Sibelius : Homo Politicus

Pop | Loin des voyages abstraits et astraux des précédents albums, Sibelius se délecte ici à jouer avec les mots des maux d'une époque – la nôtre – rendue à la vanité et à l'absurde jusqu'à en devenir tragiquement poétique.

Stéphane Duchêne | Mardi 30 janvier 2018

Photo : © DR


Répondant à cette vieille énigme s'interrogeant sur la question de savoir si oui ou non, sur une île déserte, les noix de coco font du bruit en tombant, Orval Carlos Sibelius affirme que sa musique serait la même si personne n'était là pour l'écouter.

Or c'est probablement avec ce genre de devise érigée en pavois qu'on va le plus loin, que l'on peut aussi emprunter à l'envie chemins de traverse et autres trous de ver artistiques, en étant assuré qu'on sera suivi par ceux qui le méritent.

Ce que ne se prive pas de faire ici le démiurge au nom d'empereur (d'opérette) du Saint-Empire romain germanique, quand il s'agit sur son Ordre et Progrès : de démultiplier les genres ; de lâcher les guitares (entre math et krautrock) et les machines comme une meute de chiens dans une pop psychédélique parfois rehaussée de cuivres de chasse à cour ; d'assumer de chanter pour la première fois en français, conférant à l'ensemble une patine french pop 70's.

Mais aussi, chose étonnante de la part de Sibelius l'évaporé, de livrer un disque qui a pour titre la devise du Brésil, résolument politique – la chose a d'ailleurs paru, et pas par hasard, dans l'entre-deux tours de la surréaliste présidentielle de l'an dernier.

Coupure générale

Loin des voyages abstraits et astraux des précédents albums, Sibelius se délecte ici à jouer avec les mots des maux d'une époque – la nôtre – rendue à la vanité et à l'absurde jusqu'à en devenir tragiquement poétique.

Sur Les Oubliés : « Le bonheur se répand comme un cancer dans le cerveau des gens » et il n'y a décidément rien à sauver, entre Coupure générale et chronique d'un suicide en devenir (Coeur de verre).

Confirmation définitive en sortie d'album avec Désastres et Compagnie, annonçant à l'heure de son écriture, la catastrophe à venir (ou sa menace), qu'on devinerait atomique : « Agiter la menace de l'Apocalypse est utile / Pour inciter les masses à danser comme des poules » avant cette conclusion résumant parfaitement cette idée d'un Ordre marmoréen et d'un Progrès gélatiné – en même temps que l'année politique passée dans un pays où la « rébellion nouvelle est modérée » : « Et comme un seul homme nous marcherons vers la victoire totale du surplace ».

Dans cet élan sclérosé, celle d'Orval Carlos Sibelius est pourtant celle du mouvement perpétuel et de la révolution permanente. Dommage que les vrais révolutionnaires, ceux qui sont prêts à risquer de marcher seuls pour leurs idées, ne se présentent pas aux élections.

Orval Carlos Sibelius + Bess of Bedlam
Au Bal des Fringants le jeudi 1er février


Orval Carlos Sibelius + Bess Of Bedlam

Pop + psych folk
Le Bal des Fringants 11 rue du bon pasteur Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Stéphane Duchêne | Mardi 2 mai 2017

Who's (Born) Bad ?

Quand on lui parle de la tournée anniversaire qui vient couronner la belle décennie musicale du label Born Bad, JB Guillot avoue qu'il se serait bien passé d'un tel raout, que son emploi du temps est bien assez chargé et qu'il se serait plutôt fait un cadeau à lui-même. Pourtant cette tournée est bien là, elle existe - « il y avait beaucoup de demandes » avoue-t-il. Comme existe encore Born Bad, le label phare du renouveau rock et pop français, en réalité né en 2006. Parfois au grand étonnement de son fondateur, rocker alternatif qui souhaite à l'origine remettre à l'heure les pendules de l'indépendance déréglées par son expérience de directeur artistique en major (voir interview). Premier groupe signé, comme un symbole : Frustration – « meilleur groupe de post punk français », précise-t-il – dont le batteur est propriétaire de la boutique Born Bad à laquelle s'adosse le label sur les modèles de Rough Trade ou New Rose. D'entrée, Born Bad se veut « très cocardier », soucieux de défendre la contre culture française : de rééditions de pépites françaises 60's, 70's, 80's, oubliées (« une façon de revendiquer une f

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Stéphane Duchêne | Vendredi 29 novembre 2013

2013, l'odyssée de la pop

«Une symphonie adolescente adressée à Dieu» disait le Beach Boy en chef Brian Wilson à propos de Pet Sounds. Il y a quelque chose de cela dans le Super Forma d'Orval Carlos Sibelius. A ceci près qu'il faut lui amputer le terme adolescent et constater qu'il tient davantage de la folie multiforme de Smile, l'album longtemps inachevé de Wilson. En quête de la pierre philosophale pop, Super Forma bâtit à la fois la symphonie et la cathédrale – à ciel ouvert – dans laquelle la jouer. Mieux, on jurerait que l'album a été choisi par quelque autorité spatiale pour faire parvenir à nos lointains voisins de l'espace la quintessence de la musique terrienne. Car, oui, on trouve de tout chez Sibelius, connecté comme les Na'vi d'Avatar au sel de la terre musicale : folk (plusieurs fois) Centenaire (du nom du groupe qui le fit un peu connaître) ; psychédélisme forcément débridé ; shoegazing (Good Remake) ; choeurs plagistes et séraphins ; surf music (Asteroïds) : tropicalisme brésilien (un peu partout) et, quand Orval lâche la bride : embardées prog à la Kevin Ayers et détou

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Stéphane Duchêne | Jeudi 19 septembre 2013

Le freak, c’est chic

Comme pour toute saison, tout événement, tout lancement, il nous faut un parrain, un type dont la stature et l'aura donnent immédiatement le ton. C'est Florent Pagny en total look peau de zobi à la Star Academy ou Alain Delon tenant des propos contre-intelligents sur l’homosexualité dans C à vous. Car oui, souvent, on a affaire à un type qui peut partir en vrille à tout moment, se mettre à dire n'importe quoi, comme n'importe quel parrain dans n'importe quel événement familial, ou comme un parrain de la mafia un peu sur les nerfs. C'est très bien, ça fait parler. Nous aurions pu assez logiquement choisir le parrain rock Don Cavalli, d’origine italienne et d’aspiration amerloque, comme tout parrain qui se respecte, et dont Les Inrocks qualifient avec raison la production de «rock tordu et primitif», quelque part entre la sève de Johnny Cash et les débordements d’un Beck. Bref, l’éternelle histoire du type né au mauvais endroit au mauvais moment et qui s’en accommode par le voyage intérieur (sur son dernier disque il va même jusqu’en Asie). En plus, dans le civil,

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