Julien Peultier : « montrer ce que représente la pression d'un deuxième album »

Documentaire | Ce 5 mai sort "The Big Picture, le documentaire", réalisé par Julien Peultier, guitariste de Last Train, sur l'enregistrement du deuxième album du groupe en Norvège. Il nous raconte le pourquoi et le comment de ce film qui, en relatant les affres de la création collective, célèbre la belle amitié de quatre collégiens devenus l'un des rock band les plus importants du circuit indé français.

Stéphane Duchêne | Mercredi 5 mai 2021

Photo : © DR


Last Train semble documenter beaucoup de choses sur sa vie de groupe, mais comment en êtes-vous arrivés à ce documentaire ?
Julien Peultier
: Je documente tout ce qui se passe avec Last Train depuis assez longtemps, en tournée notamment. D'ailleurs ce n'est pas toujours évident, j'ai parfois envie de me poser dans le van et de ne rien faire. Du coup, quand on est parti enregistrer The Big Picture en Norvège on a emmené avec nous Hugo Pillard qui fait des clips pour Fauve, Pomme, Tim Dup et c'est lui qui a fait ce travail de documentation. C'était très important que ce soit fait par quelqu'un d'extérieur, parce que je devais me concentrer sur l'enregistrement et le studio. Au finale, on avait pas mal de rushes, dont j'avais pu utiliser une petite partie dans le clip de The Big Picture, le morceau titre de l'album. L'idée du documentaire est venu d'une commande du Main Square Festival qui a donné carte blanche aux artistes pendant la pandémie l'an dernier. L'idée c'était de produire un contenu pour la Main Square TV sous une forme libre. On a réfléchi et opté pour un documentaire de 10-15 minutes pour évoquer la genèse de l'album, nos influences. Mais au fur et à mesure, je me suis rendu compte que j'avais beaucoup d'images, beaucoup de choses intéressantes et puis j'avais fait des interviews du groupe au studio White Bat Recorders à Hausgauen, en Alsace. Je me suis bien rendu compte qu'il y avait quelque chose de plus important à faire. Je n'ai rien dit aux garçons et je me suis enfermé avec mon ordi pendant deux semaines avant de leur présenter un film de 43 minutes qui est sorti sur la Main Square TV en août dernier. Depuis il y a eu quelques modifications.

L'idée c'était aussi de montrer que l'enregistrement de ce deuxième album a aussi été un tournant pour vous, après le succès du premier et près de 300 concerts en trois ans ? On comprend assez vite que ce moment de l'enregistrement, avec l'idée d'évoluer artistiquement et pas mal de pression sur les épaules, n'a pas été simple.
C'était l'idée. C'est un fil rouge qui suit le documentaire : ce que représentait ce deuxième album, la pression qu'on pouvait ressentir ou qu'on se mettait nous-même. Il y a eu des moments un peu tendus et c'était important de montrer qu'il y avait eu du vécu avant. Je voulais vraiment me concentrer sur cet album parce que ce n'était pas une étape évidente.

C'est la raison pour laquelle vous êtes partis enregistrer aussi loin en Norvège ou c'est davantage la qualité du studio qui vous a convaincus ?
Disons que ça coincidait vraiment bien. Rémi notre réalisateur nous en dit le plus grand bien du studio Ocean Sound en Norvège. On avait aussi pensé à Abbey Road mais l'idée d'être dans une ville, de devoir prendre les transports en commun, ça ne nous allait pas trop. On avait vraiment besoin, avec tout ce qui s'était passé, de prendre le large. Et quand on a vu ce studio paumé au milieu d'une île, ça nous est apparu comme le lieu idéal. On en avait besoin pour se retrouver, en tant que groupe et aussi en tant que potes, après une tournée terminée sur les rotules. C'était un cadre qui pouvait permettre quelque chose de joli mais aussi de se recréer de nouveaux souvenirs ensemble après cette tournée.

