Monsieur Propre

MUSIQUES | Légende précoce de la basse jazz-funk, producteur et compositeur pour Miles Davis avant la trentaine et king du slapping infernal, Marcus Miller est également auteur d'une œuvre solo fouineuse et groovy. A l'image de son dernier disque "Renaissance". Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 19 octobre 2012

Monsieur Propre

D'aucuns auraient tendance à penser que le slapping, cette méthode consistant à frapper les cordes d'une basse, qui envahit un temps la variété et le soft-rock, souvent pour le pire – on en a même vu chez François Feldman période Joue pas, est une technique quelque peu ringarde. Il suffit pour se défaire de cet a priori tenace de se plonger dans l'œuvre de Marcus Miller, mètre-étalon de la basse jazz-funk contemporaine. On s'apercevra au passage que les albums de bassiste peuvent aussi dépasser le simple cadre du culte de cet instrument rythmique, vaguement ornementé de quelques fioritures censées le mettre en valeur (trompette, saxo, piano, plus rarement appeau à canards). Peut-être parce qu'il a touché à plusieurs disciplines (chez Aretha Franklin, Elton John, Jean-Michel Jarre, Claude Nougaro) et aussi à d'autres engins (la clarinette et la clarinette basse notamment), Miller, musicien de studio reconnu on l'aura compris, n'est pas de ces ayatollahs-là et n'oublie pas de composer des morceaux sur lesquels la basse est certes partie prenante mais partie seulement. Sans doute parce qu'à la vingtaine, dans les années 80, le bassiste a beaucoup côtoyé, o

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