Oui, Transfer

Indie Rock | Pour sa troisième édition, le festival Transfer, qui prend désormais ses aises sur trois jours, continue de creuser le sens du mot "exigence" et l'intrépidité esthétique de la production indé. S'affirmant comme un événement de plus en plus enthousiasmant d'édition en édition. Sélection forcément subjective, mais pas que, des incontournables de l'événement.

Stéphane Duchêne | Mardi 5 mars 2019

Photo : © DR


Jacco Gardner

Avec Cabinet of Curiosities (2013), Jacco Gardner en avait éveillé pas mal, de curiosités. Un intérêt et un talent confirmés ensuite sur Hypnophobia (2015) qui avait achevé de placer le jeune homme sur le trône du psychédélisme rétro néerlandais – un concept en soi. Sur ce trône, Jacco aurait pû écraser quelques lauriers de son royal séant. Oh nee ! C'était mal le connaître. Car c'est en apesanteur et dans une veine rétro-futuriste – où le terme futuriste résonnerait plus fort – que nous est réapparu le koning de la pop prétendument vintage avec Somnium. Et en mode exclusivement instrumental – ce qui dans le domaine de la pop, fut-elle indé, équivaut à une forme de suicide dont les trompe-la-mort comme Gardner se rient allègrement. Un voyage fascinant dont il nous fait revivre la magie en concert avec un live en quadriphonie et en images spécialement conçu pour une expérience sensorielle en parfaite symbiose avec le dogme psychédélique et sa quête éperdue d'expérimentations.


Temples

Noël Gallagher, qui n'a pas le compliment facile, en avait fait un temps son groupe préféré. On imagine pourtant, lui qui était alors versé dans une quête effrénée de perfection psychédélique qui confinait à la balourdise, comme il devait être secrètement jaloux du talent insolent et des doigts de fées de James Bagshaw, grand prêtre de ce Temples. Lequel semblait, et semble toujours, en mesure et en un claquement de doigts, quel que soit l'instrument ou les possibilités d'arrangement qu'on lui met – qu'il se met, surtout – entre les mains, d'accomplir les plus belles prouesses mélodiques et harmoniques. Sautillant ainsi allègrement sur les plate-bandes des plus grands maîtres 60's de l'art pop, lysergique ou pas d'ailleurs. L'époustouflant Sun Structures (2014), qui se bâfrait de cordes, et l'étonnant Volcano (2017), qui opérait un virage synthétique, le prouvèrent d'une manière éclatante. Leur successeur étant attendu comme l'astre solaire au-dessus d'un temple Inca, il sera peut-être temps d'en découvrir les contours scintillants lors de la prestation de Temples à Transfer.


Beak>

Dans la sphère indé, ceux qui semblent accorder le moins d'importance et même d'intérêt à Beak>, formation de Bristol fomentée il y a une décennie par le sorcier de Portishead Geoff Barrow, ce sont encore les membres de Beak> eux-mêmes. Lesquels n'ont jamais vu dans ce projet autre chose qu'une récréation, un laboratoire d'expérimentation et au fond un joli foutoir où se défouler, eux qui ne cessaient à longueur d'interview d'en minorer l'intérêt et l'importance, s'agaçant presque qu'on les contredise. Ce fut pourtant fait par un certain public – dont une partie idolâtrait Barrow pour le travail commis au sein de Portishead, parfois porté comme une malédiction – qui s'amouracha à raison de ce krautrock – disons ça comme ça – cultivant l'art du bancal, de la dissonance et du faussement inachevé. Au point que Beak> a bien dû finir par se prendre au sérieux et, sans abandonner sa posture de maverick, livrer des disques de plus en plus denses qui en font désormais un groupe important, charriant malgré-lui un culte certain. Et de ses passages en concert, de petits événements.


Marble Arch

Si son nom évoque un emblématique monument londonien et sa musique rappelle, dans un tout autre genre, non architectural celui-là, quelques emblématiques monuments tout aussi britanniques, qu'on ne s'y trompe pas. Marble Arch est bien français, monsieur. Derrière ce nom se cache en effet un orfèvre du shoegazing et de la dream pop bien de chez nous, Yann Le Razavet, qui avait frappé les esprits avec The Bloom of division en 2014. The Children of Slump, son successeur, s'apprête à déployer des ailes qu'on ne lui soupçonnait pas et qui transcendent, dans une production plus exigeante, les genres précités. À suivre.