Comment fait-on, quand on sort d'une tournée comme celle-là avec la promiscuité que ça implique, pour se retrouver en studio et donc dans une autre forme de promiscuité, pour simplement se supporter ?
C'est lié à notre histoire d'amitié, au respect qu'on se porte. On se connait depuis longtemps et on a parfois vécu ensemble 300 jours par an. À force on sait détecter quand l'un de nous a besoin de calme ou de se retrouver seul. En soi, on a vécu tellement de choses qu'assez naturellement, on continue à se supporter (rires). Et puis on est ensemble dans cette histoire commune, avec l'envie de faire progresser Last Train. Un enregistrement c'est délicat parce qu'on grave les choses dans le marbre. Si on fait un mauvais concert, on passe au suivant, là c'est différent, il faut être les quatre sur la même longueur d'ondes, surtout qu'on est à la recherche d'un groove, avec la volonté d'enregistrer des prises live dans une belle alchimie. Mais ça arrive qu'on ne se supporte plus.(Il réfléchit) En fait non, ça n'arrive pas tant que ça (rires).

Lors d'une précédente interview, Jean-Noël [Scherrer, chanteur et auteur-compositeur] nous avait déjà beaucoup parlé de votre amitié. Il en est encore beaucoup question dans le documentaire. Mais il y a cette question longuement abordée de vos divergences sur l'enregistrement, les enjeux artistiques, la vision de chacun, ce qu'il faut refaire ou pas. On sent que pour Jean-Noël qui est le principal décideur, certains choix ne sont pas négociables, parce que ce sont ses titres, mais que c'est une question douloureuse parce que ça peut mettre en péril l'équilibre du groupe. On sent une forme de solitude chez lui par rapport aux autres membres du groupe.
C'était important pour moi de le montrer, c'est aussi pour ça que j'ai rallongé le documentaire. Il fallait soulever des conflits comme celui-là. Jean-Noël a une vision précise de ce qu'il veut faire et c'est une chose avec laquelle on a appris à vivre parce que c'est lui qui écrit et compose tout. Il n'a pas envie de nous décevoir mais il doit prendre la décision qui lui semble la meilleure. Quand il y a un désaccord, il doit argumenter là-dessus, ça dure toute la soirée, c'est assez difficile parce que le doute s'installe. Y compris pour Rémi, le réalisateur. Quand ça arrive dans le documentaire, sur la chanson On Our Knees, on est sur le sixième ou septième jour de studio, il en reste trois, tout le monde trouve la prise parfaite, sauf Jean-Noël, et on se demande si on va devoir tout refaire, c'est tendu. Chacun défend sa position mais il y a tellement de respect par rapport à Jean-Noël, à son travail, qu'à un moment ses arguments vont l'emporter et c'est normal.

Ce qu'on entend aussi c'est que malgré tout, chacun a sa place et n'a pas de problème avec ça.
C'est aussi ce que je voulais montrer, parce que trouver sa place n'est pas facile. On voit dans l'interview que Timothée [Gérard, le bassiste] a encore aujourd'hui un peu de rancœur par rapport à cet enregisttrement mais je voulais montrer que via la discussion, le fait de se comprendre et de se respecter, on avance tous ensemble dans la même direction. Et même Timothée qui a des difficultés avec cette décision, l'accepte — et qu'il l'accepte pour le bien du projet. Dans Last Train, c'est ce qui importe. C'est ce qui nous permet de régler un conflit en studio mais aussi de faire des tournées suicidaires comme on l'a fait par le passé avec 100 dates dans l'année. Quand on refait la prise on est tous d'accord pour la refaire à 100%, pas seulement pour faire plaisir à Jean-Noël. Parce qu'on connaît notre place. Par exemple, Antoine [Baschung], notre batteur, ne compose pas. Il sait donc que quand Jean-Noël lui demande d'essayer quelque chose, même s'il ne l'aurait pas joué comme ça, il va le faire pour voir où ça peut mener.

