Jeanne ressuscitée

Opéra de Lyon | Jamais là où on l'attend, Romeo Castellucci signe un oratorio d'une immense sobriété porté par une Audrey Bonnet incandescente au bénéficie d'un texte si... "claudelien".

Nadja Pobel | Mardi 24 janvier 2017

Photo : © Stofleth


Quinze minutes. Il a fallu attendre quinze minutes pour que les premières notes de la musique crépusculaire d'Arthur Honegger, composée en 1935 et interprétée par l'orchestre dirigé par Kazushi Ono, retentissent. Le rideau s'était levé sur une salle de classe ; les élèves, des jeunes filles en uniforme, s'en sont échappées dès la cloche sonnée. Un homme prend alors place doucement, opérant un rangement méthodique qui va peu à peu se muer en colère, puis en rage lorsqu'il balance tout le mobilier dans le couloir.

Nulle idée alors que ce puisse être Audrey Bonnet. Pourtant, cette douleur sourde puis violente, la comédienne l'a déjà jouée avec un talent sidérant, notamment et récemment dans Clôture de l'amour. Comme dans cette pièce où elle est Audrey, ici son nom est brodé sur une toile descendue des cintres : elle se (con)fond avec son personnage. Sa métamorphose tout au long de cette Jeanne, sa mise à nu comme sa mise à mort sont d'une beauté quasi christique : tel est le sujet dont s'est emparé Romeo Castellucci.

Rompre les chaînes

Le metteur en scène (aux commandes, comme à son habitude, des décors, de la lumière et des costumes) a su, à défaut de gommer un texte souvent répétitif bien que court (1h20), dépouiller Jeanne d'Arc des symboles lourds qu'elle porte malgré elle (le nationalisme que lui attribue le Front National...). Par son décor, en s'appuyant sur des phrases-clés simples (« Mère, j'ai peur du feu qui fait mal »), via une comptine, Castellucci a rendu à Jeanne son enfance, son innocence voire sa naïveté : « l'épée ne s'appelle pas la mort, elle s'appelle l'amour. »

Et surtout, en étant fidèle, parfois dans une quasi imitation de lui-même (l'équidé immaculé), il a dynamité non seulement le plateau que Jeanne ronge mais aussi les traditions de l'art lyrique. Ici, point de chœur ni de chanteur sur scène. Quelques ombres, une partie de la Maîtrise et Denis Podalydès, récitant. Tout est au dehors. Jeanne entend bel et bien des voix. Luxe et attention suprêmes, les interprètes de celles-ci prennent corps, en costumes, lors des saluts !

Jeanne au bûcher
À l'Opéra de Lyon jusqu'au 3 février


Jeanne au bûcher

Opéra d'Arthur Honegger, dir mus Kazushi Ono, ms Romeo Castellucci
Opéra de Lyon Place de la Comédie Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Pascal Rambert se noie dans les bons sentiments avec "Actrice"

Théâtre | L'auteur et metteur en scène Pascal Rambert signe un nouveau spectacle ampoulé où, à trop clamer son amour pour son art, il se noie dans les bons sentiments et de vrais/faux règlements de comptes.

Nadja Pobel | Mardi 27 février 2018

Pascal Rambert se noie dans les bons sentiments avec

C'est ce qui s'appelle un beau spectacle. 2h15. Un décor touffu composé de gerbes de fleurs en vases par dizaines, un lit d'hôpital vagabond et quelques bancs. Une quinzaine de comédiens et comédiennes, dont deux principales qui n'ont plus à démontrer leur talent (Marina Hands et Audrey Bonnet). Et un texte avec de grandes phrases bien cousues, sur le chagrin notamment (« dans les larmes d'Eugénia, nous voyons notre pays » / « les larmes sont des chiens qui nous mordent en silence »...). Pascal Rambert, quinqua multi couronné et traduit, livre une "pièce russe", imaginée pour la troupe du théâtre d'art de Moscou. Si elle ne s'est toujours pas montée là-bas, la voici ici, créée aux Bouffes du Nord en décembre. Une "actrice" va mourir au fait de sa gloire. Pendant qu'au dehors, nous dit-on, patientent des fans inquiets, autour de son lit funeste défilent ses vieux parents, sa sœur de retour d'exil, ses enfants dont elle s'est peu occupée et ses acolytes de travail. À chaque fois, Pascal Rambert décline des sentences sur la liberté que confère l'art et sa déperdition annoncée puisque « les salles so