Raoul Vignal

Dans cette programmation, dont une belle proportion appuie sur le ressort d'une nostalgie parfois inconsciente, on ne pouvait pas ne pas citer le régional de l'étape Raoul Vignal, l'un des talents folk les plus discrètement incandescents du paysage. Car l'an dernier, l'auteur du sublime et très drakien The Silver Veil (2017), nous est revenu, après une cascade de concerts à fleur de peau, avec un non moins splendide Oak Leaf où sa sensibilité, son art du finger picking et ses arrangements comme saupoudrés de poussière d'étoile – et ici enrichis de quelques fantaisies – font une fois de plus merveille. Il n'est que justice que Vignal soit à l'affiche d'un tel festival.

Festival Transfer
À l'Épicerie Moderne et au Transbordeur les jeudi 7, vendredi 8 et samedi 9 mars


Temples + Lebanon Hanover + Health + Johnny Mafia

+ Marble Arch + Pom Poko + Raoul Vignal
Transbordeur 3 boulevard Stalingrad Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Jacco Gardner + Le Comte


Épicerie Moderne Place René Lescot Feyzin
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


Beak> + Toy + Drahla + Gum Takes Tooth + Lice + She past away

+ Ditz + Off Models
Transbordeur 3 boulevard Stalingrad Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Raoul Vignal se dévoile au Groom

Folk | En 2017, un album titré The Silver Veil a levé le voile sur le grand talent d'un jeune folkeux lyonnais nommé Raoul Vignal, parti marcher, au gré de chansons traversantes, sur les traces de Nick Drake et de ses héritiers en mélancolie minimaliste. Après de nombreuses premières parties, le voici en tête d'affiche au Groom.

Stéphane Duchêne | Mercredi 17 janvier 2018

Raoul Vignal se dévoile au Groom

Il n'est jamais très avisé d'évoquer la météo dans une chronique musicale. Ni jamais, d'ailleurs, tant le sujet est une preuve à charge de l'épuisement de tout autre – pour la faire courte, c'est un peu paresseux. Mais c'est un fait : s'il ne l'a sans doute pas fait exprès, en titrant son album The Silver Veil, pour rendre hommage à ce linceul gris qui recouvre souvent Berlin, où il a passé une partie de ces dernières années et enregistré ce disque, le Lyonnais Raoul Vignal, l'une des belles révélations de 2017, l'a sans doute condamné à devenir la bande-son de cet hiver qui nous prive de lumière derrière des rideaux de pluie ou le molleton de nuages figé comme un tombeau de marbre gris que même la tempête ne parvient pas à balayer. Pour preuve les titres des morceaux de The Silver Veil : Hazy Days, pour ouvrir ce doux bal, puis Under the same sky, Whispers, The Silver Veil, Shadows sont autant de références à un monde en demi-teinte, en clair-obscur. Mais cette bande-son, bien douce et cotonneuse, enveloppe et réchauffe dès les premiers arpèges de l'album, dès le premier contact avec cette voix q

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Quirky : l'étrange festival au Bal des Fringants

Quirky Festival | Insolite, biscornue, étrange, voici comment l'on pourrait qualifier la programmation de l'édition printanière d'un Quirky Festival, si riche de révélations et de talents, mêmes confirmés, à découvrir, qu'elle méritait bien une petite sélection suggestive et subjective.

Stéphane Duchêne | Mardi 2 mai 2017

Quirky : l'étrange festival au Bal des Fringants

Raoul Vignal Derrière ce patronyme peu glamour se cache l'une des révélations lyonnaises de ces derniers mois : un artiste folk aux doigts de fées dont l'art du picking et le goût pour la mélancolie évoquent de loin en loin un Nick Drake à moustache. Loin d'être un débutant, Raoul a déjà à son actif trois EP, une BO de film et une petite réputation berlinoise consécutive à un séjour de deux ans dans la capitale allemande. Mais c'est bien son premier album, The Silver Veil (Talitres) qui voit sa côte exploser. Enregistré à Berlin, le disque dont le titre évoque pour le coup le ciel posé comme un drap sur la capitale allemande, lève paradoxalement ce même voile sur un talent au potentiel immense qui fait le lien entre diverses écoles : celle de l'American primitive de John Fahey et Robbie Basho, celle du revival folk contemporain (José Gonzalez, Kings of Convenience) et celle, donc, unique de Nick Drake, décédé à l'âge où Vignal sort son premier album. Comme un signe d'héritage. Raoul Vignal

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Temples au dessus du volcan

Psychédélique | En troquant la théorie des cordes du classicisme psychédélique contre des claviers, avec Volcano, Temples se réinvente un lysergisme rétro-futuriste toujours truffé mais jamais étouffé d'influences, dans le sillage de son génial leader James Bagshaw, toujours en fusion créatrice.

