Art Garfunkel : « ne vous accommodez pas à l'âge, ignorez-le. »

Entretien | On a passé un coup de fil à Art Garfunkel, il nous a parlé de marche à pied, de poésie et aussi de musique. On confirme : il a retrouvé de la voix.

Anaïs Gningue | Mardi 14 février 2017

Photo : © Gil Cohen Magen / AFP


Comment imaginiez vous le monde d'aujourd'hui dans les années 60 ?
Art Garfunkel : J'ai dû combattre le cynisme, constamment. Le monde n'évolue pas, il se dégénère. Il ne tourne pas dans le bon sens, il n'avance pas. C'est très tentant de dire ça et c'est très cynique. Les guerres s'accumulent et ne nous apprennent rien ! On ne fait que nettoyer nos erreurs.

La preuve en est avec l'élection de Trump. Êtes-vous inquiet pour l'avenir de la culture aux États-Unis, sous son mandat ?
Vous mettez le pied dans une chambre sombre, sans aucune source de lumière. Oui, cela m'effraie.

Et vous, comment allez-vous dans ce monde ?
Je travaille dur, je suis un homme heureux et chanceux. Si tu passes ta vie à chanter des chansons, tu es un homme heureux. Quand tu es un chanteur, il y a deux façons de t'exprimer : tu vas au studio faire des albums ou tu vas sur scène pour faire du live. En ce moment, j'ai du mal à créer des albums, je ne comprends pas l'industrie du disque. Alors je suis ravi de performer, de venir en France.

Sur cette tournée, le « less is more » est-il toujours d'actualité ?
Quand j'ai tragiquement perdu ma voix en 2010, il a fallu inventer une nouvelle manière de chanter, car je ne voulais pas m'arrêter. J'ai donc parié sur un show qui m'exposait dangereusement, en lisant mes poèmes en prose sur scène, avec mes chansons, et juste une guitare Martin. J'ai joué avec une voix qui n'était pas totalement réparée, en la mettant en avant dans les arrangements.

Tous les chanteurs ne peuvent se relever mentalement et physiquement d'épreuves comme celles-ci...
Oh oui ! C'était un challenge de sortir mon épingle du jeu et de surprendre.

Qu'il s'agisse de vos origines, de votre passion pour la marche (ndlr : il a déjà parcouru les États-Unis, le Japon et l'Europe) et les voyages, vous avez toujours été tourné vers la planète. Vous êtes un citoyen du monde ?
Complètement. J'adore chanter, et pour qui ? Tout le monde ! Chanter quoi ? Tout ce qui est beau. Ma vie est d'être connecté à tous.

Où en est la rédaction de votre recueil ?
J'emporte mon carnet partout avec moi pour y inscrire les textes qui me viennent spontanément. C'est passionnant. Il y a deux ans, j'ai décidé de réunir ces morceaux chronologiquement, de mon plus jeune âge à aujourd'hui. Je n'aime pas qualifier mes écrits de poèmes, mais je n'ai pas encore trouvé de substitut. Ils retracent mes voyages à travers les États-Unis et l'Europe. Le livre sortira en septembre 2017 chez Knopf, une maison d'édition prestigieuse. J'en suis fier, car je me sens légitimé avec ce contrat et c'est stimulant. Le monde du livre a bien réagi à mon projet et je me suis dit : Oh mon Dieu, je suis écrivain ! (rires)

Planifiez-vous de parcourir un autre pays prochainement ?
Je préfère réfléchir là-dessus à haute voix plutôt que prétendre que je connais la réponse... Je ne sais pas encore. Est-ce que j'ai fini de marcher ? Le souci, c'est que j'ai 75 ans. Si j'écoute mon corps, il me dit « tu n'as pas fini, tu es jeune. » J'ai déjà rejoint Istanbul depuis l'Irlande. Depuis, je me suis dit stop. Où irais-je maintenant ?

On dirait que rien n'est prêt à vous arrêter.
J'ai confié à mon ami Jack Nicholson (NdlR : ils ont tourné ensemble dans le film Carnal Knowledge en 1971) mes réticences à vieillir et il m'a dit « non, non, non G. (il m'appelle ainsi) tu ne dois pas réfléchir de cette manière. Regarde-moi, je ne vieillis pas du tout, je tiens la route. »
Ce à quoi j'ai répondu que l'art était une manière de ralentir et il m'a dit « non, je défie tout ça ! » Depuis, je suis exubérant et excité par la vie. Et ce timbre de voix vieillissant montre que si je dois prendre de l'âge, il en faudra plus à la vieillesse pour m'avoir. Je tiens le coup par amour pour la vie. Ne vous accommodez pas à l'âge, ignorez-le. Rien ne m'arrête, car il faut rester curieux.


Art Garfunkel


Amphithéâtre - Salle 3000 Cité Internationale, 1 quai Charles de Gaulle Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Art Garfunkel à voix haute

Folk | Voix de tête mais pas tête pensante de Simon & Garfunkel, Art Garfunkel eut beaucoup à pâtir de la séparation du duo phare de la deuxième moitié des années 60. Tentant de tracer avec difficulté sa voie d'interprète, il a bien failli s'y perdre, et il a même un temps perdue sa voix, son plus beau trésor.

Stéphane Duchêne | Mardi 14 février 2017

Art Garfunkel à voix haute

C'est l'histoire d'un chanteur fantastique qui au fil de sa carrière a perdu sa voix et de nombreuses fois sa voie. La première en 1970 quand Paul Simon décide de la séparation de Simon & Garfunkel. En pleine gloire, juste après la publication triomphale de Bridge Over Troubled Water (25 millions d'exemplaires vendus). Qu'advient-il alors d'une voix si pure que celle d'Art Garfunkel quand elle n'a plus d'alter ego musical pour la faire danser sur ses mélodies ? On pense souvent à tort que lorsqu'un groupe se sépare, sa voix lead – medium premier vers l'auditeur – n'aura guère de difficulté à poursuivre en solo. Or, elle se retrouve souvent comme une perle sans coquille, contrainte d'emprunter celle des autres, comme un bernard-l'hermite, pour résonner, pour que cette perle brille en miroir de la nacre des chansons. Foutue malédiction des interprètes. Paralysie De cette séparation, Garfunkel, pourtant acteur, poète et bien d'autres choses, ne se remettra jamais vraiment. Sa carrière de chanteur (malgré des compositeurs comme Jimmy Webb en soutien) se délitera au rythme

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