Morrissey : libre, seul et insoumis

MUSIQUES | On le trouve génial ou insupportable, inspiré ou emphatique, classieux ou ridicule. Quand il sort un nouvel album, même médiocre, on crie au chef-d’œuvre. Quand il publie son autobiographie, c'est directement dans la Pléiade britannique et quand il passe dans les environs, on se précipite pour tenter de saisir ces fascinants paradoxes. Ce mélange d'insoumission, d'asociabilité et de narcissisme, auteur de chansons parmi les plus renversantes de ces trente dernières années, c'est Morrissey. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 28 octobre 2014

Indécrottable et immuable, Morrissey est à l'image de deux des plus célèbres pochettes des Smiths : il est l'Orphée Narcisse incarné par Jean Marais chez Cocteau (This Charming Man) et L'Insoumis auquel Alain Delon prête ses traits dans le film éponyme d'Alain Cavalier (The Queen is Dead). Alors quand il publie en 2013 son autobio, vaste et brillant exercice masturbatoire rédigé dans une langue (de pute, la plupart du temps) absolument sublime, point de titre alambiqué en forme de clin d'oeil discographique comme il est d'usage pour les bio rock ; seul le mot Autobiography vient s'aligner sous le nom de son auteur, comme pour mieux le souligner. Un nom suffisamment lourd de sens pour se suffire à lui-même. Mieux (ou pire comment savoir ?) Morrissey a obtenu qu'Autobiography soit publié chez Penguin Classics, équivalent briton de la Pléiade où seuls les plus grands (et généralement les plus morts) ont droit de cité.

 

Devant la polémique naissante, l'éditeur répondait alors en se mordant la joue qu'il s'agissait là sans aucun doute d'un «classique en devenir», quand pour Eoin Devereux, professeur de sociologie à l'Université de Limerick, cette coquetterie éditoriale serait une ultime manifestation d'ironie et d'auto-dépréciation de la part de celui qui rejoint ainsi de son vivant et de son propre chef un panthéon d'auteurs baignés d'éternité – «Keats & Yeats are on your side, while Wilde is on mine» chantait-il sur Cemetry Gates.

 

 

Voilà tout Morrissey : manquant de tuer sa mère à la naissance parce qu'affublé d'une... trop grosse tête, puis adolescent bercé par les lectures des précités et rêvant de postérité sans avoir la moindre idée de comment l'obtenir dans cette vie décidément trop terrestre. «Tu es obsédé par les morts, lui répétait son père, tu ferais mieux de t'intéresser aux vivants». Sauf que le Manchester où grandit Steven Patrick Morrissey ne donne guère envie de s'intéresser aux vivants, pour peu qu'il y en ait encore, tant l'environnement est zombifié. Un cloaque, une cage dont le seul héritage architectural est la démolition, où la vie est "une course à la mort" : le Manchester des années 60 pourrait être à quelques centaines de kilomètres du "Swingin' London", mais cette distance se mesure en années. Un siècle au bas mot.

 

Nonnes barbues

 

Entre scolarité cauchemardesque, pleine de nonnes barbues tabassant du bambin du matin au soir, et accablement permanent d'une culpabilité obligatoire chez tout bon catholique irlandais, Morrissey se tient très tôt au bord du gouffre. Il est sauvé par les livres (Wilde, AE Housman...), James Dean et les New York Dolls qui lui ouvrent tout un monde de fantasmes. Et par un jeune mec de 19 ans qui lui offre de les concrétiser : Johnny Marr, guitariste surdoué rencontré en 1982, trouve que ce Morrissey ne sachant quoi faire de lui-même, traînant dans les cercles branchés et les squats plein de "rats qui parlent" a une voix marrante – traduire : il parle comme dans les livres quand lui sait à peine prononcer le mot guitare. Morrissey s'étonne de l'attention dans un accès de modestie non feinte : «Comment un type aussi doué n'a-t-il déjà pas laissé sa marque ailleurs, aux côtés de gens moins cabossés et moins compliqués que moi ?».