Stéphane Duchêne | Mardi 11 avril 2017

Temples au dessus du volcan

Avec leur touche d'enfants des sixties et leurs coupes de cheveux estampillées Brian Jones/Marc Bolan (selon la nature de cheveu de l'intéressé), les Temples semblent tout droit sorti d'un cliché rock valant image d'Épinal de la grande époque psychédélique. Mais en fils de leurs temps, c'est de YouTube que ces quatre anglais sont tombés dans la marmite rock, sur la foi de quelques tubes abondamment cliqués. C'est bien ce mélange de deux époques, de deux mondes pour ainsi dire, que représente Temples, le rêve analogique et l'ère numérique, la post-modernité singeant la modernité d'antan. À ce petit jeu James Bagshaw, leader et homme à tout faire choucrouté du groupe est très fort. Du temps de leur premier album, en 2013, des figures comme Johnny Marr et Noël Gallagher n'avaient pas hésité, paternalistes mais un rien jaloux, à qualifier la bande de James Bagshaw de « meilleur groupe britannique. » Un titre remis en jeu à peu près chaque semaine outre-Manche mais qui ne se refuse pas. Un titre, surtout, qui a tendance à faire perdre ses moyens quand vient l'heure de songer au successeur d'un premier album dans lequel o

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Temples : du soleil

Musiques en Stock | Quatuor de poupées psychés piquées de mysticisme et touchées par la grâce, Temples s'affirme comme les têtes (et quelles têtes !) de gondole du rayon lysergique de la grande épicerie indie rock. Au point qu'il se pourrait fort bien qu'avec leur Sun Structures, le soleil ne se couche pas sur Musiques en stock.

Stéphane Duchêne | Mardi 21 juin 2016

Temples : du soleil

Si l'on peut considérer qu'à notre époque un groupe psychédélique peut en cacher un autre, c'est doublement vrai en ce qui concerne Temples. Le groupe de James Edwards Bagshaw a tendance à boucher capillairement la vue vers la concurrence. Reste que ce serait un peu court – même si c'est long et touffu – car c'est surtout dans le domaine musical que Temples bouche la vue vers, et à, la concurrence. Au point de taper dans l'œil de Noël Gallagher — qui même dans ses rêves les plus fous n'a jamais pu approcher ne serait-ce qu'à un cheveu d'un tel sens du psyché — et même de Johnny Marr, ancien artificier à manche des Smiths, Robert Wyatt ou les Stones. Nés au succès par l'opération du Saint-Esprit (comprendre le Dieu Internet, multiplicateur des fans de leur première composition authentifiée, Shelter Song), les quatre garçons dans le vent de Kettering, férus de mysticisme, ont su le préserver par un sens de la composition et de l'arrangement (ces cordes !) qu'on ne retrouve guère aujourd'hui dans leur génération que chez un Jacco Gardner. Et par un sens du rappel à la nostalgie (cette voix qui évoque tantôt John Lennon dans ses moments les plus inspiré

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Jacco Gardner : l'insomaniaque

MUSIQUES | Second album et concert lyonnais en deux ans pour le jeune Hollandais planant Jacco Gardner, la nostalgie musicale toujours chevillée à l'âme mais explorant d'autres territoires du spectre, pour ne pas dire du fantôme psychédélique. Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Mardi 5 mai 2015

Jacco Gardner : l'insomaniaque

L'hypnophobie, qui donne son titre au tout récent Hypnophobia de Jacco Gardner, démiurge maniaque faisant tout lui-même, fait référence à la peur de s'endormir (ou d'être hypnotisé, ce qui revient à peu près exactement au même). L'hypnophobique ne craint pas le réveil mais la perte de conscience qu'induit l'endormissement. Autrement dit, il y a là quelque part, la crainte d'un lâcher prise dont on ne reviendrait pas. On reste donc bien en terrain furieusement psychédélique, puisque s'il est des expériences dont beaucoup ne sont pas revenus, soit parce qu'ils n'ont pas pu, soit parce qu'ils n'ont pas voulu, ce sont bien les expériences psychédéliques. Lors d'un précédent article consacré au jeune batave obsédé par les sixties, nous faisions ainsi référence à la figure tutélaire de Syd Barrett, jamais redescendu de son arbre à LSD, pas plus qu'il n'est sorti de sa cage à folie. Étrange titre donc de la part d'un jeune gars qui n'a que le rêve, l'expérience de décorporation et le voyage mental dans le temps pour moteurs. Claust