Dans ces moments-là, on a l'impression que le rôle de Rémi Gettlife, le réalisateur de vos disques depuis vos débuts, est aussi de faire le tampon, qu'il est le cinquième membre du groupe et que son rôle dépasse le simple aspect technique et musical.
C'est exactement ça. En studio, Rémi est le cinquième membre de Last Train. Il a un rôle de médiateur, de référent et chacun de nous va trouver chez lui quelque chose qui va l'aider à avancer. Moi par exemple, j'ai assez peu confiance en moi, je doute beaucoup et j'ai toujours besoin de son avis pour me rassurer. Autre exemple : quand Jean-Noël va trop vouloir triturer des trucs, être trop carré, Rémi va le tempérer, faire en sorte qu'on garde un peu de spontanéité. On a tous une relation particulière avec lui. C'est très important dans un groupe d'être au contact de gens extérieurs au noyau de ce groupe, ç'a été le cas en Norvège avec Mathieu, le frère de Rémi qui était pourtant juste là pour nous faire à manger. On s'est rendu compte avec le temps qu'il était nécessaire de faire entrer d'autres gens dans ce cercle très privé, très intime même, qui se résumait au départ à nous quatre. Ç'a été difficile au début, ne serait-ce qu'ajouter un ingé-son en tournée, on avait l'impression que ça allait nous faire perdre ce qu'on avait tous les quatre. Au contraire, ramener d'autres personnes, ça permet de relâcher la pression sur certains conflits, de pouvoir discuter d'autres choses aussi.

C'est avec le groupe que tu t'es mis à faire des clips.... Ce documentaire, c'est quelque chose que tu avais envisagé au départ et vers lequel tu vas aller de plus en plus ?
Ça a commencé avec le premier clip de Last Train en 2014 parce qu'on n'avait pas d'autre choix que de faire les choses nous-mêmes. Jean-Noël s'occupait des tournées, moi de la promotion, Timothée du graphisme des pochettes. Et quand il a fallu faire un clip, moi qui aime beaucoup le cinéma et qui ai fait un BTS audiovisuel, je m'y suis collé. Ensuite j'en ai fait d'autres, et puis des clips pour d'autres artistes. Le fait de réaliser un documentaire, c'est encore différent : il faut parler du groupe et en plus parler d'un groupe dans lequel je suis, en évitant l'hagiographie. J'espère ne pas avoir été dans cette direction. Mais je crois avoir pris suffisamment de recul sur cette histoire et sur l'enregistrement.

Tu as fondé Cold Fame, l'agence de booking du groupe, avec Jean-Noël puis tu t'es mis en retrait, pourquoi ?
On a créé Cold Fame dans ce souci d'indépendance dont je parlais, parce que personne ne nous aidait. Ensuite, l'idée est venue de faire ça pour d'autres artistes et de développer un label et une agence de booking. Je me suis occupé de la partie label pendant un temps mais je me suis rendu compte que ce n'était pas là où je me sentais bien, je ne trouvais pas vraiment ma place. C'est un travail de businessman, d'entrepreneur, dans lequel je ne me retrouvais pas. Ça a été une source de conflit avec Jean-Noël, je pense que ça été la pire période de notre amitié, on était en tournée aux États-Unis à ce moment-là et on se parlait à peine parce qu'il avait l'impression que je le lâchais. Et puis on a eu une grosse discussion et il a compris. Ça m'a beaucoup soulagé parce que je ne voulais surtout pas le décevoir. Au final, ça a renforcé notre amitié. Il m'a quand même fallu du temps pour m'en remettre, petit à petit j'ai repris les clips et je crois que c'est là que je suis vraiment à ma place. C'est ce que j'aime faire et en toute modestie, je pense que je le fais bien. L'idée c'est de continuer à expérimenter et à apprendre, parce que j'ai encore beaucoup à apprendre. Je ne joue pas dans un autre groupe mais comme je fais pas mal de clips pour des artistes français, je découvre d'autres artistes, d'autres univers dans lesquels m'immiscer, et c'est génial.

Tu attends quoi de la sortie du documentaire ?
Déjà, je suis très soulagé que ça sorte enfin mais je suis un peu anxieux, j'espère déjà que les gens vont le regarder. C'est plutôt un long format, pas forcément ce que les gens regardent. J'espère aussi que le film ne va pas paraître comme un truc prétentieux mais que ça va être pris pour ce que c'est : un documentaire sur l'amitié, les tenants et les aboutissants d'un groupe. Que ça pourra inspirer des gens aussi, comme des documentaires sur des groupes ont pu nous inspirer quand on avait 14-15 ans et qu'on a décidé de monter Last Train au collège.

The Big Picture, le documentaire de Julien Peultier, disponible sur Jack

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