 

Sauf que Marr est son complément idéal, le lapin à même de réveiller une carpe suffocant d'ennui, la main de fer qui manque au gant de velours et à ces textes soyeux et sans âge dont il a eu vent par un ami commun. De fait l'alchimie est totale et étrange à l'heure du tout synthé. «Super cool et super ridicule à la fois», voilà comment Noël Gallagher d'Oasis décrira la claque The Smiths, nœud de paradoxes qui vous éclate au visage : furieusement romantique et foncièrement cynique, rageur et délicat, excentrique et grave, léger et mortifère. Car là remonte en une sorte de sabbat pop carillonnant toute la souffrance, les fantasmes et les troubles accumulés par Morrissey depuis l'enfance. Les qualités du chanteur redoublant celles de l'auteur : «tout le monde pense qu'il se contente de chanter mais la manière dont il interprète les mots détermine tous les arrangements» dit de lui Vini Reilly de Durutti Column. Au contact l'un de l'autre, les talents des deux hommes fleurissent comme le chiendent dans les fissures du béton mancunien, de plus en plus beau.

 

 

A la rage brouillonne mais hypnotique de The Smiths / Hatful of Hollow (les quasi même chansons réenregistrées pour cause de production inadéquate) répond l'emphase engagée et fouineuse de Meat is Murder (1985), manifeste végétarien et anti-violence. Puis la grâce trouble et british (autant qu'anti-british) de The Queen Is Dead (1986). Le genre d'album parfait qui marque le début de la fin. Le suivant, Strangeways, Here We Come (1987) l'est à peine moins, parfait, surtout quand on pense que Marr et Morrissey ne se sont pas croisés une seule fois en studio, ne communiquant que par bandes interposées. Marr, épuisé par quatre années de tourbillon, part en vacances juste avant sa sortie et n'en revient pas. Morrissey est dévasté, conscient qu'il n'est musicalement rien sans son guitariste.

 

Survivance

 

Là encore, il est sauvé de la désolation et de l'envie, très récurrente chez lui, de se foutre en l'air, par le producteur Stephen Street qui compose les mélodies de Viva Hate (1988). Suprême ironie pour Moz le reclus : une vie musicale en solo est donc possible. S'enchaînent les singles, les tournées mondiales et les albums, dont deux pièces maîtresses : Your Arsenal, recueil de tubes très glam produit par un Mick Ronson mourant, où Morrissey s'entiche d'une bande de chats sauvages rockab' (Alan Whyte, Boz Boorer...) dont il ne se séparera plus guère, et Vauxhall & I, son sommet, son Queen is Dead.

 

 

Phénomène unique dans l'histoire du rock, à mesure qu'il est ringardisé par les foufous de Madchester puis de la britpop, pour lesquels il n'existe pas d'esprit de sérieux, Morrissey devient immensément culte – on se jette sur scène comme des damnés pour toucher Moz le Messie. En Amérique Latine, il devient un dieu vivant, une sorte d'Elvis bis. Cela lui permet de palier trous d'air artistiques (la dispensable doublette Southpaw Grammar / Maladjusted), traversées du désert discographiques (1997-2004) et personnelles (2009-2014) – dépressions en pagaille, cancer récalcitrant.

 

En 2014, alors que sort le trop acclamé World Peace is None of Your Business, Morrissey, 55 ans, est loin de l'éphèbe à tête de bougie qui vocalisait son mal-être en agitant bizarrement des glaïeuls. Loin aussi du culturiste glam-rockab de Your Arsenal ou du crooner accompli de Vauxhall and I. Morrissey est loin de Morrissey et porte pourtant chaque jour un peu plus la croix de sa propre mythification, de son éternelle mystification. Il continue d'être ce «petit garçon génial» – selon ses propres dire – qui n'a jamais trouvé personne d'autre à qui parler que lui-même, transformant un handicap social en porte-voix international. Car quand Morrissey parle à son miroir, chacun peut y voir et entendre son propre reflet. «La plupart des pop stars, confiait son heureux éditeur l'an dernier, doivent mourir pour atteindre le statut d'icône que Morrissey a atteint de son vivant». Ironie de plus pour celui qui déclarait récemment dans une ultime rebuffade n'avoir que faire de mourir.