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Bolle-Reddat magnifie le Godot de Fréchuret

SCENES | Cinq mois après la version magistrale de Godot par Jean-Pierre Vincent, Lyon reçoit celle du stéphanois Laurent Fréchuret : si le casting est plus inégal, la vivacité et la férocité de l’époustouflant texte de Beckett sont bien là. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 26 janvier 2016

Bolle-Reddat magnifie le Godot de Fréchuret

Pour ceux dont les souvenirs remonteraient aux vieilles années du lycée, il y a urgence à réentendre ce texte. Plus puissant que Fin de partie ou Premier amour qui tournent partout, En attendant Godot est un chef d’œuvre, parfaite alchimie entre une désespérance profonde et un espoir ultime, celui d’être ensemble, toujours, même - et surtout - face à l’inéluctable. Laurent Fréchuret n’a pas souhaité faire le malin face à ce texte-monstre, bien lui en a pris : il suit les très précises indications que Beckett a livré en didascalies et c’est dans ces contraintes qu’il trouve la liberté de rire. Pour cela, le Stéphanois a convoqué un acteur immense, Jean-Claude Bolle-Reddat. Parfait Estragon qui, entre mille autres choses, a été membre de la troupe du TNS époque Martinelli, est passé dans le décapant Prix Martin de Labiche mis en scène par Boëglin, ou a joué au cinéma sous l’œil du surdoué en surchauffe François Ozon (Une nouvelle amie). En une fraction de seconde, Bolle-Reddat est juste et il tiendra cette tension deux heu

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Castellucci : Le parfum du scandale

SCENES | Romeo Castellucci s’engage corps et âme dans la bataille. Et forcément, parfois, ça grince. Sur le concept du visage du fils de Dieu, présenté à Avignon et (...)

Sébastien Broquet | Mardi 19 janvier 2016

Castellucci : Le parfum du scandale

Romeo Castellucci s’engage corps et âme dans la bataille. Et forcément, parfois, ça grince. Sur le concept du visage du fils de Dieu, présenté à Avignon et surtout au Théâtre de la Ville à Paris à l’automne 2011, en fit les frais. Le portrait du Christ est l’élément central du décor. A Avignon, on vit quelques spectateurs s’agenouiller pour prier devant le théâtre. L’institut Civitas commença à s’indigner, suivi par l'église de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, où se réunissent les adeptes de la pensée intégriste de la fraternité Saint-Pie X. Tout resta calme avant le début des représentations à Paris : là des manifestants issus de l’intégrisme chrétien et de l’extrême droite, en possession de places pour certains, s’en prirent aux spectateurs, jetant oeufs, boules puantes, huile de vidange, montèrent sur scène pour réciter des cantiques. La police a dû protéger les représentations. 32 catholiques intégristes furent finalement condamnés en juin 2013, écopant d’amendes de 200 à 2000 euros. Ce spectacle était jugé blasphématoire par les seuls chrétiens de France (à Rome, le spectacle fut donné dans le calme) à cause des dernières minutes de la représentation,

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Rencontre avec Romeo Castellucci : « Pas de sucre dans mon théâtre »

SCENES | Événement : cette semaine, le metteur en scène italien Romeo Castellucci, véritable star du théâtre européen depuis plus de vingt ans, débarque aux Célestins avec "Orestie", relecture du mythe d’Oreste et des codes de la tragédie antique grecque. Un spectacle violent, éprouvant et plastiquement grandiose. Entretien (par mail) et critique. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 19 janvier 2016

Rencontre avec Romeo Castellucci : « Pas de sucre dans mon théâtre »

Tout d’abord, merci de nous accorder cette interview, comme vous en donnez très peu ! Est-ce par ce que vous jugez que vos spectacles n’ont pas besoin d’explications ? Romeo Castellucci : Je trouve que recourir à l’artiste pour mieux connaître son travail est anormal. Je ne considère pas que la théorie, l'explication du processus, les idées ou même les questions universelles que l’on pose fréquemment aux artistes, comme s’ils étaient les ultimes prophètes, soient intéressantes. Selon moi, c’est à la critique de parler correctement du travail des artistes. Nous n'allons pas vous demander de nous "expliquer" Orestie (une comédie organique ?). Mais des questions nous viennent quand même, notamment sur la nature très violente et intense de votre théâtre... Si on met au second plan la poésie de l’Orestie, ce qui reste – visible et terriblement fondamental – c'est la violence. Le langage du poète devient jargon de chasse, mais il n'existe pas de poésie capable de supporter une telle violence ; capable de lui faire concurrence ; capable de l'égaliser. La société tente

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Le freak show de Romeo Castellucci

SCENES | C’est l’histoire d’Oreste, adolescent dont le père Agamemnon est assassiné par Égisthe, l’amant de sa mère Clytemnestre. Devenu adulte, Oreste se vengera en (...)

