Mère du punk, fille de Brecht

Cabaret | Drôle de programme que ce concert qui nous annonce l'icône punk sexagénaire Nina Hagen chanter Bertolt Brecht dans la grande salle de l'Opéra. Et pourtant pas tant que ça. Explications.

Stéphane Duchêne | Mardi 22 mai 2018

Photo : © DR


« La mère du punk chante Brecht à l'Opéra de Lyon, une première en France ! », nous annonce l'Opéra en claquant son point d'exclamation tel un fouet pour souligner l'extraordinaire de la chose. Tu m'étonnes. Et pourquoi pas « Johnny Rotten reprend Gershwin ! » ?

Parce que quel que soit le souvenir qu'on ait de l'icône punk allemande – une sorcière post-apocalyptique qui nous prouve qu'on peut s'essuyer les yeux avec la langue ; son drôle d'African Reggae (son tube porté par un yodel tyrolien malade) ; son cours de masturbation féminine à la télé ; la légende (vraie) selon laquelle elle fut expulsée de sa RDA natale à l'âge de 20 ans pour attitude anti-sociale – il n'y a rien de plus logique.

Car la "Mère du punk" est une "enfant de Brecht". Sa propre mère, à Nina, pas Brecht, actrice et cantatrice célèbre travailla avec le grand Berltot au Berliner Ensemble dans la première moitié des années 50, juste avant la naissance d'une Nina qui, enfant, se glissait parfois seule contre 55 pfennigs dans les travées du théâtre fondé en 1949 par le dramaturge. Quant à son beau-père, Wolf Biermann écrivain, compositeur et dissident, avec lequel elle fut expulsée de RDA, il fut le disciple d'un des collaborateurs de Brecht, le compositeur Hanns Eisler.

Comme un gant

Au fond, c'est même un peu comme si la carrière musicale de la versatile Nina – elle vante successivement les mérites du LSD et du macrobiotique, de Dieu et de Krishna, tâte de la dance, du métal, du rap et de la musique indienne, reprend Dylan, Depeche Mode et Solomon Burke et ne sort son premier véritable album punk que dans les années 90 – n'était qu'un long détour pour revenir à Brecht. Ce qu'elle fait par étapes en s'attaquant à la comédie musicale - déjà explorée avec sa version de New York New York - sur les albums Big Band Explosion et Irgendwo auf der Welt) puis plus précisément encore à Brecht lui-même en incluant dans ses albums des morceaux écrits par le dramaturge.

Mais c'est en 2015, pour fêter ses 60 ans que la chanteuse - que l'influence du cabaret berlinois n'a malgré tout jamais quitté - décide de monter sur la scène du Berliner Ensemble pour un spectacle entièrement consacré à Brecht et ses collaborateurs (Kurt Weill et Eisler en tête). Une évidence pour elle, qui se transforme en fête familiale, la mère de Nina montant sur scène pour chanter avec sa fille les œuvres de celui qui l'a mise sur scène.

Trois ans plus tard, l'évidence est à ce point toujours là que Nina Hagen, qui a fêté l'an dernier ses 40 ans de carrière, continue de célébrer une œuvre qui lui va comme un de ces drôles de gants qu'on lui a souvent vu porter.

Nina Hagen chante Brecht
À l'Opéra le dimanche 27 mai


Nina Hagen chante Brecht


Opéra de Lyon Place de la Comédie Lyon 1er
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