 

La vie réelle, les vivants, ne l'ayant jamais intéressé, l'essentiel serait donc dans la survivance d'après le franchissement orphéique. Dans quelques lignes de Well I Wonder il y a presque trente ans («Gasping, dying but somehow still alive, please keep me in mind») autant que dans le titre I Don't Mind if You Forget Me. Trop insoumis et autosuffisant pour se soucier qu'on se souvienne. Trop narcissique pour accepter qu'on l'oublie. Pour lui, (immense) auteur vivant entouré de légendes mortes, rêvant de gloire en fuyant les projecteurs au profit de son propre reflet, il est probable que postérité et oubli soient quelque part synonymes.

 

Morrissey
Au Radiant Bellevue, vendredi 31 octobre


Morrissey


Radiant-Bellevue 1 rue Jean Moulin Caluire
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Johnny Guitar, un ex Smiths à l'Épicerie Moderne

Pop | Après une seconde vie de mercenaire, l'ex-compositeur et guitariste mythique des Smiths, Johnny Marr, enfonce avec son premier album personnel le clou d'une carrière solo très tardive entamée en 2013. Et prouve qu'il n'est jamais trop tard pour (re)trouver sa voie. Et sa voix.

Stéphane Duchêne | Mardi 20 novembre 2018

Johnny Guitar, un ex Smiths à l'Épicerie Moderne

Longtemps homme de l'ombre, Johnny Marr aura mis plus de trente ans, depuis la séparation des Smiths dont il était le guitariste carillonnant et l'ingénieux du son, pour investir le devant de la scène. L'ex-alter ego/Némésis de Morrissey a ainsi multiplié les collaborations, où ses talents de caméléon musical lui permettaient de briller dans le brouillard, que ce soit aux côtés de The The, des Pretenders, de Modest Mouse, de Bryan Ferry, des Pet Shop Boys, au sein d'Electronic, formation née de son association avec le chanteur de New Order et autre monument mancunien, Bernard Sumner, des dispensables Cribs ou de ses Healers, et n'a commencé à assumer de se produire en solo qu'en 2013 avec The Messenger immédiatement suivi de Playland (2014). Mais ces deux premiers

Continuer à lire

Prémices de Smith : "England Is Mine"

Biopic new wave | de Mark Gill (G-B, 1h34) avec Jack Lowden, Jessica Brown Findlay, Jodie Comer…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Prémices de Smith :

Binoclard passant le plus clair de son temps dans sa chambre à écrire tout le mal qu’il pense de la scène rock locale ou à mimer ses artistes vénérés, Steven Patrick Morrissey attend l’heure propice. Celle où il lâchera son boulot d’employé de bureau pour montrer ce qu’il a dans les tripes… Des tripes de végétarien, cela va sans dire pour qui connaît le prosélytisme du leader des Smiths en la matière. Mais, et c’est le moindre des mérites de ce film, il n’a rien de ces biopics ordinaires rivés sur la légende dorée de la célébrité dont ils retracent le parcours, et qui insistent sur ses particularismes ou ses épiphanies avec une discrétion de marteau-piqueur. Ici, c’est à peine si un plan sur une assiette de légumes atteste du régime non carniste du futur chanteur. Autrement dit, si son “identité végane” est prise en compte, elle n’est pas considérée comme déterminante dans sa construction artistique. Corollaire : les exégètes de Morrissey n’apprendront rien qu’ils ne sachent déjà sur leur idole ; quant à ceux qui ne le connaissent pas, ils suivront l’itinéraire d’une jeunesse britan

Continuer à lire

Pas de report pour Morrissey

MUSIQUES | On le pressentait, c'est désormais officiel (et triste) : le concert de Morrissey au Radiant-Bellevue, annulé suite à une ravageuse épidémie de gastro dans les (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 14 novembre 2014

Pas de report pour Morrissey

On le pressentait, c'est désormais officiel (et triste) : le concert de Morrissey au Radiant-Bellevue, annulé suite à une ravageuse épidémie de gastro dans les rangs de son groupe, ne sera finalement pas reporté. Ceux qui avaient conservé leur billet dans l'espoir de son retour sont donc invités à se le faire rembourser dans leur point de vente.