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Bruits de saison

MUSIQUES | Est-ce parce qu'on commence à être habitué à ce genre de cirque ? Toujours est-il que non, le bruit qui accompagnera la venue lyonnaise d'une Christine & the Queens au sommet du succès ne suffira pas à éclipser le reste d'une programmation de fort belle facture. Et vous savez quoi ? C'est tant mieux. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Mardi 6 janvier 2015

Bruits de saison

En matière de musique, la hate est un fruit de saison, savamment cultivée par les réseaux sociaux, par ce fléau mondial que constitue l'aigreur d'estomac – surtout en sortie de fêtes de fin d'année –, par quelques médias victimes d'hypocondrie culturelle et, il faut bien le dire, par ceux qui la provoquent. On a ainsi droit comme ça à un ou deux boucs émissaires par an cristallisant les crispations d'une certaine branchitude mal définie. On ne vous fera pas languir plus longtemps : après Woodkid, Stromae et Fauve (qui reviendra, le 2 avril, en grande surface qui plus est, puisqu'à la Halle Tony Garnier, ramasser des forêts de cœurs avec les doigts et sans doute quelques seaux de merde), c'est au tour de Christine & the Queens (4 mars au Transbordeur) d'énerver son monde sur le thème : talent fou ou blague de l'année ? Alors oui, dans ces cas-là, o

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Le petit Syd

MUSIQUES | Très tôt barré dans les late 60's triomphantes, gonflées de psychédélisme et gonflées tout court, nourri de ces disques révolutionnaires qui ont changé la face de la pop, le néerlandais Jacco Gardner apparaît tout autant comme le fantôme d'une époque révolue que comme son descendant prodigue. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 17 janvier 2014

Le petit Syd

On sait qu'une fois que Syd Barrett eut fermé la porte de sa chambre, plus rien ne fut jamais comme avant. Cerveau grillé, âme abductée, corps camisolé dans un bad trip éternel, inspiration évaporée. Si seulement quelqu’un lui avait ouvert cette porte derrière laquelle il s’était condamné. C'est arrivé quarante ans plus tard, en la personne du Néerlandais Jacco Gardner, réapparu en lieu et place de l'Anglais cramé avec son album Cabinet of Curiosities. Comme après une aventure digne des frères Grimm, quête "cantique" et initiatique de plusieurs années passées à composer ce coup de maître. Le type avoue s’être perdu dans le temps, du jour où il a écouté Barrett – qui aura donc été ironiquement son fournisseur de champignon magique – avant de se boulotter tout ce que les 60’s ont produit de meilleur. En chemin, il aurait croisé tous les génies qui ont fait de l'année 1967 l'année zéro de la pop, le point de départ d'un ruban de Moebius qui toujours ramènerait, en guise de morale, aux mêmes chefs-d’œuvre : Barrett donc (See Emily Play), Floyd (Piper at the Gates of Dawn), Beatl

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Un B qui veut dire Barrow

MUSIQUES | En concert cette semaine au Sucre avec son groupe Beak>, qui ose l’anachronisme krautrock dans une industrie musicale qu’il défie et dont il se défie, Geoff Barrow a participé avec ses acolytes de Portishead à la légende du "son de Bristol", avant de le faire voler en superbes éclats. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 novembre 2013

Un B qui veut dire Barrow

Le nom de Barrow fut porté jadis par un célèbre bandit, Clyde, qui avec sa compagne Bonnie eurent droit à une fameuse postérité cinématographique et musicale. L’autre Barrow, qui nous intéresse aujourd’hui, s’appelle Geoff et il partage avec son homonyme le goût des hold-ups et des provocations à l’ordre établi. Point de banques à son horizon, mais des studios, des salles de concert et une industrie musicale dont il se plaît à bousculer les règles. Geoff Barrow, c’est un des trois mousquetaires de Portishead avec Beth Gibbons et Adrian Utley, un groupe qui allait participer à un des courants les plus importants de la décennie 90 : le trip hop, terme attrape-tout auquel on préfèrera son alias géographique, le "son de Bristol". Dans le cas de Barrow, la géographie n’a rien d’anecdotique d’ailleurs : après le divorce de ses parents, le bambin britannique part avec sa mère s’installer dans une ville du Sommerset appelée Portishead, dix bornes à l’ouest de Bristol, 20 000 âmes et un port en déshérence. À vingt piges à peine, Barrow commence à traîner dans les studios de Bristol et bosse sur le mythique album de Massive Attack Blue Lines, pierre fondatrice du

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