Aurélien Martinez | Mardi 19 janvier 2016

Le freak show de Romeo Castellucci

C’est l’histoire d’Oreste, adolescent dont le père Agamemnon est assassiné par Égisthe, l’amant de sa mère Clytemnestre. Devenu adulte, Oreste se vengera en tuant le nouveau couple et deviendra donc matricide. Il faut connaître, même de façon partielle, la mythologie grecque, ces Feux de l’amour (et de la mort) antiques, pour saisir pleinement le travail que Romeo Castellucci a mené avec la trilogie d’Eschyle (458 av. J.-C). Le metteur en scène italien est en effet revenu au cœur de la tragédie, s’en est emparé pour la recracher sur scène, avec toute sa violence symbolique. Dans son Orestie, il y a peu de texte (il n’en reste que des lambeaux, en italien surtitré), mais beaucoup d’images fortes et dérangeantes – le spectacle est déconseillé au moins de 16 ans. Castellucci, diplômé des beaux-arts en scénographie et en peinture, y va à fond, jusqu’à l’écœurement. Se réclamant du théâtre de la cruauté d’Antonin Artaud, son art est volontairement organique, notamment dans la première partie, a

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Rentrée théâtre 2016 : n’ayons peur de rien

SCENES | Lancée par la venue de Joël Pommerat et Romeo Castellucci, la seconde partie de saison s’annonce dense et exigeante. Tour d’horizon de ce qui vous attend au théâtre sur les six prochains mois.

Nadja Pobel | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée théâtre 2016 : n’ayons peur de rien

D'un côté la Révolution française revue et corrigée en costard-cravate par Pommerat en 4h30 dans Ça ira (1). Fin de Louis (au TNP, co-accueil avec les Célestins dès cette semaine), de l'autre de vrais singes et des instruments SM pour reconstituer le destin tragique des Atrides dans L’Orestie (aux Célestins, co-accueil avec le TNG plus tard en janvier) du remuant et très rare Romeo Castellucci : le premier mois de l’année ne devrait pas vous laisser indemne. D’autant que s’ajoutent la nouvelle création de Michel Raskine, Quartett d’après Les Liaisons dangereuses (Célestins), pour laquelle il rappelle son duo fétiche Marief Guittier / Thomas Rortais et celle, écouteurs aux oreilles, de Joris Mathieu, l’intriguant Hikikomori (TNG) qui murmurera trois histoires différentes aux spectateurs. Aussi intranquille sera Phia Ménard, artiste transgenre associée au TNG avec son classique Vortex

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Dans la solitude de la Part-Dieu

SCENES | A priori, rien de mieux pour aborder le lien marchand et le désir qui structurent "Dans la solitude des champs de coton" que de le jouer dans un centre commercial. Pourtant, même avec deux grandes comédiennes, la mise en scène de Roland Auzet se dissout dans cet espace sans fin. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 19 mai 2015

Dans la solitude de la Part-Dieu

Un dealer, un client. Vendre, acheter. Ou, à tout le moins, désirer le faire. Car la pièce que Bernard-Marie Koltès a écrite en 1985, quatre ans avant son décès (suivront encore Roberto Zucco ou Le Retour au désert) est un prélude à l’action : ce qui se dit durant 1h15 a trait à la réflexion qui préfigure le geste de céder. Pourquoi et comment s’établit ce lien entre l’un et l’autre, qu’est-ce que ce désir dit de nous ? Quand bien même l’objet de la transaction ne serait pas une drogue, il y a bien une dépendance – voire une nécessité vitale de consommer. Bienvenue, en conséquence, dans ce temple moderne de la pulsion d'achat qu’est le centre commercial de la Part-Dieu, où se cognent aux vitres des enseignes, comme ils se cognent à eux-mêmes, des protagonistes en plein doute. Roland Auzet, qui n’a pas peur de se confronter à des textes âpres, fussent-ils pour les enfants (cf. Aucun homme n’est une île récemment), a choisi de confier ces rôles, jusque-là toujours masculins, à des comédiennes. Un choix qui, sans renverser le propos, a le mérite de prouv