Continuer à lire

Morrissey - World Peace Is None of Your Business

MUSIQUES | Il y a vingt ans, Morrissey publiait Vauhxhall and I. Une merveille de sensibilité combinant avec un souffle rare l'art de la torch song et du crooning (...)

Stéphane Duchêne | Samedi 1 novembre 2014

Morrissey - World Peace Is None of Your Business

Il y a vingt ans, Morrissey publiait Vauhxhall and I. Une merveille de sensibilité combinant avec un souffle rare l'art de la torch song et du crooning soul. Le Moz a alors 35 ans – soit l'âge où, répète-t-il souvent, les compositeurs classiques sont déjà morts – et on peut dire ce qu'on voudra, en solo, il n'a jamais fait et ne fera jamais mieux. Ni même aussi bien. Il aurait pu mourir tranquille. Certains vous diront que World Peace Is None of Your Business, premier album post-autobio paru cet été, est justement son meilleur depuis Vauxhall. Il ne faut à peu près rien en croire. Déjà parce qu'on nous fait le coup à chaque fois, ensuite parce que même dans ses tentatives de recréer certaines des atmosphères singulières de Vauxhall (I Am Not a Aan est à sauver coûte que coûte) ou de renouer avec le glam contondant de Your Arsenal (Staircase at the University,

Continuer à lire

10 concerts à ne pas rater

MUSIQUES | Ils sont inclassables, inattendus et/ou trop beaux pour être vrais. Dans tous les cas, nonobstant toute comparaison avec ceux mentionnés par ailleurs dans ce dossier, ces dix concerts compteront à coup sûr parmi les plus mémorables de la saison. Stéphane Duchêne et Benjamin Mialot

Benjamin Mialot | Mardi 23 septembre 2014

10 concerts à ne pas rater

Frànçois & the Atlas Mountains La Vérité, il était temps. Depuis la sortie du splendide Piano Ombre, leur sixième album (eh oui !) à classer tout en haut de la pile des réussites discographiques de l'année, toutes catégories, nationalités, poids, sexes et habitudes alimentaires confondus, Frànçois et ses Montagnes de l'Atlas n'avaient pas encore trouvé l'occasion de venir. Fort dommageable quand on sait à quel point on a aussi affaire là à un démentiel groupe de scène. Voilà la chose doublement réparée. D'abord à Just Rock?, qu'on ne remerciera jamais assez d'avoir dégainé le premier sur ce coup-là. Ensuite, un peu plus tard, à Nouvelles Voix. La Vérité, ça fait plaisir.Le 9 octobre au TransbordeurLe 22 novembre au Théâtre de Villefranche Morrissey

Continuer à lire

Let's folk !

MUSIQUES | Où qu'il puise ses origines éparpillées, le folk aura toujours été une affaire de transmission. C'est bien là l'esprit de la double rencontre organisée à la (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 25 janvier 2013

Let's folk !

Où qu'il puise ses origines éparpillées, le folk aura toujours été une affaire de transmission. C'est bien là l'esprit de la double rencontre organisée à la Maison du Livre, de l'Image et du Son de Villeurbanne. D'abord, autour de l'ouvrage Folk et Renouveau (Le Mot et le Reste), publié en 2011 par Bruno Meillier et l'immense Philippe Robert : une plongée dans pas moins de neuf décennies d'americana, d'Harry Smith à Bon Iver, en passant par les incontournables Dylan, Donovan, Young, Jansch et consorts pour comprendre non seulement d'où elle vient mais également où elle va. À ce titre, il sera aussi utile d'aller à la rencontre de Yann Tambour, alias Stranded Horse, petit gars du Cotentin bercé au rock anglais et toqué de kora, instrument traditionnel mandingue dont la pratique est traditionnellement réservée à la caste des griots mais dont il fait son miel en même temps qu'une drôle de tambouille, entre folk, musique africaine et pop anglo-saxonne. Sur le sublime Humbling Tides, il reprenait par exemple

Continuer à lire