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Bis repetita

SCENES | Dans une extension du grandiose "Clôture de l'amour", l'auteur et metteur en scène Pascal Rambert disserte sur les rapports humains et le théâtre. Mais ses quatre stars, pourtant au meilleur de leur forme, ne parviennent à empêcher ce spectacle, pertinent autant qu’abscons, de patiner dans la prétention. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 27 janvier 2015

Bis repetita

Elle attaque, elle mord. Audrey balance ses sentences brute de décoffrage contre Denis, qui a regardé un peu trop tendrement Emmanuelle. Presque terroriste, la déflagration dure pas moins de 45 minutes. Scandant sa colère d'adverbes («oui parfaitement, très clairement»), elle demande si l'on peut «décrire ce qui a eu lieu.» Puis extrapole : «est-ce qu'on peut décrire le monde ? Est-ce que le langage est la description du monde ?». Car s'entremêlent ici, dans un gymnase dédié à une répétition de théâtre, le travail sur une pièce (sur la vie de Staline) et les rapports intimes des quatres personnes, amis, amants ou ex, qui la montent. Avec Clôture de l'amour, où déjà Aurdey Bonnet et Stanislas Nordey s'entredéchiraient,  Pascal Rambert avait produit un chef-d'oeuvre. Il reprend avec Répétition le même dispositif d'un théâtre où le dialogue est une addition de longs monologues et où les personnages fictionnels se confon

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Vestiges de l’amour

SCENES | Dans un face-à-face étourdissant et éreintant, un couple se déchire avec la violence d’un combat de tranchées : c’est une "Clôture de l’amour", du nom d'une pièce atypique signée Pascal Rambert, prolixe metteur en scène et auteur contemporain. Critique, rencontre avec Stanislas Nordey, partenaire d’Audrey Bonnet au plateau, et tentative de rémission des blessures causées par ce Scud tiré des Célestins. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 29 mars 2013

Vestiges de l’amour

Comment ça va avec la douleur ? Jusqu’à quel point peut-on plier sous les coups de boutoir de celui ou celle qu’on a aimé ? Combien de temps peut-on supporter d’être anéanti ? Si après ces quelques interrogations, Clôture de l’amour ne vous inspire ni rire ni sympathie, c’est normal : cette pièce n’est pas légère, encore moins aimable. Elle est âpre. Elle est aussi et surtout un coup de poing ahurissant dans le théâtre contemporain qu’il est urgent de recevoir. Créé à Avignon en 2011, ce spectacle ne cesse depuis de tourner et de déverser sur les scènes de France et de Navarre une guerre. Celle des sentiments qui foutent le camp et dévastent tout sur leur passage. Sur un plateau nimbé d'une lumière blanche tombée de néons, nous voilà dans un lieu neutre, une salle de répétition. Car les deux protagonistes sont comédiens apprend-on. D’ailleurs Stanislas Nordey joue Stan et Audrey Bonnet joue Audrey. Pascal Rambert, l’auteur et metteur en scène, a souhaité gardé les prénoms des comédiens, avec leur autorisation pour, selon lui, qu'ils soient plus à l'écoute l'un de

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L'addition, s'il vous plaît

SCENES | Festival d'Avignon (8) / Romeo Castellucci. The Four Seasons Restaurant

Dorotée Aznar | Mardi 24 juillet 2012

L'addition, s'il vous plaît

Alors, il est comment le nouveau Castellucci ?  Ce qui est certain, c'est que "The Four Seasons restaurant" ne devrait pas créer la polémique. Et qu'il ne faudra pas trop non plus y chercher l'aspect "based on the true story of Mark Rothko". Car après une formidable introduction où les spectateurs sont soumis aux insoutenables sons produits par des matières aspirées dans un trou noir et un finale tout aussi grandiose dans lequel un tableau vivant emporte tout sur son passage on trouve un... machin antique, interprété  par dix jeunes filles vêtues comme des paysannes. Et dans le machin antique, c'est le drame. Dans les rangs, derrière nous, on parle de "refus de la vulgarité du monde contemporain par la sobriété". Sur la scène, en vrai : c'est juste un peu chiant. Une phrase prononcée par l'un des personnages retient notre attention : "Honore ce que tu ne comprends pas". Pour le coup, on honore Castellucci comme jamais ! Dorotée Aznar

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